La Blogothèque

“Je n’aime pas quand une chanson a l’air d’avoir été enregistrée a l’hôpital”

Ce groupe pourrait crâner de tout l’héritage musical qu’il combine dans son répertoire. Prendre la pose face au sticker racoleur – et pourtant fidèle – qu’on collerait volontiers sur le package de son dernier album (quelque chose comme «Dylan enregistre les chansons de Tom Waits dans les studios Stax avec les cuivres de Smokey Robinson »). Se gausser de lire qu’on n’a pas souvent entendu des orgues sonner aussi bien avec des cuivres, jamais vu une vraie contrebasse et des choeurs se stimuler aussi bien depuis les vinyles de papa, rarement trouvé aussi purs des accords aussi crades que ceux de Raise the blinds . The Mumlers pourraient. Mais la formation du leader Will Sprott porte sur elle, dans son discours comme dans ses chansons, une cool attitude qui la rend splendidement attachante au-delà du reste. Le premier coup d’oreille enseigne qu’il n’y a là aucun objectif révolutionnaire, aucun prémisse de mode, aucune hype en gestation. Mais il crée sur le champ le besoin de s’approprier ce répertoire, sur un bon 33 tours si possible, histoire d’être bien raccord avec ce son racé. Aussi folk que soul, aussi indie-rock que bluesy, The Mumlers, groupe américain originaire de San Jose, a déjà acquis son succès d’estime aux Etats-Unis. L’Europe n’a pas encore pu apprivoiser ces bestioles d’un genre inconnu. Aucun concert, pas de label, mais ça viendra.

Une certaine catégorie de pop a la caractéristique de savoir qu’elle ne changera pas le monde. Qu’au maximum elle pourra modifier le cours d’une soirée qui partait mal pour la transformer en souvenir durable, en câlin éternel pour les tympans, et que cette magie-là se suffit à elle-même. Il y a dans le son des Mumlers cette légèreté-là, celle d’une bande de potes associés depuis 2005 et qui n’a pas jugé bon de mettre un terme à ce qui était au départ un vague coup d’essai. Will voulait enregistrer une poignée de chansons et il s’est débrouillé pour le faire avec de vieux amis rassemblés pour l’occasion. Et ça l’a tellement fait que ce casting improbable est devenu groupe, comme une évidence devant les étincelles produites entre six musiciens sachant jouer d’à peu près tout (guitares, cuivres, claviers, bois), et chérissant les sons ouvragés des musiques qui parlaient à l’âme au milieu du XXe siècle. «The Mumlers, c’est une palanquée de despotes surgie de nulle part , écrit la bio officielle du groupe. Will crée des esquisses de chansons. Les autres ajoutent du muscle (JF), du groove (Felix), de la chair (John). Paolo arrange les cheveux et Andy, le batteur, ajoute le battement du cœur. »

S’y entend aussi l’enthousiasme des miraculés. La légende dit que The Mumlers allaient étouffer dans l’oeuf quand l’un de ses membres, JF Holmes, a décidé, toujours en 2005, d’aller vivre à la Nouvelle-Orléans. Deux semaines plus tard, l’ouragan Katrina semait la désolation mais «sauvait le groupe » (Sprott) en renvoyant le musicien dans les bras de la Californie. Le label Galaxia (Papa M, Her Space Holiday, Tommy Guerrero) a publié à ce jour deux albums sous la signature des Mumlers. Thickets & stitches serait le versant folk de l’écriture de Will Sprott, qui a commencé sa vie de mélomane avec Bob Dylan, et Don’t throw me away serait le versant soul (écouter l’imparable single Coffin Factory ). Sur ce disque, le mimétisme avec le son le plus punchy et le plus chaud des grands moments de la soul des 60’s est intégral. En français dans le texte (il a passé du temps à Montpellier), Will Sprott nous a écrit que la démarche n’était pas aussi calculée : «C’est vrai que j’aime beaucoup la musique “soul” et “folk.” Peut-être les éléments de soul sont plus évidents sur Don’t Throw Me Away mais les deux sont là sur les deux albums. Et d’autres… J’essaie d’écrire des chansons sans penser à tout ça. J’espère qu’elles sont comme des petits mondes kaléidescopique pleins de toutes les choses que j’aime : même la musique qui est dans les livres, les personnes, les lieux. Cela dit je ne crois pas qu’on évoluera vers le métal. »

Un jour, Sprott a constaté que San Jose n’était a priori pas une ville très hospitalière pour la musique, mais que la réponse du public à celle des Mumlers y avait été immédiatement encourageante, d’où la suite… «San Jose se situe près de San Francisco , nous explique-t-il. Quand des groupes passent dans cet endroit de Californie, ils jouent à San Franciso, pas à San Jose. right>A San Jose il y a des grandes boites avec les DJs mais pas beaucoup de lieux où on peux voir la musique. Il y a trop des flics, partout, et ils n’aiment pas la musique. Cela dit, il commence à y avoir des groupes intéressants. La ville nous aime parce qu’on fait danser les flics. » Dur de se dire qu’une musique si charnelle a vu le jour dans un repaire de DJs et dans l’Etat le plus hype des USA. «J’habite à Oakland, Californie, mais je crois qu’il y a quand même beaucoup d’influences de notre environnement dans la musique. Il y a beaucoup de musique mariachi ici, d’où les trompettes et tout ça. Quand j’étais un gosse, j’habitais dans un partie de San Jose où on voyait beaucoup de bandas (groupes latinos qui processionnent pendant les fêtes) et de cholos (métis), très portés sur les oldies. Dans les paroles de mes chansons il y a des gens et les lieux que je vois autour de moi. La Californie est très grande et j’y côtoie des gens de tous les coins du monde. Ce n’est pas comme au cinéma, que des meurtres et des explosions, même si cela arrive. Terminator est notre gouverneur… ».

Il est frappant, à la lecture de ce qu’a pu écrire la presse musicale US sur les Mumlers, que la musique du groupe y séduit quasi exclusivement par ce côté oldies. Le groupe assume, mais revendique évidemment autre chose qu’un art maîtrisé du copier-coller. «Je n’ai pas peur qu’on dise que je ne participe pas aux musiques actuelles. Je sais que nous sommes actuels , nous dit Sprott. Je vis dans le monde d’aujourd’hui et je le retrouve dans ma musique. C’est vrai que pour l’enregistrement, on ne vise pas le son parfait. Pour les voix, on utilise un pré-ampli des années 50 et parfois il y a un peu de distorsion. Mais je n’aime pas quand une chanson a l’air d’avoir été enregistrée a l’hôpital. » Ou alors, à la limite, un hôpital psychiatrique. En vrai, un mumler, en anglais dans le texte, ça n’existe pas. Mais des fans ont retrouvé la trace d’un certain William Mumler, un Anglais de l’époque victorienne qui se vantait de pouvoir photographier les fantômes. The Mumlers, à plusieurs, peuvent capturer un esprit, et c’est déjà pas mal.