La Blogothèque

Le français, correctement

Franchement, au départ, ce n’était pas gagné. Auteurs, à quelques semaines d’intervalles, de deux albums précieux et déjà largement défendus ici, JP Nataf (Clair ) et Arnaud Fleurent-Didier (La Reproduction ) avaient, en ce début 2010, des plannings compliqués à croiser. Mais la Blogo a insisté, et a finalement réuni les deux artistes le 4 mars dernier dans un studio du XXe arrondissement de Paris. Pas pour un duo : pour un entretien croisé. A nos yeux (à nos oreilles ?), ces deux univers esthétiques a priori éloignés défendaient, sûrement inconsciemment, une cause commune : faire ”sonner” le français dans des morceaux de pop music. Nous considérons que les auteurs-compositeurs à avoir gagné ce combat-là appartiennent à l’élite resserrée de la nation. Qu’entendre des chansons si réussies dans la langue de Gainsbourg et Brassens constitue encore un privilège rare. Entre la poésie de Nataf («Dieu dis lui toi qu’elle me nuit tant elle luit, tant elle lui sourit» ) et le parlé-chanté de Fleurent-Didier («C’est vrai, ne nous voilons pas la face, c’est trop salé, c’est dégueulasse» ), il y a ce fil rouge : un besoin viscéral de s’approprier la musique des mots. Vous trouverez dans cette conversation des discussions de garagiste sur la technique d’écriture et la façon dont les chansons viennent, des échanges sincères et tranchés sur leur sensibilité artistique, des réflexions touchantes sur l’essence même de leur démarche et la place de la musique dans leur vie. Ceci est un grand débat sur l’identité musicale. Sans débordement, sinon dans le nombre de signes, désolé.
(Reportage photographique : Bertrand Degove)

JP Nataf est en concert à La Cigale à Paris le 15 mars et à Bruxelles le 17, Arnaud Fleurent-Didier jouera à Rouen le 3 avril, à Rennes le 8 et sera au Printemps de Bourges le 17.

JPN : Le français n’a pas tous les atouts, de prime abord, pour être une langue dont tu fais un instrument de musique. Il y a beaucoup de consonnes. Pas d’accent tonique. Avec ses «cre», ses «tre», ses «fre», ce n’est pas très chantant. Quand on le parle, ce n’est pas très excitant à écouter par rapport à d’autres langues latines. Maintenant, c’est notre langue… J’ai surtout l’impression que si tu prends tous les trucs réussis dans la chanson française, les étalons, Brel, Brassens, Ferré, tout ça, ce sont des gens qui étaient d’abord de très bons musiciens et arrangeurs. Ce qui peut donner l’impression que la langue n’est pas très bien servie en ce moment, c’est qu’il y a de moins en moins de musiciens dans les gens qu’on entend. Il y en a : Delerm, Barbara Carlotti, etc. Mais l’époque est plus au story telling . On préfère un mec qui a truc à raconter et auquel on s’attache. Après, il peut faire du ping-pong, un disque, un film : OK, on aime bien le mec. C’est la place des musiciens qui s’est un peu diluée. Ça n’embête pas les gens d’écouter, à la radio, des morceaux avec deux accords, toujours le même arrangement… Et les gens rachètent tous l’intégrale des Beatles.

Ce qui peut donner l’impression que la langue n’est pas très bien servie en ce moment, c’est qu’il y a de moins en moins de musiciens dans les gens qu’on entend.
AFD : Moi j’ai un problème avec la chanson française : je ne suis pas sûr d’aimer ça. Mais je ne sais pas faire autre chose… Je suis assez d’accord avec JP. C’est très facile de raconter quelque chose en français. Très simple : tu prends une forte personnalité, une belle voix, quelque chose à dire de rigolo, et ça fait un beau morceau. Mais ce ne sera pas nécessairement musical. Moi je suis attaché à la chanson quand elle provoque des émotions. Je n’ai pas ce rapport-là avec la chanson anglo-saxonne. Je peux trouver ça stylé, ça me fera taper du pied, mais ça ne me procurera pas la même émotion qu’une chanson française, italienne, brésilienne… Je distingue plus la chanson anglo-saxonne et la chanson latine.

