La Blogothèque

Move me!

C’était en 1985. J’étais au collège et je n’écoutais pas encore de musique.

Mais heureusement, le samedi après-midi, sur Europe 1, il y avait Alain Maneval. Alain Maneval qui recevait régulièrement Lydie Barbarian, dont il rappelait à chaque fois qu’elle était la cousine de Robert Smith. Etait-ce vrai, Etait-ce faux ? Je n’en ai pas la moindre idée. “Est-ce qu’il est un bon amant ?”, lui avait un jour demandé à l’antenne Maneval. Elle s’en était retrouvée coite. Maneval, l’homme qui arrive à faire taire Lydie Barbarian. Un Mythe. Y avait-il une once de vérité dans ce que Maneval débitait à l’antenne ? Ca n’avait pas d’importance. Avec Maneval, la vérité était de toute façon ailleurs – très , très loin.

Le sieur Maneval avait musicalement des goûts qui constituèrent le socle premier de ma maigre culture musicale. Et parmi eux, les Woodentops.

Les Woodentops qui sortent, en 1985, un premier six titres épatant : Straight Eight Bushwaker , avec comme chanson-phare un “Move-Me” nerveux, violent, enlevé. Maneval y excellait. Oui, Maneval. Parce que Maneval ne faisait rien comme les autres. Il n’avait pas voulu apprendre qu’une des règles numéro UN de la radio à la papa est de ne JAMAIS ouvrir le micro quand on passe une chanson. Maneval lui, onomatopait les riffs de guitare, reprenait les cœurs et hurlait des “Move Me” en falsetto, tel un Antonin Artaud à un concert des Smiths. C’était sa chanson culte. Je crois bien qu’il a dû la passer une fois par émission pendant un an.

C’était la première fois qu’un disque me faisait – littéralement – courir. Sa découverte fut pour moi l’occasion, grâce à ses notes de pochette, d’apprendre que le batteur de Echo & The Bunnymen, Pete de Freitas, avait peut-être un frère, Frank, qui jouait de la basse (comme une brute, putain, comme une brute) dans les Woodentops.
Frank était-il le frère de Frank ? Barbarian était-elle la cousine de Robert Smith ? Décidément, l’adolescence est l’âge des mystères.

De quoi pouvait bien parler “Steady Steady”, sur ce 6 titres ? Du sida, me figurais-je à l’époque. De la mort lente et douloureuse. “This is a song about Jacky, ‘cause he’s an ordinary guy like… you and me.. ” Etait-ce bien ça ? Pete et Frank. Lydie et Robert. Entretenir encore et encore le mystère.

L’année suivante, ce fut Giant , toujours chez Rough Trade. “Get it On”, même énergie que dans “Move Me”. Ballades perdues et toujours passablement à deux doigts de l’énervement, “History”, “Good Thing”. Et, après les morceaux de bravoure de “Hear Me James” et de “Travelling Man”, une des plus belles lignes de basse de l’histoire du pop rock, avec celle de “Barbarism Begins at Home” : “Everything Breaks”.
Quelques années plus tard. Rolo, le chanteur et guitariste est la cible régulière des bonnes vannes de la maison Beauvallet-Tellier, que son côté lutin excité énerve passablement. Je les soupçonne de n’avoir pas forcément été très honnêtes sur ce coup-là, ce qui est la marque des grands critiques de rock.

En 1987 sort Hypno Beat Live , l’occasion pour moi d’entendre “Plenty”, le premier single des Londoniens, qui m’avait échappé. Une chose est sûre : le groupe tabasse sur scène et joue pied au plancher. Mais ça reste un album live, avec tout ce qu’il peut avoir de décevant.
L’aventure se termine (on passera pudiquement sur Tainted World – 1990 – par respect pour le groupe) par Wooden Foot Cops on the Highway , en 1988. Un album dans lequel le groupe semble avoir perdu son énergie pour une exactitude laissant peu de place à l’émotion. Il y a bien sûr “Stop This Car” et même “In a Dream”, mais le cœur n’y est plus.

Les Woodentops est sans doute une des meilleures choses qui soit arrivée dans ma vie. Pourquoi eux ? Pourquoi un jeune garçon de 15 ans qui n’écoutait que les mêmes merdes que les autres a pu se retrouver propulsé dans cet univers ? Je ne sais. Mais lorsque je vis un jour la bobine de Rolo en couverture d’un beau magazine sobrement nommé Les Inrockuptibles , alors à son numéro 11, me démontrant qu’il y avait des gens qui parlaient ma langue, je suis sorti du tonneau des danaïdes de la soupe moche pour m’accrocher à la planche vermoulue de la musique de qualité. Vingt-trois ans plus tard, je suis toujours dans la flotte, certes. Mais faut reconnaître qu’elle est vachement bonne.

Dites, vous avez-vu ? Les Woodentops sont à Paris le 2 mars, à la Maroquinerie. Et le 2 mars, c’est aujourd’hui.

- Photo de Joe Scherschel (Life/Time/Google)