La Blogothèque

2009, all you can eat

J’ai entamé 2009 presque résigné ; mon exil tanzanien, loin de mes disques (restés a la maison), du tumulte médiatique et, surtout, de toute connexion supérieure à du 56K allait me contraindre à ne plus pouvoir suivre le flot : adieu découvertes myspace, téléchargement illicites et achats impulsifs sur le net.

J’y ai même entrevu la possibilité d’un retour à un rapport plus vrai avec la musique, la possibilité de régresser vers des temps bénits où j’écoutais peu de disques, mais où je les écoutais intensément et les aimais éperdument.

Au final, chiffres à l’appui, je constate que rien de ceci n’est arrivé et que je n’ai jamais autant téléchargé qu’en 2009. Il faut dire qu’outre une connexion Internet privilégiée (et inespérée), 2009 a vu déferler une avalanche d’albums, un torrent de nouveaux groupes/disques, un déluge de téléchargements faciles (pour “se faire une idée”). Mais que reste-t-il de tout cela ? Le bilan est plutôt contrasté : de jolies découvertes, une indigestion (de giga-octets), de grosses difficultés (pour mémoriser les disques qui me plaisent vraiment), une flopée de bonnes chansons (extraites d’albums souvent moyens, voire nuls), et quelques poignées de disques sauvés du lot.

2009, une année qui vit le rapport à la musique continuer à se modifier lentement, à mesure que la technologie évoluait (et que ma volonté semble devenir incontrôlable). Une année d’abondance mais une année sans champion, il est vrai. Un peu comme ces semaines qui précèdent l’annonce d’une guerre du Golfe. On craint de manquer, on fait des provisions pour les lendemains difficiles, des stocks de pâtes et du riz, on vide les rayons, prend tout ce qui est en magasin. Et on finit obèse, dans son bunker, à essayer de se rappeler le goût d’un blinis au caviar en vidant ses stocks de bouffe.

De cette corne d’abondance un peu indigeste, je propose de ne retenir que le meilleur et de se cuisiner un petit menu made in 2009:

Prenez vos plaques les plus usées…

John Cale, Owen Pallett et Paul Simon sont sur un bateau. Brazos prend la barre, vire de bord et tout le monde se retrouve à l’eau. Table rase, il ne reste plus rien, sinon des évocations lointaines. Et un disque brillant, de bout en bout. Sans doute celui que, l’air de rien, j’aurai le plus usé/écouté. We Understand Each Other. Arrivée, quant à elle, en bout de course, dans les derniers 100 mètres, Laura Gibson aura soulevé chez moi une vague d’émotion et d’enthousiasme pas encore éteinte ni démentie. Mais je n’en dis pas plus, je ne voudrais pas faire plus de déçus/grincheux.

J’aurais tant voulu, par contre, trouver les mots pour exprimer la joie et le contentement provoqué, à l’époque, par la découverte de The First Day Of Spring , de Noah And The Whale . Un disque dans la lignée de leurs plus belles faces B, un disque inattendu donc, inespéré, aussi, un disque “mature”, forcément, mais surtout un putain de disque! Des Whales qui sifflotent gaiement, on adore. Mais des Whales qui savent dès le deuxième album étendre ainsi leur horizon, baliser le champ des possibles et ne pas se laisser emprisonner dans la case qu’on leur réservait pourtant chaleureusement… classe !

Et en parlant de classe… après son triple album de 2008, le grand Tom Waits nous est revenu cette année, l’air de rien, avec un album live. Je répète, un album live. Le genre de disque qui pour espérer éventuellement se faire une place dans un top de fin d’année doit inévitablement passer par de nombreux tours qualificatifs, dans des régions reculées et ô combien inhospitalières. Mais Glitter And Doom Live est un disque (live) qui brillera par son impeccabilité. Bien sûr, il y a ce somptueux Get Behind The Mule , ce magique Dirt In The Ground et cet impérial Trampled Rose . Mais il y a aussi tout le reste. Le souvenir d’une prestation sans pareille. Une playlist où même les titres les moins appréciés deviennent rapidement les plus écoutés. Un second CD OVNI dont on a sans doute pas encore mesuré tout l’intérêt. Et enfin, un fait indéniable : Dieu est vivant ; il porte un chapeau et fume des blondes.