Écrire en français est-il pour vous une évidence absolue ? Ou pourriez-vous vous exprimer en musique avec des instrumentaux, de l’anglais, ou que sais-je?

AFD : Quand il s’agit de poser ma voix, c’est du français. Les chansons viennent la plupart du temps avec le texte et la musique en même temps. D’autres fois, ce sont des stocks d’instrumentaux sur lesquels je mets des bouts de cahier. Ça ne peut se faire qu’en français. J’ai toujours cette envie de mini-sincérité, de mini-vérité. Même si ce n’est pas un gage de bon morceau, il faudra que ce soit en français. Je n’ai jamais eu l’idée de m’exprimer différemment.

JPN : Moi c’est pareil. Quand j’ai commencé, le rock français n’existait pas. Il y avait Little Bob, Téléphone mais rien qui donne envie de relever ce gant-là. Effectivement, j’avais pas mal de groupes de copains fans de rock 60’s, de vraies chapelles, pour lesquels il était naturel de chanter en anglais. Moi j’avais l’impression d’être un magma d’influences qui partaient dans tous les sens. Quand j’avais quinze ans, ce que j’écoutais était à 95% anglo-saxon, mais ce qui me touchait, c’était ce quelque chose de sincère que je ne comprenais pas par le sens, mais par l’interprétation. Si quelque chose de gracieux vient me chercher dans ce qu’exprime le type-là, Joe Strummer par exemple, s’il a l’air de jouer sa vie, pour exprimer ça, sa tristesse, sa joie, il n’y a que sa propre langue. Il n’y a qu’en français que je sais choisir le mot qui convient, avec tout ce que ça implique derrière. S’il me manque deux syllabes, j’ai un choix vaste comme c’est pas possible. Et choisir un mot est un acte qui m’engage vraiment, c’est peut-être le moment où je m’engage le plus. Je ne me vois pas faire ça en anglais, à moins d’avoir grandi aux États-Unis et lu les bouquins. Quand on écrit une phrase, il y a des dominos derrière. On sait d’où ça vient. On sait pourquoi on l’a dit comme ça. Quelqu’un l’avait peut-être déjà dit avant et on avait bien aimé, donc on ne le dira pas pareil. Ou quelqu’un l’a dit très très mal. Je suis autant influencé par les trucs que je trouve affreux que pas les trucs que j’adore. Ce sont des choix, des bifurcations. J’aimerais sonner comme les Supremes mais c’est difficile. Je sais en revanche quand je n’ai pas envie de sonner comme Mickey 3D ou Miossec. Ça ne veut pas dire que je ne les aime pas, mais ce n’est pas assez de la musique pour moi. J’ai vu des concerts de Miossec. Je me suis dit : «Oh, il y a un vrai personnage ». Mais je serais incapable d’apprendre une de ses chansons à la guitare pour mon plaisir alors que je peux le faire avec une chanson de Joe Dassin.

AFD : On en revient au rapport amour-haine avec la chanson française, c’est hyper délicat.

Cette langue, que vous manipulez, vous diriez que c’est un outil qui vous sert à faire passer des émotions essentiellement musicales, ou – si on emploie les grands mots – diriez-vous que vous ressentez un véritable amour de la langue, de sa littérature, etc?

AFD : Pour moi, le français est la langue de la littérature. L’allemand, la langue de la philo. L’anglais, celle de la musique peut-être. Pour des conneries de clichés.

J’ai eu le même truc sur le texte de Perec : Un homme qui dort . C’est parce que je l’ai entendu à la radio que j’ai réussi à terminer “France Culture”.
JPN : J’utilise le français au-delà de mon rapport à la littérature. La littérature est un volet que je peux ouvrir ou fermer mais il n’est pas plus important que le cinéma, la langue orale, la langue des journalistes, la langue des pubs de quand j’étais petit, des chansons qu’on aime ou pas, des commentateurs de foot, des mots croisés. La langue dans ce qu’elle a d’usuel m’intéresse. La langue littéraire, non. Quand j’ai des paroles, je vois des images, de tel ou tel réalisateur. J’utilise des mots qui me renvoient à de la poésie peut-être, mais pas à Balzac. À cause de la culture des grands auteurs, il y a trop de déférence au français. Pour pas mal de gens, il y a une seule manière de raconter une histoire dans une chanson de 3 minutes 30, avec un personnage éclairé toujours de la même façon, un début, une fin…

AFD : C’est mon cas, je suis prisonnier de ça : la narrativité.

