La Blogothèque
Mercredix

Soul in Pop

Alors que les Morning Benders font le buzz et que l’on vous reparle d’un groupe de blancs-becs responsables de la plus douce réjouissance soul de l’année 2009, retour sur cette musique blanche qui lorgne sur sa voisine noire. Le thème est large, peut-être bateau, et permet de battre le rappel d’un bon nombre de sommités. En y ajoutant donc une bonne dose de subjectivité et l’envie impérieuse de se faire plaisir, cela donne un Mercredix “prétexte”, que l’on espère aussi sucré que piquant, ni totalement aigre ni totalement doux. Ni blanc, ni noir, et certainement pas gris.

1. The Mumlers – “Don’t Throw Me Away”

En matiere de petit Blancs qui font de la soul, l’imitation (la pâle copie, haha) est un crime sévèrement puni par de nombreuses conventions internationales (trop peu appliquée, il est vrai). Les Mumlers flirtent avec le délit mais subliment leur méfait en se lançant à cœur perdu dans une véritable déclaration d’amour à la musique d’Otis Redding. Résultat : un morceau parfait, jusque dans ses moindres défauts.

2. The Morning Benders – “Excuses”

Soul black, pop blanche et matière grise sont dans un cerveau. Personne ne saute à l’eau et Phil Spector change un petit bout de la face du monde. 50 ans plus tard, un petit mec aux doigts d’or lui rend cet hommage. Point d’imitation ici non plus. Juste énormément de plaisir. Et puis du respect aussi. Ça transpire d’amour, la nostalgie (saine et joyeuse) suinte par tous les pores, ça respire l’envie de ne pas oublier ou taire les influences nombreuses et variées d’un groupe foutrement doué, The Morning Benders. Un groupe qui compose ce qui ressemble déjà à l’un des plus beaux morceaux pop de 2010 et qui vénère Boyz II Men, kiffe Mariah Carey et se prosterne devant R Kelly.

3. Spain – “Hang Your Head Down Low”

Ça aurait pu être Bill Callahan. On aurait pu choisir Stuart Staples. On retiendra Josh Haden. Il y a dans cette chanson de la retenue, de la douceur, une sensibilité qui flirte autant avec la soul qu’avec la prière (mais n’est-ce pas au fond la même chose). Il y a du recueillement, de l’évocation, de la sensualité. Et même un solo de guitare!

4. Bon Iver – “Creature Fear (Live @ Daytrotter Session)”

La musique de Bon Iver a cela de magique que tout en se lovant rapidement à notre oreille et en acceptant bien vite d’en devenir le parfait compagnon, elle ne livre que difficilement et lentement ses nombreux secrets. Au cours de cette Session Daytrotter, Bon Iver nous aura jeté en pâture une de ces clés a la fois les plus évidentes mais aussi les mieux dissimulées : la musique de Bon Iver, c’est de la soul. Évidemment c’est à la fois bien moins et bien plus que ça. Mais c’est aussi cela.

5. Zop Hopop – “Be My Baby” (Ronettes cover)

Sacha Toorop, longtemps compagnon et batteur de Dominique A, est un personnage fascinant qui ne se laisse que difficilement appréhender. Avec le temps, il semble avoir appris à dompter la lumière des projecteurs et à supporter les regards posés sur lui, à accepter d’être au centre de l’attention (sur scène). Jusqu’à finir par se mettre à nu dans un disque de reprise qui en dit long sur les influences du bonhomme. Et vas-y que ce petit bâtard (wallon ET flamand) belge se confronte seul, avec sa guitare, au mythe de Phil Spector, là où d’autre ont besoin de se faire accompagner de quelques dizaines de potes. Couillu et réussi.

6. Gigi – “The Marquee” (with Katie Eastburn)

En 2010 sort un disque d’amoureux nostalgiques qui rendent hommage (encore) à Phil Spector et à sa soul en sucre pour amateur de vanille. Gigi, projet canadien plein de name droping et d’œstrogène (girls band spirit) sort donc “Maintenant”, un disque au titre ironique car totalement anachronique. Ce “Maintenant”, c’est les sixties, la soul proprette, l’emphase adolescente, un monde en pancakes et mash-mallow, avec des garçons qu’on aime secrètement et des filles qui se refusent. Encore et toujours.

7. Dusty Springfield – “See and Sky”

La soul s’est parfois tellement confondue avec la pop qu’on en a oublié qu’elle avait un jour inspiré cette musique et demeurait profondément ancrée dans son code génétique. Personne n’a, en revanche, oublié qu’en la matière, Dusty Springfield fut sans nul doute la plus pâle des chanteuses noires. On la retrouve ici dans un de ces morceaux dont la soul est tellement policée qu’elle en semble absente. Et pourtant, elle est bel et bien là. Tapie dans l’ombre d’arrangements trop encombrant, cachée dans ces ruptures et ces passages presque silencieux où soudain tout semble vaciller. Et puis dans le cœur de Dusty, dans sa voix, mesurée et retenue.

8. Oh ! Tiger Mountain – “Little Red Cells”

Il y a l’esprit et la lettre. Il y a le cœur, le phrasé, l’émotion qui s’échappe des mots. Il y a les yeux qu’on imagine plissés, tandis s’élève cette voix. Et puis il y a les accords, la guitare qui balise l’espace, ce claquement de doigts qui à lui seul invoque plus d’images que bien des productions envahissantes. Car la soul, c’est avant tout cela: la rencontre d’une voix (une âme) et d’une mélodie.

9. Tom Waits – “Down In the Hole”

Tom Waits est une énigme vivante. Un “irish” capable d’envoyer promener tous les chanteurs noirs de 9 états du Sud avec une seule chanson. Un style de son cru, mélange sulfureux de blues-jazz qui empreinte à la soul sa sueur, son énergie et sa dévotion. Un pochetron capable d’allumer un feu a la seule force (évocatrice) de sa voix. Il chante la douleur et je saigne. Il loue l’amour et je fleuris. Il pleure son absence et je fane. Les producteurs de The Wire ne s’y sont pas trompés : si un artiste incarne au mieux le mélange des genre et des communauté, si un seul homme peut figurer cette Amérique bâtarde (et pourtant communautariste), c’est bien Tom Waits.

10. Frank Black & The Catholics – “Mother Popcorn” (James Brown Live Cover)

Quoi de plus délicieux, pour terminer cette liste, qu’une reprise d’un temple de la soul (The Godfather himself) par une des dernières éminences rock du 20ème siècle. Où l’on comprend que le R&B et la Soul n’ont pas juste légué des accords, des mélodies et de l’émotion, mais également la possibilité de l’excès, le sens de la décomplexion et de la coolitude (l’attitude), le sens de la débauche (d’énergie). Cette musique a dépucelé et débridé toute la musique populaire, du 20ème siècle (et au-delà), permettant aux décennies suivantes d’accoucher de trublions aussi colorés et variés que les Stones, Iggy Pop, David Bowie, les Pixies, etc, etc, etc.


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- Bandeau : The Morning Benders by Jason McDonald
- Photo : Gigi par Michele Mayne