La Blogothèque

2009, année équilibriste

“Je vais me faire lyncher”. C’est à peu près, en substance, ce que j’ai dit aux autres, 24 heures avant de publier ce top. Un top que j’assume totalement, dans ses moindres détails. Un top plein de petits devenus grands. Un top où tous se sont, selon moi, affranchis de ce que l’on attendait d’eux, des codes, des barrières imposées, des frontières musicales et géographiques, pour jouer les équilibristes sur un mince fil tendu entre eux et le reste du monde. Je les ai tous suivis les yeux fermés cette année. Je ne suis même pas tombée.

Florence + The Machine – Lungs

Florence, tu as tué mon chien. Tu m’as fait pleurer toute la nuit. Tu m’as fait passer l’un des pires moments de 2009. Florence, je t’ai haïe de toutes mes forces. Et pourtant, Florence, j’aime ta voix. Forte et flexible. Douce et hystérique. Maîtrisée et libérée de toutes contraintes. J’aime cette passion qui t’anime quand tu chantes “Dogs Days Are Over”. J’aime ta folie – car tu es folle, j’en suis convaincue. J’aime les battements de cœur qui parcourent Lungs du début à la fin. J’aime ces percussions tribales, organiques. Ce rythme qui se calque sur celui auquel se soulève ma poitrine quand je respire. J’aime ton côté théâtral, poétique, ta musique démesurée enregistrée dans 6m². J’aime quand tu en fais trop. J’aime cet équilibre précaire qui règne dans tous tes morceaux, entre colère et tristesse. J’aime ce besoin physique que provoque chez moi “Between Two Lungs”, et j’aime d’autant plus l’état de béatitude dans lequel il me plonge. J’aime ta faiblesse, ton épuisement et ton énergie surnaturelle. Je comprends que l’on te déteste. J’aime te défendre farouchement. Florence, tu m’obsèdes, tu me hantes. Tu m’as prise au dépourvu et poussée dans mes retranchements les plus intimes. Et pour ça, Florence, je t’aime profondément.

Jamie T – Kings and Queens

C’est probablement l’un des disques que j’attendais le plus cette année. J’angoissais à l’idée que ce second album soit raté, qu’il ne soit qu’une pâle copie du premier dont j’avais rapidement parlé peu après mon arrivée à la Blogothèque. En réalité, Kings and Queens surpasse de loin Panic Prevention car contrairement à lui, il prend le risque de quitter l’Angleterre, de s’aventurer là où on ne l’aurait jamais imaginé. Jamie T chante comme un rappeur mais ne fait toujours pas de rap. Il n’a pas délaissé sa guitare, mais ne fait toujours pas de rock. Il donne dans l’acoustique sans pour autant faire du folk. Il n’a pas d’étiquette, ni de limites, et pour la première fois, sa musique s’expatrie, ne respecte, elle non plus, plus aucune frontière géographique. “Spider’s web” m’a emmenée très loin, en Afrique, littéralement, et a pourtant été écrite au coeur de Manhattan. De sa chambre de Wimbledon, Jamie T a enfin atteint le degré d’universalité que sa musique implique intrinsèquement. Il a su transformer ses histoires d’amour foireuses, ses inquiétudes, ses doutes et ses fin de soirées dans le caniveau en hymnes. Et devenir pour moi, le roi de 2009.

(deleted Video : http://www.youtube.com/watch?v=U8W3x9kyW2A)

The XX – xx

Des frissons me parcourent le corps chaque fois que j’écoute xx . Erotique, tendu, tellement charnel et d’une impulsivité désarmante. Les voix d’Oliver et Romy étaient faites pour se rencontrer. Je cherche toujours à comprendre comment ces deux personnes arrivent à dégager autant de sensualité ensemble sans pour autant être amants. Comme DJ Barney, j’espère moi aussi ne pas les retrouver en miettes, passés à la moulinette des tournées sans fin et des journées de promotion. Ils risquent de ne plus jamais être les mêmes après cela, alors profitons-en.

Harlem Shakes – Technicolor Health

Pourquoi suis-je incapable de parler de ce disque ? J’ai essayé des dizaines de fois, tourné les choses dans tous les sens, et malgré tous mes efforts, malgré tout l’amour que j’ai pour Technicolor Health , je ne suis toujours pas en mesure de dire quoi que ce soit de constructif dessus. C’est pourtant un album marquant de mon année 2009. Celui que j’ai écouté tous les matins pendant des mois pour me convaincre que dehors il faisait soleil, même les jours de pluie. Celui sur lequel j’ai dansé seule dans ma chambre à des heures totalement improbables. Un disque pop sans limites, dans lequel tous les carcans sautent. Un côté Clap Your Hands Say Yeah pour la voix et le rythme, un côté Vampire Weekend pour les sonorités caribéennes et africaines, mais un album unique, où chaque titre monte d’un cran, où l’on sent l’euphorie gagner le groupe, puis ses propres veines – “Strictly Game” restera ma chanson Prozac de l’année, celle qu’on vous a d’ailleurs conseillée en ce début d’année 2010. Ecouter Harlem Shakes, c’est se renverser un pot de peinture arc-en-ciel sur la tête avant d’affronter le monde gris et terne. J’en avais bien besoin.

