La Blogothèque

Les Frankenstein de la popsong

François fait parfois de belles illustrations pour la Blogo avec ses deux camarades du Pédiluve. François a un petit air d’Elvis Costello, mais seulement de loin ou après la 12ème bière. Et surtout, François, un soir de beuverie, s’est mis à parler de Montréal en général et des Unicorns en particulier avec ferveur, choqué de ne pas les voir dans les rétrospectives des années 2000. Je lui ai dit que s’il arrivait à coucher ça par écrit, on le publierait. Voilà le travail.

Je suis rentré de Montréal il y a exactement cinq ans, six mois de souvenirs plein la tête, quelques années d’espérance de vie en moins et une poignée de disques bizarres provenant de labels obscurs. L’un d’eux, une galette rose bonbon dans une pochette dessinée à la main, n’a pas cessé de m’obséder depuis. Ce n’était pourtant pas vraiment sur ce cheval-là que je misais, car il faut dire que dans le lot, c’était celui qui paraissait le plus facile d’accès, le genre de disque dont on pense que le charme va vite s’étioler.

Cinq ans d’écoute frénétique plus tard, c’est toujours la même claque dans la figure, la même surprise qu’à la première écoute. Comme un de ces vieux tours de prestidigitation. On a beau connaître le secret, le truc, mais à chaque fois que le rideau tombe, on finit quand même bouche bée.

Ce chef d’œuvre pop, sobrement intitulé Who Will Cut Our Hair When We Were Gone ? , sorti début 2004, est aujourd’hui injustement absent des tops musicaux de la décennie. Un disque qui signait en fanfare l’épitaphe prématurée d’un groupe canadien de génie venant à peine de naître, The Unicorns. Car depuis, les regrettées licornes sont mortes, avant même d’avoir eu le temps de vraiment exister. Et avec un pareil nom de scène, ils l’avaient franchement bien cherché.

Légendaires équidés sur le papier, les Unicorns sont avant tout une hydre à deux têtes pensantes, un de ces duos mythiques que seul le rock est capable d’enfanter.

À ma droite, Nicholas « Diamonds » Thorburn, grande gueule un brin mégalo, menteur invétéré qui insuffle au groupe la gouaille crâneuse et les formules assassines suffisant à elles seules à le hisser au sacro-saint statut de rock-star. À ma gauche, Alden « Ginger » Penner, guitariste émérite et tout en discrétion, dont le visage angélique dissimule un sens aigu de l’espièglerie. Et pour unir le tout, un amour partagé pour les bastons, les costumes de scène rose et assortis, les farces macabres et la bricole.

La bricole analogique, de préférence. les Unicorns sont des enfants du quatre pistes, non, pardon, du magnétophone Fisher-price. Vous savez, celui de toutes les couleurs, avec le micro et la fonction karaoké intégrée. On les imagine aisément assis dans leur chambre, les sales gosses, s’amuser à torturer de la bande magnétique des heures durant et, tels des Frankenstein en herbe, découdre et recoudre des fragments de popsongs pour donner vie à des compositions monstrueuses.

Écouter WWCOHWWG? (comme on dit), c’est accepter de pénétrer sur le terrain de jeux de ces deux gamins sociopathes, de s’immerger dans leur bizarrerie qu’ils nous offrent en spectacle. On a beau essayer de se mettre à l’aise tant bien que mal, de se cramponner à son fauteuil, rien ne nous prépare assez à ces 41 minutes de grand guignol sacrément dérangé. Et sans entracte, s’il vous plait.


De l’ouverture « I Don’t Wanna Die », jusqu’au tomber du rideau, le logique « Ready To Die », les scénettes s’enchaînent à la vitesse sonique et sont prétexte à un changement de costumes permanent. Tour à tour fantômes, malades imaginaires souffrant du syndrome des os en gelée, enfants-star, licornes, Ginger et Diamonds se laissent aller à des dialogues cathartiques dont l’unique vocation est de nous faire gigoter frénétiquement, jusqu’à l’épuisement.

Car il n’y a pas de répits dans le script, les deux s’aiment et se déchirent sur disque, se reprochent leurs velléités tordues et s’avouent leur fantasmes les plus morbides, sans fausse pudeur ( « I wanna die today /and make love to you in your grave » murmure Diamonds sur « Les Os », à vous renvoyer Tim Burton patauger dans son bac à sables mouvants).

The Unicorns – Les Os by La Blogotheque

Et quand les mots manquent pour se chamailler, c’est la musique qui prend le relais. C’est là le secret de ce disque magique, savoir projeter l’auditeur au cœur de cette relation d’amour/haine, de le transformer en acteur à part entière de passion. De le ballotter, de lui faire tourner la tête. Tantôt les chants doucereux et les mélodies sucrées vous rassurent, vous prennent par la main, vous brossent dans le sens du poil. Et puis d’un coup, sans vraiment prévenir, c’est le couteau planté dans le ventre, les arpèges tranchants de Penner qui se mettent de concert avec les sons poussifs que Diamonds fait cracher de ses synthés vintage. Et ils savent taper là où ça fait mal, direct dans les oreilles, et droit dans le cœur.

Et comme après un tour de train fantôme où de montagnes russes, le wagon à peine arrêté, on rempile pour un tour, on en redemande, de l’ivresse, de la peur et du plaisir. L’envoûtement opère, on devient aussi accro aux comptines qu’aux furieuses décharges soniques que les unicorns nous donnent en pâture. On aime inconditionnellement ces compositions, denses et complexes, aux fausses allures de popsong à la barbapapa.

Seulement voilà, à force de se susurrer des saloperies et de se bagarrer pour de faux, peut-être que les Unicorns ont fini par vraiment se détester. Sur le point de devenir un groupe phare de la scène montréalaise, ils ont décidé de se saborder, tout seuls comme des grands, au terme d’une tournée américaine riches en fracas. Une séparation qui sera annoncée sur leur site par une photo mettant en scène le duo assassiné à coups de marteau, légendée du laconique « The Unicorns are dead ». Une dernière farce macabre comme ultime pied de nez à l’arche du succès. Une arche qui est partie sans les licornes et les a laissées se noyer dans l’oubli, comme l’annonçait « I was born (a Unicorn) » :

I was born a Unicorn / I missed the ark but I could’ve sworn/ You’d wait for me
I was born a Unicorn / I could’ve sworn you believed in me/ Then how come all the other Unicorns are dead?


Quant à moi, j’irai faire mon deuil comme je pourrais, en allant voir Clues et Islands (les formations respectives de Penner et Thorburn) en concert. C’est encore la meilleure formule de substitution des Unicorns que j’ai pu trouver, en attendant désespérément une reformation éventuelle.

François – Le Pédiluve