- Brazos : Brazos – (Vidéo / Myspace / Web)
- Tom Waits : Glitter And Doom Live – (Vidéo / Web)
- Laura Gibson : Beasts Of Seasons – (Vidéo / Blogo)
- Noah And The Whale : First Day Of Spring – (Vidéo / Myspace / Blogo)

…Saupoudrez de vos épices maisons (chansons intimistes bienvenues)…

On va pas se raconter d’histoire : je méconnais Smog. Le nom m’est familier, son parcours ne m’est pas inconnu, nous nous sommes croisés souvent, reconnus et souri gentiment quelques fois, mais ça n’a jamais été plus loin. Une question de circonstances sans doute, sa musique n’étant jamais tombé dans mon oreille au bon moment. Ce genre de plan est toujours foireux et il faut de bien curieux hasards pour parvenir à modifier une telle non-relation de longue date. Vicieux par nature, Smog m’est donc revenu sous le nom de Bill Callahan pour mieux se glisser subrepticement dans mon oreille, me réservant ainsi une des plus belles surprises de l’année. Vic Chesnutt est également revenu. Pas pour très longtemps, malheureusement. Mais quel retour ! En deux temps : 1/ Vic Chesnutt sors un disque très attendu (après le sommet North Star Deserter et le raté que fut Dark Developments ). At The Cut est un beau disque, là n’est pas la question. Mais pas à la hauteur. Pas à la hauteur de ce qui allait suivre. 2/ Vic Chesnutt sort Skitter On Take-Off avec Jonathan Richman. Et la claque vint enfin! Rugueuse, éclatante, bouleversante. Tout simplement évidente, dès la première écoute. Un peu comme Sea , de Grand Salvo , autre grande émotion de 2009. Un titre fleuve, qu’on voudrait sans fin, si ce n’est pour y finir ses propres jours dans un même souffle. Un morceau pour se foutre en l’air et regretter aussitôt d’y avoir pensé. Sans doute le plus beau morceau de 2009. Rien que ça. Et une conclusion éclatante pour un album que je chéris profondément. Ouais, je sais, j’en fais des tonnes. Je suis comme ça.

- Bill Callahan : Sometimes I Wish We Were An Eagle – (Vidéo / Myspace)
- Vic Chesnutt : Skitter On Take-Off – (Vidéo / Myspace / CAE)
- Grand Salvo : Soil Creatures – (Vidéo / Myspace / Web)

…Malaxer énergiquement (n’hésitez pas à vous faire aider)…

Il y eut un moment en 2009 où je fus à deux doigts de passer la ligne et d’inscrire mon nom dans la colonne des faits d’hivers. Ce moment, je le dois à Godspeed, qui me refila Fan , de Nissennenmondai , l’air de rien. Au bout de 25 minutes d’écoute (au boulot, quelle idée!) j’ai cru ne plus contrôler ni mon corps, ni mon esprit. J’ai été à ça de décalquer mon boss, violer son blackberry infernal et m’enfuir, nu, dans la jungle pour vivre avec les lions. Ce même Godspeed me mit entre les oreilles le disque de Electric Electric (sorti en 2008, mais blablabla). Une avalanche de décibels qui aura su canaliser, elle, nombre de mes “crises de nerfs”. Salvateur et jouissif! J’aime les émotions fortes et je suis reconnaissant à Godspeed de m’avoir rappelé que si les années passent, la limite/frontière est toujours proche, la musique pouvant être tour à tour déclencheur ou catalyseur de ces flirts avec la rupture. DJ Barney est à l’origine (à l’occasion d’un Cadavre Exquis à publier, un jour) de cette autre secousse que provoqua la découverte de Fever Ray . Cette voix, cette ambiance, ces sons… (mais chut ! Il en parle bien mieux ici)! Enfin, ultime OVNI, Wild Beasts sera venu tout seul se caler dans mon player, comme un grand. Et quelle heureuse initiative. Sur une basse ravageuse, deux voix que tout oppose jouent a touche-pipi avec des guitares éthérées. A mon sens, on est ici très loin des XX, mais cette référence mise a part, Chryde décrit très bien ce délicieux mélange. Quant à nous, si on avait voulu faire dans la description provoc un peu conne on vous aurait dit que ça ressemble parfois à du Antony qui s’essayerait à la disco. Mais on ne le fera pas !

- Nissennenmondai : Fan – (Vidéo / Myspace)
- Electric Electric : Sad Cities Handclappers – (Vidéo / Myspace / Web)
- Fever Ray : Fever Ray – (Vidéo / Myspace / Blogo)
- Wild Beasts : Two Dancers – (Vidéo / Myspace / Web)