JPN : Oui mais tu le sublimes d’une certaine manière. Avec Arnaud, on voit où on est : quelqu’un va raconter quelque chose. Et ça se nuance avec tous les moments de grâce musicaux qui arrivent, les contrepoints, les changements de registre. Ce n’est pas une litanie où Arnaud Fleurent-Didier chante ses états d’âme. Il y a des chœurs, des cordes, plein de choses qui nous amènent ici ou là. J’entends moins de littérature dans ce que tu fais que du cinéma, clairement. Tes chansons sont des films, que j’aime plus ou moins, mais j’ai la même sensation qu’au cinéma.

AFD : Et avec tes morceaux ?

JPN : Pas forcément, ou alors ce sera un autre cinéma. Mais oui, il y a quelque chose de pictural ou même de théâtral, puisque je convoque un personnage pour venir chanter mes mélodies.

AFD : Tu les mets en image facilement ?

JPN : Souvent, je commence à écrire, je découvre que je suis quelqu’un, et je me rends compte c’est mon ex-femme, mon père… Alors j’assume ce personnage. Il n’y a pas du tout de tentation auteuriste. Je parlais avec Delerm il y a quelques mois. Il me disait : «Je m’y remets, là. Je suis à la maison, je tourne en rond et je cherche des sujets de chanson.» « Ah oui, comment ?». « Je traîne, j’écoute la radio… » Moi, quand je cherche des trucs, je suis forcément sur ma guitare. En période de composition, j’ai ma guitare, je ne peux pas regarder la télé ou écouter la radio en même temps. Je cherche, et c’est la chanson qui vient me chercher. Chez toi, le fil est plus narratif. C’est Arnaud qui prend la parole avec la volonté de sincérité dont tu parlais tout à l’heure. Il n’y a pas de ronds de jambe.

Et c’est aussi une écriture plus « orale »…

Une bonne chanson – c’est Brel qui disait ça – c’est une bonne idée de musique, une bonne idée de texte, et une idée qu’on n’attendait pas. Je trouve ça pas mal. En tout cas, quand je fais des chansons, c’est ce qui se passe, c’est que je me suis surpris.
AFD : Oui mais ça peut avoir un rapport avec la littérature aussi. Pour moi, la littérature va loin. En ce moment je suis très amoureux de Céline, et c’est ça : beaucoup de parlé chanté.

Céline n’enregistrait pas d’albums…

AFD : Il a chanté !

JPN : Il a chanté ?

AFD : Tu peux le trouver, peut-être sur Youtube. Bon c’est pas terrible… (sourires)

JPN : La littérature peut me rester comme une scansion : juste une phrase d’un poème. J’adore le théâtre de Lagarce par exemple.

AFD : Et ça t’influence dans tes chansons ?

JPN : Oui, mais il faut que ça passe par l’oral à un moment. Il faut que je l’aie entendue. Si je lis un texte, un beau texte, une langue très bien écrite, c’est un très bel exercice, je m’abandonne à cette chose mais je ne vais rien en retirer. Mais la langue dite, une poésie, à pleine voix, les allitérations, les sons, ça peut rester pour une chanson…

AFD : J’ai eu le même truc sur le texte de Perec : Un homme qui dort . C’est parce que je l’ai entendu à la radio que j’ai réussi à terminer “France Culture”. J’avais fait cette chanson, mais elle était bizarre. Et quand j’ai entendu la voix de Ludmila Mikaël, ça m’a rassuré. Dans le film, que j’ai fait passer au MK2 Quai-de-Seine récemment, elle interprète ce texte, elle le lit, avec un phrasé très neutre. Je me suis dit : «Waouw, c’est trop mon projet» . J’ai même piqué des mots, des citations. C’est parce que j’ai entendu cette façon hypnotique de réciter ça que ça m’a donné envie de musique là-dessus.

