La Blogothèque

Jean Ferrat à la Une

Le texte qui suit traînait depuis quelques semaines sur mon PC, en attendant que je le relise une dernière fois avant publication. La mort de Ferrat hier matin lui donne une résonance que je n’avais pas prévue, mais il me semble qu’il fonctionne aussi comme hommage posthume, je vous le livre donc tel quel.

Mon souvenir originel de Jean Ferrat est une émission de télévision que Michel Drucker lui avait entièrement consacrée en 1991, sur TF1, à l’occasion de la sortie de son nouvel album, sobrement intitulé Jean Ferrat 91 . C’est à cette occasion que j’avais enfin pu associer un visage au nom, et donc arrêter de le confondre avec Léo Ferré.

On entend encore régulièrement parler du panache de Dominique A, changeant les paroles du «Twenty-Two Bar» pour se moquer de la cérémonie des Victoires de la Musique à laquelle il était en train de participer. On cite moins souvent celui de Jean Ferrat évoquant «Un PAF obscène est à la Une» en prime-time sur une chaîne de télévision dont la privatisation était à l’époque encore récente. Sans doute parce qu’aujourd’hui, le temps de cerveau disponible que les spectateurs allouent avec enthousiasme et reconnaissance aux marchands de soupes, de voitures ou d’assurance-vie n’est plus un objet de débat politique.

(deleted Video : http://www.youtube.com/watch?v=3zzKrajGfBU)

Cette anecdote illustre parfaitement le problème qui se pose lorsqu’on écoute Jean Ferrat aujourd’hui. Une bonne moitié de ses chansons les plus connues sont ouvertement et explicitement politiques. Elles fleurent bon Mai 68, la révolution sexuelle, la décolonisation, la guerre d’Indochine, les illusions et les désillusions de l’idéal communiste, la guerre froide, l’exode rural et la création des premières cités de banlieues, etc… Vues de notre époque dépolitisée où toutes ces choses sont devenues, soit de lointains souvenirs, soit des faits établis, elles semblent datées, survivances incongrues d’une époque étrange où Jean d’Ormesson n’était pas une pomme fripée aux yeux pétillants vantant son dernier roman fantaisiste chez Pivot mais un chroniqueur farouchement colonialiste du Figaro, où une ouvrière d’usine à Créteil était encore le porte-drapeau d’un futur potentiellement radieux plutôt qu’une bonne cliente pour un télé-trottoir sur les ravages de la mondialisation et les problèmes d’intégration dans les cités-dortoirs.

Comment aimer un artiste qui revendique fièrement «Je ne chante pas pour passer le temps» à une époque où presque tout le monde écoute de la musique précisément pour passer le temps, pour se réfugier dans un monde déconnecté de la réalité? Quand on attend avec impatience la sortie du nouveau MGMT, quand on débat avidement des mérites respectifs du nouveau Midlake et du nouveau Gorillaz, quand on pleure la mort de Mark Linkous, de Vic Chesnutt ou de Michael Jackson, on ne se demande plus si son supermarché Carrefour passera l’hiver, si les banquiers vont vraiment se redistribuer entre eux les milliards de dollars que les États leur ont donnés. Et après tout, pourquoi pas? Qui dans le grand public comprend encore vraiment quelque chose à l’économie ou à la géopolitique? Dans ces conditions, il semble raisonnable de se construire des centres d’intérêt à sa portée, dont on parvient à identifier les tenants et les aboutissants. Si les luttes politiques qui ont construit la deuxième moitié du XXème siècle n’ont pu produire d’autre alternative que «la jungle» ou «le zoo», si «La porte à droite» est la seule qui s’ouvre encore, à quoi bon lutter? En quoi peut-on encore croire?

Du coup, peut-être doit-on écouter Jean Ferrat aujourd’hui pour la musique. Pour l’accompagnement cinématique de Maria ou de Potemkine , pour les cordes et le clavecin goguenards de Une femme honnête , pour les textes d’Aragon, pour son mimétique hommage A Brassens , pour les mélodies de La Montagne ou de la Berceuse , et pour sa voix grave et veloutée, qui évoque le grand-père empli de sagesse qu’on n’a jamais eu ou qu’on voudrait encore avoir.

Et si, après avoir trouvé que ses textes militants au premier degré sont vraiment trop naïfs pour notre XXIème siècle postmoderne et avoir souri avec indulgence en entendant le sexagénaire qu’il était devenu pester “Ah la belle société” quand il décrit les années 80 et l’argent-roi, on découvre avec surprise que cette écoute de dandy dépolitisé ne peut empêcher un mot, une idée ou une tournure de phrase de nous faire poser un regard neuf sur la société actuelle et rêver d’un futur différent, même si ce n’est que pour deux ou trois minutes, c’est tout bénéfice.