…Ajoutez un zeste de “langues étrangères”…

Francisco Nixon nous livre une pop hispanique joyeuse, simple mais bigrement efficace. Pleine de refrains à fredonner, de couplets à dévorer et de mélodies à siffloter. Amateur de révolutions musicales, passez votre chemin ; ici on fait dans le classique classieux! De son côté, Anari n’a pas son pareil pour se fâcher avec les conventions et pour torturer un peu les chemins qui mènent à ses mélodies. Avec sa voix rocailleuse, son souffle court, ses arrangements en épingle à cheveux, on navigue entre nostalgie, tragédie et abandon. Un disque qui glace dans une langue (basque) qui fascine (et inversement), pour une artiste qui confirme, de disque en disque. De João Coração , par contre, je ne sais rien, ou presque. C’est par hasard que je suis tombé dans ses griffes lusophones, attiré par le titre d’un morceau intitulé “Canção para ficar ” (chanson pour baiser – comme quoi il suffit parfois d’un rien pour découvrir un disque). Des griffes lusophones que je ne méconnaissais pas totalement mais que je n’avais jamais connues si peu empreintes de “saveurs locales”, si sobres, si folk/rock et pourtant si sincères (personne n’essaye ici de s’extraire de son tropicalisme ou de son portugalisme pour singer Dylan). Muda que Muda est un disque bricolé, qui essaye, tente, surprend souvent et réjouit de long en large. Mais pas forcément un disco para ficar , ceci dit.

- Francisco Nixon : El Perro Es Mio – (Vidéo / Myspace)
- Anari : Irla Izan – (Vidéo / Myspace / Web)
- João Coração : Muda que Muda – (Vidéo / Myspace / Web)

…Osez l’exotisme…

Nomo joue de l’afrobeat, et plus si affinités. Leur dernier album confirme encore un peu cette évidence et c’est ainsi autour d’une reprise de Tom Ze que notre enthousiasme pour cette nouvelle plaque s’est bâti assez vite. Ballake Cissoko joue de la kora et sait provoquer de jolies rencontres. Après Thee, Stranded Horse, il est ici rejoint par Vincent Segal au violoncelle. Combinaison gagnante pour un disque délicat et prévenant. Tony Allen joue de la batterie et, de Fela Kuti à Damon Albarn, impressionne par sa liste de fréquentations. Invité à poursuivre la série des Inspiration Information avec l’ami Jimi Tenor , les compères nous livrent un disque efficace, qui s’amuse des codes, bouscule quelques conventions et retourne même quelques slips. Plus tôt dans l’année, c’était au tour de Mulatu Astatke & The Heliocentrics de sortir leur volume de ces Inspiration Information, un disque totalement fou, ou le jazz éthiopien se voit malmené avec un amour et une science qui forcent l’admiration.

- Nomo : Invisibles Cities – (Vidéo / Myspace / Cadex)
- Ballaké Cissoko & Vincent SegalChamber Music – (Vidéo / Myspace)
- Jimi Tenor & Tony Allen : http://www.amazon.fr/Inspiration-Information-4-Tony-Allen/dp/B002IS1402/ref=sr_1_1?ie=UTF8&s=music&qid=1263374300&sr=1-1 – (Vidéo)
- Mulatu Astatke & The Heliocentrics : Inspiration Information vol 3 – (Vidéo / Blogo)

… et remuer fréquemment !

Jay-Z a déçu, forcément. Mais pouvait-il en être autrement ? Comment donner suite a The Blue Print , cet album parfait, ce mètre-étalon. Et l’ami Jay-Z n’en était pourtant pas a sa première tentative puisqu’il s’agissait ici de sortir le volume 3. Un album contrasté donc, forcément en deçà de la pièce originelle mais qui, l’air de rien, se sera finalement imposé comme un des moments forts de l’année. Le mélange électrisant des guitares et des flows de rimes (un peu neuneu, il faut bien le dire) de D.O.A. en sont sans doute le moment le plus jouissif. Jouissance visiblement partages par les Black Keys qui, en fin d’année, nous ont calé sous le sapin leur side-project Blakroc , rencontre entre leur groove bluesy-rock et quelques maîtres de la rime aussi prestigieux que Mos Def, Raekwon et Q-Tip. Résultat là encore contrasté, mais avec quelques sommets déjà devenus classiques. Les classiques, The Mumlers en ont fait leur affaire. Rarement groupe pop n’aura aussi bien capté l’esprit et la lettre de la soul (version Stax) pour en faire leur miel et notre bonheur. Don’t Throw Me Away ne singe ni ne trahit personne. Il ne se prend pas pour ce qu’il n’est pas et ne rend pas non plus « hommage ». Il n’oublie pas qui il est, un disque de petits blancs, tombés dedans lorsqu’ils étaient tout petits, voilà tout.