La première version de “France Culture” n’était pas mélodique, je le déclamais déjà. Mais je n’étais pas sûr de moi et j’ai mis du temps à organiser de vagues couplets refrains, pour que ça rentre dans les cases. Quand j’ai découvert l’oralité du texte de Perec, j’ai fini le morceau en dix minutes. C’était rassurant, plus qu’inspirant. J’ai lu le texte de Perec après. C’est fantastique, c’est une source d’inspiration pour beaucoup de gens. Mais il faut vraiment entendre Sami Frey interpréter Je me souviens , ou Ludmila Mikaël faire sonner ces mots pour en retirer une influence.

JPN : Pour moi, ce qui définit le style d’un écrivain, c’est qu’il s’adresse à l’inconscient, aux tripes, qu’il inspire des images. Ça peut se faire par la musique des mots. Je suis plus sensible à la littérature qui donne des couleurs, des impressions. J’ai le même rapport avec mes chansons : je propose quelque chose d’un peu flou et les gens vont se l’accaparer par la droite ou la gauche.

AFD : Pas Balzac, pas un cadre…

JPN : C’est un autre voyage pour moi. Chez certains auteurs qui ne font pas de poésie, la poésie est là quand même. Si on joue avec les mots, les phrases, la longueur des phrases, on est dans le rythme, on est dans la musique.


Autre chose sur la «musique des mots » : l’un et l’autre, me semble-t-il, vous aimez développer une chanson sur une idée phonétique. L’exemple le plus frappant, c’est “Rock Critic”, d’Arnaud. À l’écouter, on se dit que c’est forcément un jeu, cette chanson où «Magic», «Inrocks», «artistique», «Rock critic » se répondent. Aurais-tu raconté cette histoire sans ce point de départ purement phonétique ?

AFD : C’est le mélange des deux.

JPN : Si on joue de la musique, ils est hors de question de ne pas s’amuser avec les mots aussi. On joue. Une chanson est un triple dialogue à l’intérieur de soi. Il y a d’abord un type qui trouve un rythme à la guitare. Ensuite il appelle le chanteur, qui essaie de chanter sur ces accords. Il a ses réflexions : «Ah, mais c’est bien mais trop bas pour moi ». OK… Et si ensuite ça ressemble à une chanson, les deux types disent à l’auteur : «Eh, radine toi, ponds-nous un truc ». L’auteur vient en troisième. Et lui, il est chiant : «Pas si vite, j’ai besoin de temps

AFD : « Je suis en vacances ! »

JPN : Je commence souvent la chanson en yaourt. Dès que je passe au français, on bascule très très vite dans autre chose. En français, on ne se permet pas d’écrire les choses comme les Beatles ou Prince. L’auteur, il arrive avec tout son bagage, en disant : «Ah oui mais attention, j’ai lu tout ça… » D’un coup, il y a une exigence de ne pas dire les choses lourdement, de trouver une certaine grâce. Ça devient un truc très important. On ne se sent pas autorisé à écrire un truc tout pourri même si ça sonne.

AFD : Tu n’as jamais fait un truc : «Ça sonne, c’est rigolo, je garde ? »

JPN : Oh, ça vient mais cela a été longtemps une lutte terrible. J’ai eu des premiers jets que je ré-auscultais pendant des mois jusqu’à ce que quelqu’un me dise que le point de départ était très bien. On ne se donne pas trop cette liberté-là, c’est vrai. Catherine Ringer le fait très bien. “C’est comme ça” est un tube imparable. Le texte est imbittable du début à la fin et pourtant on attrape des tonnes de phrases jouissives. Ça suffit pour faire une chanson pop.

Et sur la question initiale, sur l’idée que le jeu de mots, le signifiant, est au moins aussi important que le signifié?

AFD : Je suis assez d’accord sur le constat. Complétement, même. Mais je ne peux pas dire que c’est aussi important, sinon je suis foutu puisque j’ai fait “France Culture” et que ce n’est pas ça du tout. Une bonne chanson – c’est Brel qui disait ça – c’est une bonne idée de musique, une bonne idée de texte, et une idée qu’on n’attendait pas. Je trouve ça pas mal. En tout cas, quand je fais des chansons, c’est ce qui se passe, c’est que je me suis surpris. Une bonne idée de texte peut être dans la phonétique, c’est généralement bon signe. Mais il faut aussi le sens, le propos.

