La Blogothèque

“Il faut que tu murmures”

Il se rêvait en grand du jazz, en trompettiste star, mais il ne sera jamais Miles Davis. Il était né en 1928 dans le Mississippi et encore lycéen il avait joué sur les premiers enregistrements d’un certain BB King. Il avait étudié avec Onzie Horn, qui allait devenir l’âme damnée d’Isaac Hayes dans les années 70. Il n’aimait pas particulièrement la soul. Il s’appelait Willie Mitchell, et il vient de nous quitter. Petite histoire en forme d’hommage.

J’ai un amour immodéré pour la soul music, sous presque toutes ses formes. J’aime ses sombres histoires de vedettes éphémères et de stars maudites. J’aime la virtuosité folle des sections rythmiques qui ont fait son histoire. Alors que je la trouve horrible dans bien d’autres genres musicaux, j’aime l’absence totale de mesure de ses chanteurs et chanteuses. Alors que j’abhorre d’ordinaire les musiques vaines, j’idolâtre des bluettes sans queue ni tête qui n’ont d’autre ambition que de faire danser. A l’inverse d’un Zappa qui les haïssait, j’aime ces textes crus et directs, qui parlent de cœur brisé pour pouvoir coucher avec une des filles du premier rang. Je peux regarder le documentaire consacré à James Patterson trois fois d’affilée en affichant un sourire béat. Je peux faire l’amour sur la plus triste des chansons d’Otis Redding. Je peux danser sur la plus lente chanson de Sam Cooke. Et dans toute cette soul, ce gigantesque continent, j’ai une affection toute particulière pour 3 héros : Garnett Mimms, le grand chanteur oublié, Allen Toussaint, le grand manitou de la Nouvelle-Orléans, et Willie Mitchell, l’alchimiste qui fit Al Green.

Reprenons : Willie Mitchell revient à Memphis après son service militaire au milieu des années 50. Là il forme un premier orchestre, qui écume les rades de la ville, Manhattan Club et Plantation Inn en tête. Cela peut sembler anecdotique mais ça ne l’est pas : c’est dans ces lieux insignifiants que se forme le bouillon de culture duquel émergea la Memphis des années 60. Un seul exemple avec les futurs MG’s (pour Memphis Group) de Booker T, qui sont déjà tous là : sur scène, Al Jackson Jr est à la batterie ; dans la salle, en prenant plein les mirettes et les oreilles, le guitariste Steve Cropper et le bassiste Duck Dunn. Ce sont ces trois là qui vont jouer sur la majorité des disques d’un certain Otis Redding et sur plus de 600 productions Stax. Sur ces scènes défilent autour de Willie un catalogue de splendides musiciens de jazz qui ne connurent jamais vraiment la lumière mais qui savaient conjuguer la décontraction et la sophistication, le groove et le cool. Une sorte d’idéal qui le marqua durablement. A cette époque, s’il touche déjà un peu à la production, ce n’est que pour arrondir ses fins de mois mais c’est déjà avec de sacrés clients, en l’occurrence les 5 Royales. Ce qui l’intéresse, pour l’heure, c’est de jouer.

Chercher un chanteur

Au tournant des années 60, la soul ne l’intéresse pas encore. Lorsqu’il signe pour Hi Records, c’est pour satisfaire son vieux rêve : enregistrer sous son propre nom. Il sort “Soul Serenade”, un long instrumental jazz comme le label en sortait plein. Tout au long des sixities, c’est encore là que sera sa priorité et personne ne se doute encore que cette signature est un évènement majeur. C’est pourtant là, déjà, qu’il est finalement séduit par le Memphis Beat. Il dira plus tard : “Ce rythme m’a frappé par son indolence. Tu entends ces vieux cuivres paresseux, presque à contretemps derrière la musique, et tu te dis qu’ils vont rater leur entrée quand tout d’un coup ils se mettent à jouer, toujours aussi paresseusement, et à suivre les ondulations du rythme. Ça te fait taire d’un coup, ça t’entraîne complètement dans la musique.”

Il a déjà une idée en tête, même si c’est loin d’être une obsession. Hébergé par un label qui s’est fait une spécialité des instrumentaux, le voilà qui qui se met à la recherche de son chanteur, celui qui donnera corps à sa vision. Il redéfinit en quelques années toute la direction artistique de Hi Records, dont il deviendra bientôt le seul maître à bord. Il rêve alors d’une sorte de mélange parfait qui dépasserait la scission schématique entre la southern soul, plus brute, animale et puissante, directement adressée aux Noirs et l’ennemi traditionnel du nord, la soul made in Motown avec ses arrangements léchés et ses chanteurs proprets qui franchissent en dansant le fossé du cross-over vers le public blanc. Il entend bien garder l’énergie primale des uns tout en ciselant son ouvrage comme les autres. Pour ça, il lui faut une voix qui ait la dynamique des uns et la classe des autres.