- Blakroc : Blakroc – (Vidéo / Web)
- Jay-Z : The Blueprint 3 – (Vidéo / Myspace)
- The Mumlers : Don’t Throw Away – (Vidéo / Myspace / DayTrotter)

…Accompagnez d’une valeur sure, un grand cru classé…

Je ne crois n’avoir jamais autant détesté un groupe que Wilco lors du festival Primavera 2004. Je crois aussi n’avoir jamais été aussi saoul à un concert, ceci expliquant peut-être cela. Trois ans plus tard, je devais ravaler ma fierté et admettre que Sky Blue Sky était un très bon album et Wilco un merveilleux groupe. Lequel livre avec Wilco (The Album) une plaque presque trop parfaite : impeccable, recelant de mille détails et attentions délicates. C’est à Primavera également, en 2005, que je découvris pour la première fois, sous les conseils de mon ami Dany, Micah P Hinson . Depuis lors, je voue une admiration sans borne pour le bonhomme, ses prestations scéniques me retournant littéralement les sens. S’essayant ici a l’album de reprise, Micah P Hinson fait des choix audacieux. Et payant lorsqu’il s’agit de sublimer “Suzanne” ou “My Way”. Sur ce dernier, il n’est pourtant pas loin de se prendre les pieds dans le tapis, sa voix frôlant la rupture. De rupture, on a bien cru qu’il en était question lorsqu’on entendit pour la première fois La Musique , dans sa version sans bonus (sans donc, le deuxième disque La Matière ). J’ai donc d’abord cru que Dominique A avait rendu les armes, préférant désormais garder ses morceaux les plus sombres et les plus osés pour les tiroirs et réservant pour ses disques ses ritournelles FM compatibles. Mais j’avais tort. Et même si l’on peut débattre de l’opportunité de certains choix ou de certaines excuses, La Musique /La Matière n’en demeure pas moins un très beau double album où se terrent de nombreuses pépites qui marqueront indéniablement la carrière du Monsieur.

- Wilco : Wilco (The Album) – (Video / Myspace)
- Micah P Hinson : All Dressed Up And Smelling Of Strangers – (Video / Myspace)
- Dominique A : La Musique/La Matiere – (CAE / Blogo / Blogo)

N’oubliez pas d’égayer votre table avec des couleurs et quelques touches de légèreté

(Osez et n’ayez point peur du ridicule, voyons!)

Loin du tumulte, je le fus, visiblement. Et je ne découvris que tardivement le dernier album des Phoenix ainsi que l’enthousiasme qui semble l’entourer. Enthousiasme largement justifié par le seul “Lisztomania”, tube indéniable et bigrement efficace. Phoenix, groupe à la grise robe, dans l’enfer des charts, à mon regard tu te dérobes . Voilà, ça c’est fait. Passons aux Québécois maintenant. Je n’appréciais pas vraiment Malajube avant Labyrinthe . Je les trouvais vaguement casse-couilles. Puis j’ai entendu “Luna”. Et puis j’ai chanté “Luna”. Et puis “Porté disparu”. Et ensuite “Ursuline”. Et une à une, les chansons de Labyrinthe se sont fait miennes. (Notez, à propos de “Luna”, ce commentaire pêché sur Youtube : “This song reminds me of the Beatles. Malajube is the fab four of Québec. “). Un peu comme Mind Chaos , de Hockey . Dans leur cas, ça a commencé avec la vidéo de “Song Away”, postée par une demoiselle sur Twitter. Ça a continué avec rapidshare, puis une escapade en autoradio, un CDR qui passe et repasse, des chansons qui rythment mes trajets le long de l’Océan Indien (1). Et ça a fini à la Fnac et finalement dans le paragraphe “même pas honte” d’un top déjà trop long. Et pas encore fini, car il me faut aussi évoquer la petite peste noire, la sale gamine trop gentille qu’on adore détester parce qu’elle est “way trop gentille” : Lilly Allen. Je vous rassure, trois tubes ne suffisent pas à faire un album (quoique… hum…). Mais un mashup bien sauvage qui pervertit les sacrosaints Grizzly Bear et les souille à coups de beats retords et de paroles nunuches mérite bien un bout de paragraphe, un lien et un mp3 (et se faire descendre ensuite dans les commentaires, be my guest). Et bonne année, ça va sans dire.

- Phoenix : Wolfgang Amadeus Phoenix – (Vidéo / Myspace)
- Malajube : Labyrinthes – (Vidéo / Myspace / Blogo)
- Hockey : Mind Chaos – (Vidéo / Myspace)
- Marc Johnce : Grizzly Bear (Fred Falke remix) vs Lilly Allen, Two Fair Weeks – (Video / Mp3 / Web)

(1) Je dois confesser que la proximité avec un Océan Indien peut grandement expliquer mon affection pour le disque de Hockey. En plus d’un mauvais goût très prononcé, ça va sans dire