JPN : Il y a un point d’équilibre à trouver où on n’est frustré ni par la musique ni par le texte. Il n’y a pas besoin d’une richesse phonétique parfaite si la musique dit déjà énormément de choses. Quand on travaille, on est dans un rapport. On ne veut pas que le texte et la musique et le reste soient le mieux possible. On veut que la chanson soit le mieux possible. Parfois, un texte qui swingue trop va gêner car la guitare dit déjà tous ces trucs. Ce sont les oreilles qui ont le final cut. “Plus de sucre” a été enregistrée live dans cette pièce. Je venais avec un brouillon de chanson le matin, on se donnait la journée pour la finir. C’était mon premier album, je marchais sur des œufs. Puis très vite, au bout de quatre ou cinq jours, les musiciens se sont mis à me dire : «Mais ce que tu chantais, là, la première fois, c’était bien ». Ils ne savaient pas de quoi je parlais, mais ils avaient chopé un truc ou deux et l’attendaient. Moi : « Oui, j’ai changé, c’était too much .» «Mais non c’était beau .» Et ils étaient tous d’accord.

AFD : Une bonne expérience ?

JPN : Oui, elle m’a décomplexé sur le fait d’aller vite. Depuis, je change le texte au fur et à mesure jusqu’à l’enregistrement. Si je bute sur le même mot pendant trois prises, je le change au dernier moment. Ça modifie un peu le sens, mais…

Le français mis en musique se prête particulièrement bien au talk over. On pense à Gainsbourg, ou à d’autres comme Arnaud, au hasard… Comment mesure-t-on que ce texte sera clamé en talk over et que tel autre mérite une mélodie ?

AFD : Je fonctionne un peu pareil que JP, sauf que je travaille davantage seul. Je suis devant un micro, je tente des trucs. Et la question ne se pose pas. Le texte n’est pas écrit noir sur blanc pour une mélodie ou pour un talk over. Il y a beaucoup trop de parlé sur ce disque, OK désolé, c’est un défaut. Mais j’aime bien, ça fonctionne, c’est une facilité. Il y a des chœurs, un changement de registre qui me procure une émotion. “France Culture”, qui est seulement parlée, est vaguement chantée à un moment : «On m’a pas donné de coup, on m’a sans doute aimé beaucoup .» C’est venu d’un trait. Si j’avais réfléchi, cela aurait été trop compliqué. Quand je la chante en live, si je ne suis pas dans le bon mood, si je veux faire sonner les blagues du texte, c’est nul. Si je me dis : «reste down », ce n’est pas bon non plus. C’est venu comme ça. Je ne sais pas pourquoi. Mais je le garde.

Si on regarde vos livrets de loin, on se rend compte que les textes sont longs : les phrases sont longues, il y a beaucoup de couplets… Il y a une exception chez chacun de vous : “Clair” pour JP et “Mémé 68” pour Arnaud. Le français a-t-il une mécanique qui appelle des phrases longues ?

JPN : Chez moi, c’est un défaut de chanteur. J’aime bien chanter. Mes musiciens me reprochent de sauter des mesures. Mais c’est comme ça : je m’emmerde, je chante… J’aime le fait d’être un instrument. Un moment important, pour moi consiste à déterminer la hauteur à laquelle je vais chanter. Avant “Ovale lune”, sur le premier album, je n’avais jamais chanté aussi grave. Je faisais plein de maquettes comme ça du temps des Inno mais on ne gardait pas. Ce n’était pas le registre.

Le cadre, c’est la première fulgurance, le moment magique où la chanson arrive. La difficulté du métier, selon moi, est de ne pas abîmer ça. Si on a un magnéto sur soi, c’est génial. L’enjeu, c’est de valider cette émotion-là.