Passent alors entre ses mains Bobby Bland et même Syl Johnson ou Otis Clay, puis Ann Peebles qui n’a alors que 21 ans mais déjà cette incroyable amertume dans la voix. En voilà une qui ne sera jamais réellement en lice dans la catégorie douceur. Mitchell veillera aussi sur toute la courte carrière d’O.V. Wright. Celui-ci a déjà une voix d’une volupté ahurissante, et il garde toujours un certain cool dans son interprétation, un peu à la manière d’un William Bell. Un seul exemple, qui date de cette période, avec “Ace of Spades” où la voix voltige avec légèreté mais sans jamais parvenir à se départir d’une certaine âpreté. Ce n’est pas encore ce que Willie cherchait, même si c’est déjà beau à tomber. Dix ans plus tard, sur “Straighten It Out”, on mesurera le chemin parcouru.

Trouver Al

Il désespère donc un peu : tous ces gens là ont une voix mais leur son est trop brut. Ses propres compositions le font bien vivre, de toutes façons. Il passe un temps non négligeable sur la route, à promener ses “Up Hard”, “That Driving Beat” et son tube, “Soul Serenade”. Cela l’amène courant 1968 au fin fond du Texas. C’est là qu’il trouve finalement son homme : un certain Albert Green fait sa première partie et lui chante quelques chansons. Notre homme lui parle toute une nuit, lui explique qu’il peut devenir une star en travaillant beaucoup, lui prête 1,500 dollars pour aller régler ses affaires et lui demande de se présenter 8 jours plus tard à Memphis. Il mettra 6 semaines.

Je laisse la parole à Peter Guralnik, dont le très fouillé Sweet Soul Music informe de toutes façons très largement cet article :

C’est ainsi qu’Al Green Arriva à Memphis. Cette arrivée clarifia d’un coup toutes les idées de Willie Mitchell, et projeta la musique de Memphis dans une nouvelle phase de son développement. En ce début des années 70, au moment même où Stax s’engageait dans un certain nombre d’impasses économiques et artistiques et que la soul elle-même cherchait un second souffle, Willie Mitchell et Al Green proposèrent une nouvelle façon d’accommoder une idée ancienne, un nouvel avatar excentrique et raffiné du style lyrique et imprégné de gospel de Sam Cooke, tamisé par l’approche vocal d’Otis Redding et par la vision particulièrement fragmentée d’Al Green lui-même (…).

Willie Mitchell savait exactement ce qu’il voulait : il savait quel son il recherchait, et il tenait à présent, en plus de son chanteur, sa propre section rythmique, composée des deux batteurs Al Jackson et Howard Grimes, et de trois frères d’à peine vingt ans – Teenie, Charles et Leroy Hodges respectivement à la guitare, à l’orgue et à la basse – qu’il avait pratiquement élevés depuis leur enfance. Il avait également son propre studio délabré aménagé dans une ancienne salle de cinéma (le Royal), outre la dose de foi irrationnelle requise (il déclara à plus d’un journaliste qu’il “y avait quelque chose de magique dans le sol. Quand tu descends la pente, la musique prend de l’ampleur, comme si le sol rendait chaque instrument plus distinct”). Il maîtrisait à présent les technologies de l’enregistrement, avait développé un son de basse bien à lui (une production Willie Mitchell est immédiatement reconnaissable à son “soubassement”), et découvert dans le magnétophone huit-pistes à tubes Ampex que Hi possédait déjà un instrument de travail avec lequel il entretenait une relation quasi mystique.

Willie Mitchell était prêt.

“Tired Of Being Alone” est l’un de leurs premiers succès, juste avant “I Can’t Get Next To You”. On y trouve déjà toutes leurs marques de fabrique : une section de cordes d’une discrétion exemplaire, une mélodie douce qui se révèle peu à peu, de manière toujours détournée et subtile, et puis ce falsetto inimitable. Il y a de l’extase dans cette voix, quelque chose qui hésite entre le religieux et le sensuel pour célébrer un mystère inexplicable. Cette voix tend vers le soleil, mais on ne va jamais nulle part sans une part d’ombre. Elle gémit, quémande et célèbre en même temps. Il fallait bien un orfèvre comme Willie pour lui tailler un écrin à sa mesure.

Après ce “Tired of Being Alone”, il s’engueulera plus d’une fois avec son jeune poulain et il l’emportera. Heureusement, parce que ça donnera le mythe “Let’s Stay Together”, mais aussi une chanson avec laquelle j’ai l’impression d’avoir grandi, “Here I Am (Come & Take Me)”. C’est peut-être cet improbable mélange de funk et de délicatesse, cet emportement suave qui m’a donné le goût de l’entre-deux et de la nuance. Il y eut aussi un “Strong As Death (Sweet As Love)” qui semble bien approprié aujourd’hui. L’envolée de cordes qui l’ouvre fit les belles heures d’un certain RZA, mais là encore ce qui importe c’est le côté à la fois solide et mouvant de l’instrumentation. C’est la façon dont toute l’orchestration s’efface pour laisser à la voix un espace infini, un monde entier dans lequel elle peut déployer de toutes petites nuances.

Je m’imagine bien la scène, et je la range dans mon panthéon personnel d’hommes de main et de porteurs d’eau, ceux qui toujours resteront dans l’ombre. Il lui demandait de chanter toujours plus doucement, il lui disait vouloir enregistrer “la plus lumineuse des musiques”. Al Green lui disait que personne ne chantait comme ça, que personne n’avait jamais chanté comme ça, que c’était impossible. Et lui répondait toujours :

Tu vois, Al, il faudrait que tu t’adoucisse encore un peu plus. Il faut que tu murmures.