Jeffrey Lewis & The Junkyard – Em Are I

Dans la vie, j’ai deux buts : vider la mer pour voir tout ce qu’il y a en-dessous et épouser Jeffrey Lewis. Une seule raison à cela, qu’Em Are I n’a fait que confirmer : ce type un peu gauche à l’allure de bon copain bordélique possède un don pour écrire des textes qui me font pleurer de rire ou rire toutes les larmes de mon corps, au choix. Jeffrey manie les mots (“The past is just some future that arrived too soon ” pour ne citer que cette phrase) avec un humour et un décalage bien à lui, et souvent, la musique ne me paraît que secondaire dans ses chansons. Em Are I a su coupler ses deux aspects de Lewis. Il rend belle la banalité de la vie, la sublime (je pense à “Roll Bus Roll”), la détourne (“Broken Broken Broken Heart”). Il s’accroche à chaque petit détail, comme cette chanson sur les moustiques, qui, si elle ne fait pas partie d’Em Are I , donne un aperçu assez juste de ce que Jeffrey peut créer à partir d’une toute petite histoire. “To Be Objectified”, la plus belle chanson d’amour (de rupture ?) de l’année selon moi, m’a brisé le cœur aussi vite qu’elle me l’a réparé. Et seul Jeffrey Lewis est capable de me faire cela.

Folded Light – Folded Light

Parce que c’est un des seuls disques de l’année qui m’a sorti de ma torpeur hivernale. Parce qu’il a été fait avec les moyens du bord, sans prétention et un peu par hasard. Parce qu’il me touche par sa simplicité. Parce qu’il m’a fait faire le tour du monde cent fois, des plages de Californie aux glaciers islandais. Parce qu’il m’a fait rêver éveillée toute l’année.

Et aussi…

Apes & Androids – Blood Moon

Mon album OVNI de 2009, arrivé d’on ne sait où, reparti aussi vite – Apes & Androids a splitté quelque mois après sa sortie. Officiellement, une tentative queenesque pour rivaliser avec je ne sais quel hipster new-yorkais. Officieusement, du grand n’importe quoi musical, qui, miraculeusement, semble avoir une certaine cohérence lorsqu’on l’écoute. Je ne sais pas ce qu’Apes & Androids a tenté de faire, ni ce qu’ils avaient en tête avant et pendant la création de Blood Moon . Peu importe. Ce disque, avec ses hululements sinistres, ses synthés détraqués, ses solos de guitar hero et son ambiance de fête foraine flippante à la Carnivàle , n’en est pas moins captivant. Il m’a possédée d’une façon mystique, m’a entraînée dans sa grande messe noire, dans sa tentative d’exorcisme tordue. Il reste un mystère, même après des centaines d’écoutes. Tant mieux.


Blur – All The People : Live at Hyde Park

Pour le mythe. Pour la sueur. Pour les cris. Pour la voix parfaite et la sauvagerie d’Albarn. Pour les solos déments de Graham. Pour le public qui chante “Tender” en boucle a cappella. Pour les “wouhou ” de “Song 2″ hurlés par cinquante-cinq mille personnes. Pour “Parklife”. Pour “Sunday Sunday”. Pour “Country House”. Pour le sentiment d’avoir vécu quelque chose d’unique.

Passion Pit – Chunk Of Change (EP)

Michael Angelakos est une tête à claque tellement perfectionniste qu’il a certainement ruiné une partie du potentiel de Manners , le premier album de Passion Pit sorti cette année. A vouloir les rendre trop parfaites, les choses perdent souvent de leur saveur. Chunk Of Change , leur premier EP sorti en 2008 (!), possède ce naturel, cette spontanéité que Manners a perdu après des mois de production, puisqu’il s’agit en fait de la version brute de ce qu’Angelakos avait enregistré sur son ordinateur d’étudiant. Ce disque m’a fait l’effet d’une bombe, mais aussi d’une plongée en apnée assez déstabilisante dans les méandres tortueux du cerveau malade d’Angelakos. Chunk of Change est un album-poison, qui s’insinue partout, avance masqué et qui, sous ses airs Bisounours, raconte pourtant le mal-être d’un gamin paumé. Certes, on comprend difficilement les paroles, mais lorsqu’on se penche un peu dessus, les textes donnent autant envie de se pendre que la musique de danser frénétiquement.

Pete Doherty – Grace/Wastelands

Pete Doherty est capable du meilleur comme du pire. Alors quand il décide pour une fois de choisir la première possibilité, j’en suis ravie. Sans être l’album de la décennie, Grace/Wastelands , est un très bon disque, romanesque, émouvant et à fleur de peau. Doherty a peut-être une crédibilité proche de zéro, il n’en reste pas moins un être doté d’une sensibilité exacerbée, d’une honnêteté musicale qui me touche particulièrement. Ses Acoustica Lullabies , le “brouillon” d’une bonne partie de ce premier album solo, sont placées très haut dans la liste de mes non-album préférés de l’univers. Le résultat final ne m’a pas déçue. Lady, Don’t Fall Backwards me donne toujours autant envie de me lover dans les bras du premier garçon qui me tendra la main en bas des escaliers de Montmartre.

The Soft Pack – The Muslims (EP)

Du brut, de la poussière, de la rage, de l’arrogance, de l’impatience, et une étrange impression d’être dans l’arrière-salle d’un bar new-yorkais enfumé, entre un biker qui roule des pelle à sa voisine et une table pleine de verres de whisky : The Soft Pack m’a violemment mis son poing dans la gueule cette année. Même pas mal.

Bandeau The XX : ©Tyler Shields

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