Or, chanter si grave, c’est venu par hasard. La musique était venue au piano, la mélodie était trop grave pour moi mais je ne sais pas transposer. Alors ça a inspiré à l’auteur un personnage sombre. Le cadre, c’est la première fulgurance, le moment magique où la chanson arrive. La difficulté du métier, selon moi, est de ne pas abîmer ça. Si on a un magnéto sur soi, c’est génial. L’enjeu, c’est de valider cette émotion-là. Est-ce que je la travaille ou pas ? Il faut être vigilant tout le temps. Discuter avec la chanson. « Mais qu’est ce qu’elle me demande ? » C’est comme un bébé : « Mais qu’est-ce qu’il veut me dire ? Il a faim, pas faim ? » Sur le dernier album, on a publié tout simplement des maquettes. “Monkey” a été enregistrée ici en quatre heures, sans me poser de questions. J’ai passé trois ans à me dire : « ça, je le referai ». On a tout refait, et finalement on est revenu à la maquette. Techniquement, il y avait du souffle. On en a rajouté pour que ça tienne debout. Ce moment-là, ce n’est pas possible de l’expliquer, et je n’en ai pas envie car ça me tient en vie.

AFD : C’est très juste.

J’allais vous demander si vous aviez des anecdotes croustillantes à raconter sur ces textes que vous avez passé des heures à faire rentrer dans la musique, mais à vous écouter…

JPN : Je ne me sens pas concerné. Je ne l’ai fait que pour les autres. Chez moi, c’est la musique d’abord. Je n’ai jamais écrit de texte, je ne suis pas auteur, je n’ai absolument rien à dire.

AFD : (Rires) C’est bon ça. Attention, ça il va le mettre en exergue !

Et toi Arnaud, qui mets en musique des scènes, des choses plus identifiables dans le récit ?

AFD : À part “France Culture”, où j’avais des pages de cahier, ce n’est pas écrit au départ. Pour “France Culture”, il fallait chercher la musique qui irait avec. J’en avais. Mais ce n’est pas vraiment une chanson. Moi, c’est plutôt des stocks de musique, et des envies de mots qui viennent ou pas.

Si je vous demande de me parler de grandes références, sur la mise en musique du français, vous auriez envie de me parler de qui ?

AFD : Moi je veux bien parler de quelqu’un que je n’aime pas trop mais qui fait bien sonner le français : Gainsbourg. Je ne suis pas passionné par ce qu’il fait, je ne réécoute jamais. Mais quand j’entends le truc je me dis : «ah ouais, ça sonne ». Mais ce n’est pas ma passion. Je préfère JP Nataf. Ce que Gainsbourg s’emploie à faire comme un malade, faire sonner le français, au final ça ne m’intéresse pas des masses.

JPN : Chez moi , avec Gainsbourg, l’émotion est purement musicale. Le placement d’une syllabe, le jeu sur les onomatopées. “Comic Strip” est du très très haut de gamme sur la façon de rendre le français musical. Je suis très admiratif du côté malin de la chose. Mais ce que ça véhicule ne me touche pas non plus de façon dingue, ça ne me remonte pas en tête dans des situations de la vie. Ceux qui me touchent, moi, ce sont Brassens, Dick Annegarn, Mathieu Boogaerts. Ça, ça me parcourt l’échine. Même des trucs que j’ai écoutés 2000 fois, comme “Sacré géranium”, “Pauvre Martin”, ou l’album Michel . Il y a tout : une exigence musicale phénoménale, un naturel dans le swing, des mélodies qu’on n’attrape pas par paquet de six, un rapport à l’instrument, un dialogue. Ce sont des choses qui me bouleversent, l’exemple de ce que je voudrais à peine approcher. Leur musique est une boule. Tout se tient et on ne se pose aucune question.

Mathieu Booagerts, dont tu parles, illustre ce dont on parlait tout à l’heure : le parlé-chanté qui se prête bien au français…

JPN : Oui, mais c’est un très grand chanteur. Je n’ai jamais vu personne être à ce niveau de précision dès la première prise. Incroyable d’être juste d’entrée sur la durée d’une syllabe. C’est d’abord une musique qu’il invente. Je l’ai vu reprendre “Que je t’aime”. Au début, j’étais comme tout le monde : «Ah ah, ça va être drôle .» En deux phrases, sur un air de reggae, c’était une chanson de Mathieu Boogaerts, bouleversant. Tous les souvenirs, toutes les idées, toute la grandiloquence de l’interprétation de Johnny, on les a oubliés. Brassens était capable de ça. Dick aussi.

