La Blogothèque

Je suis dans l’immobilier

En ces temps de profusion et de confusion, on donne parfois du temps à un disque pour des raisons idiotes. J’aurais pu me pencher sur Real Estate parce que c’est la dernière trouvaille Woodsist (après Kurt Vile, The Ganglians et mes petits chéris de The Woods). Ou sur la foi des réactions dithyrambiques d’amis les ayant vus jouer à Brooklyn. Mais non …

Je les ai d’abord écouté pour une raison toute bête : dans les membres du groupe, il y a un Martin Courtney IV et un Matthew Mondanile III, ce qui m’a rappelé un autre fameux numéro, le Armistead Burwell Smith IV des Pinback. Comme quoi, tout ne tient qu’à un fil.

Comme ses camarades de label, Real Estate tient bien haut la flamme d’un certain psychédélisme. Enfin, la flamme… On en est pas à rallumer la torche de la Statue de la Liberté là. On est plutôt en terrain bricolage, à se balader dans les backyards du New Jersey avec une vieille lampe de poche qui clignote.

On a un peu l’impression que ce disque est l’enregistrement d’une diffusion sur un vieux transistor poussiéreux. Alors il y a des envolées, des guitares qui se prennent pour des avions, mais tout ça parait tellement étriqué qu’on a l’impression d’avoir affaire à des jouets, des modèles réduits. Dans la catégorie sons bricolés, on me souffle à l’oreillette qu’ils ne sont pas sans rappeler un autre groupe du Garden State, les Feelies.

J’avoue ne pas trop connaitre (même pas honte) et surtout ne pas avoir besoin de ces liens de parenté pour apprécier leur “Fake Blues”, porté par un son de guitare cheap et une batterie spectrale. Spectrale mais impétueuse, comme cette voix pop mais noyée dans une reverb diluvienne. C’est qu’une esthétique ne fait pas tout : comme chez leur colocataire Kurt Vile, il y a autre chose qu’une démarche visiblement soigneuse. C’est comme si cette chanson tentait de nous prendre par le poignet mais de s’enfuir dans des nappes de reverb en même temps. Alors “Fake Blues”, c’est peut-être une chanson pour des situations indécises : des réveils d’hiver, quand même s’il fait beau dehors, il neige dans ta tête ; des saisons incertaines, quand on ne sait plus à quoi s’attendre quand on ouvre les yeux. Sans doute des fins d’été, qui charrient leur lot de regrets et d’adieux.

Real Estate – Fake Blues by garrincha

Dans leurs influences, Real Estate cite deux choses : Le Boss et le New Jersey. “Atlantic City” version Springsteen, c’est un brulôt sur des envies d’ailleurs, des vies qui brûlent, des lendemains qu’on ignore. Les jeunots tentent non pas la reprise mais sans aucun doute l’hommage, puisqu’une des chansons portent le même titre que leur glorieuse ancienne. Elle n’en a pas la concision explosive. Tout le monde n’est pas Springsteen, le Carver de la chanson folk. C’est plutôt une variation impressionniste, comme si on prenait les mêmes sentiments mais qu’on en faisait une longue divagation plutôt qu’un pamphlet. Elle dit les mêmes autoroutes parcourus à toute allure, les mêmes envies de fuite, elle les dit juste différemment, sans prononcer le moindre mot.

Et au détour de cette ligne de basse, il devient clair que ce n’est pas seulement du New Jersey qu’il s’agit. C’est un blues urbain, un blues de banlieues qui se succèdent et enferment, mais pas que, et c’est sans doute là qu’est la saveur de ce disque, finalement. C’est le blues d’un monde occidental qui n’entend plus que des rumeurs de vagues mais qui rêve d’aller voir la mer, la vraie. Un blues qui ne cède rien à la mélancolie mais qui vit mieux de nuit, dans des nuances de couleur qui n’appartiennent qu’à ceux qui se couchent trop tard en rêvant d’ailleurs. Il y a quelque chose d’assez ironique, de porter ainsi un nom qui suggère la propriété foncière et de ne célébrer que le mouvement.

Real Estate // Black Lake from Ray Concepcion on Vimeo.

– Amis parisiens, Real Estate est en concert demain à la Flèche d’Or. Ils sont précédés d’une réputation scénique plus que flatteuse. Ne les ratez pas !
– Photo du bandeau par Colin O’Neill