Le public, vos confrères ou les journalistes vous parlent-ils souvent de ce que vous racontez avec le verbe ? Vous avez une idée des mots qui touchent ?

AFD : Moi un peu. C’est aussi parce que je suis moins musicien que JP ou Mathieu Boogaerts. Beaucoup de gens parmi ceux qui ont envie de me manifester quelque chose rebondissent sur des mots. (Silence) Parce que j’ai dit «polytechnicien », il y a des gens de l’X qui aiment bien la chanson (Rires).

JPN : Ce qui est bien chez toi, c’est qu’il y a un truc littéraire, une tentation auteuriste, on se sent rassuré. Et là-dessus viennent de vrais moments de crudité. Là où on chope les gens, c’est quand ils entendent des mots qu’ils n’ont pas l’habitude d’avoir dans des chansons.

AFD : Ça fonctionne comme ça. Au détour d’une phrase gentille, on dit que les parents vont mourir ou qu’il y a un travelo dans la rue.

JPN : Moi les gens n’osent pas trop me parler de mes textes. Je pense que ça vient de moi.

AFD : C’est parce qu’ils ne les comprennent pas, ils sont dans le mood.

JPN : Oui et je suis assez pudique de ça. Ce n’est pas tellement ce que j’ai envie de vendre. Mathieu Boogaerts m’a dit : «Tu devrais donner des clefs, parler plus de tes chansons. J’ai voulu dire ci, ça… »

Je ne vais pas à l’image la plus claire. Je vais à l’image la plus claire musicalement. Si j’allais à chaque fois au mot le plus précis, la chanson y perdrait énormément.
AFD : Tu n’en as pas envie ?

JPN : Ça ne m’est jamais venu à l’idée. Je suis plus intéressé par le fait que mon ampli est bien réglé. J’ai la démarche d’un musicien, d’un mec qui a fait un groupe pop. J’ai vendu cette image-là de moi très longtemps, ça me colle aux basques. Donc les gens ne viennent pas m’en parler et ça ne me dérange pas plus que ça.

Tu en joues sur scène. Je t’ai entendu dire à la Boule noire : «Celle-là est la seule où on comprend les paroles… »

JPN : Les seuls bémols que j’ai sur cet album, qui est hyper bien reçu, et ça fait plaisir, c’est : «On ne comprend rien ». Mes enfants m’ont fait décrypter le single récemment. «Papa, ça veut dire quoi cette phrase ?» : «A nous deux, terres touchées, villes ouvertes, vallées repues de vert. » Effectivement, lâché comme ça, c’est imbittable. Je leur ai décryptée, et d’un seul coup ça leur a évoqué plein de trucs. « Mais pourquoi tu n’as pas dit terre promise ? » « Parce que justement ça sonne moins bien. Ma voix avait envie de faire ça. » Je ne vais pas à l’image la plus claire . Je vais à l’image la plus claire musicalement . Si j’allais à chaque fois au mot le plus précis, la chanson y perdrait énormément.

(deleted Video : http://www.youtube.com/watch?v=pU02M2wjobs)

Et on retombe sur ce que tu disais tout à l’heure : les gens s’approprient ce qu’ils veulent.

JPN : Oui, je n’ai pas vocation à raconter ma vie. Tant qu’à le faire, autant le faire vraiment. Je suis d’accord avec Arnaud sur le geste de la sincérité. Si la chanson est un bébé, il faut lui faire un cadeau, tout donner, c’est un des rares endroits où on n’a pas besoin de tricher. Le reste de la vie est déjà assez compliqué. S’il faut tricher avec une chanson…

AFD : Je ne sais pas si c’est un besoin véritable de savoir ce que les gens ressentent. Mais tu sens que ton travail est reçu. Il existe, on te le manifeste. C’est un truc vivant. Même les manifestations de haine, j’aime bien. «Tu m’insupportes, mec .» (Sourire) « Eh ! Mais j’existe ! »