La Blogothèque

J’ai fréquenté 2009

Cette année a marqué le retour des questions embarrassantes, et particulièrement celles de mon grand-père, octogénaire à longue barbe blanche, qui commence à se demander s’il aura encore l’occasion de faire la noce.
«Tu as des fréquentations ?» – selon son élégant terme suranné. Deux choix se sont offerts à moi au moment de répondre. L’un m’aurait obligé à faire des parallèles historiques pour lui expliquer la complexité actuelle – les comportements changent. L’autre me paraissait plus adéquat : j’ai finalement trouvé une métaphore à deux sous, une explication à grosses coutures pour lui expliquer la situation.

Bon-papa, il en va de mes fréquentations comme de mes disques. Nous ne sommes pas véritablement ensemble, préférant la liberté et rien à assumer, ambiance “Cette écoute n’a jamais eu lieu et l’agence niera avoir eu connaissance de vos actes”. Tout cela est si volatile : on ne se promet rien, on s’écoute une fois et l’on constate si cela colle. Et puis nous tentons ensemble de nous découvrir des attraits cachés, de prolonger le plaisir. Certes, au départ, il convient de se mettre mutuellement en confiance – c’est pour ça, bon-papa, que je ne te parle pas de tous les disques que j’écoute, tu serais trop déçu si cela tournait court.

Cette année, donc, j’ai passé du temps avec des disques, parfois en secret. Je les ai couchés sur ma platine, j’ai eu des coups de cœur, des déceptions, des écoutes discrètes et de grandes frustrations. J’ai eu des fréquentations, oui.
Illustration du bandeau : Charles Dana Gibson – The Weaker Sex /LIFE

Mono – Hymn to the immortal wind


Personne n’a jamais tenté de me faire croire que la vie est simple, facile, et surtout pas Mono. Ce disque est celui d’une longue et grande mélancolie, de la grâce et de l’indicible, celui de batailles intérieures et d’emportements. Je suis embarqué sur une coquille de noix dans un océan de pleurs électriques et de sourds martèlements rythmiques. L’horizon se brouille dans un maelström sonore. Mono n’en demeure pas moins un groupe bâtisseur d’ambiances limpides, ajoutant un ensemble magnifique de cordes et d’instruments à vent au canevas solide du post-rock pur.
Le disque est d’une beauté à couper le souffle, dans la douleur ou dans la joie. Atteignant une sorte d’aboutissement orchestral dans le parcours du groupe japonais, gagnant en emphase sans pour autant verser dans le grandiloquent, ce disque est énorme de bout en bout.
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Leur site || Acheter l’album || Illustration : Esteban Rey

Dan Deacon – Bromst


Cette année, le meilleur album des Fuck Buttons, c’est celui de Dan Deacon. Bidouilleur émérite, il a lancé avec Bromst une brocante électro, débordante d’idées, de beats, de boucles, de breaks et de choeurs passés au filtre. S’affranchissant de productions parfois moins accessibles (Meetle Mice , 2006), le gros de Baltimore gonfle ses titres, tire le meilleur de Spiderman of the rings (2007), brassant ainsi un ensemble dans une fraîcheur et un entrain renouvelé. C’est un disque de fête permanente ponctuée de quelques plages tribales, balançant sous le patin l’envie de retrouver ses amis dans un endroit bien trop petit, de courir dehors et de s’agiter énergiquement sous la pluie, en mode mains en l’air et cris psychés dans la forêt.
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General Elektriks – Double live à la Maroquinerie


Nul besoin d’en rajouter, tout est là. Le groove, la sueur, l’incroyable énergie d’un seul homme, les sourires, l’enthousiasme. Des mois sont passés depuis les deux soirées à la Maroquinerie et pourtant, je juge toujours ces concerts à l’identique : l’une de mes plus grosses claques live de la décennie, rien que ça. Le tout surmultiplié par l’intimité de la Maroquinerie. L’expérience scénique est unique, bien loin du résultat en studio. Deux travaux bien différents, bâtis sur le même terreau, comme l’explique Hervé Salters. Si vous ne devez payer qu’une place de concert dans les prochains mois, faites-le pour lui.
Son site || Acheter Good city for dreamers || Illustration : Grandcrew


La captation complète est visible ici.

Efterklang – Live à la Maroquinerie


Lorsque vous fréquentez Vincent Moon, le voyant à intervalles irréguliers au gré de ses voyages, que vous partagez parfois des concerts à ses côtés d’année en année, Vincent aura toujours vu le meilleur concert de sa vie dans les trois semaines précédentes, c’est une constante. Si son enthousiasme est plus daté, c’est qu’il y a un problème. En novembre dernier, j’ai recroisé Moon à la Maroquinerie et j’ai rarement partagé à ce point son excitation postconcert, après avoir vu Efterklang. Les Danois réussissent un pari audacieux : rendre immédiatement accessible une pop orchestrée, aux instrumentations visiblement complexes, portée par des choeurs à vous retourner l’esprit. Ces choeurs sont leur force, leur âme, ils résonnent et emplissent l’air comme un grondement, et se déversant à gorge déployée, poitrail ouvert, vous faisant faire deux pas en arrière, la bouche ouverte, les yeux écarquillés, figés dans un ébahissement total.
Leur site || Acheter Performing Parades || Illustration : Guss Krol

Fanfarlo – Reservoir


2005 : le monde occidental disposant d’une connexion internet découvre the next big thing . L’anecdote qu’on se raconte de loin en loin est celle d’un groupe qui, grâce à une chronique particulièrement élogieuse sur un site internet indé, a rempli en quelques heures les salles de concert qu’il lui restait à parcourir lors de sa tournée. Le frisson de la découverte made in internet est en train de parcourir la presse musicale. Arcade Fire devenait alors l’épouvantail de tout ce qu’internet apportait dans la découverte de la musique. Vu depuis l’Europe et ses pages culturelles encore très compassée, l’épisode résonnait comme un tremblement de terre. Depuis, les choses ont évolué, on en a presque enfoui cette épisode au milieu de quelques lignes de biographie, si ce n’est lorsque l’étiquette overrated resurgit ça et là, glissée dans une discussion sur l’indie-rock, sa définition, ses piliers, etc. On l’a presque oublié pendant un temps, mais derrière le decorum et les opinions tranchées se nichait aussi et surtout un groupe qui a remis au goût du jour les pantalons en velours, les bretelles d’amish du dimanche et les vestons-chemises.
Quelques années plus tard, Fanfarlo en reprend les grandes lignes, fréquente les mêmes friperies et vient bousculer l’idée établie qu’Arcade Fire était le seul à faire du folk mâtiné de pop. Avec un disque orchestré de manière délicate, une production légère et entraînante, Fanfarlo a fait partie de mes premiers émois de l’année, en février.
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Leur site || Acheter l’album || Illustration : Sarahluv

Et en coups de coeur

Une sélection à vrai dire sans grande suprise.
Antony and The Johnsons : j’ai vu quelques lourds flocons s’écraser mollement sur ma fenêtre à la première écoute de The Crying Light , un album à la cohérence bien plus évidente que les précédents. Une classe et une délicatesse dans un album perçant la simple performance émotionnelle pour ramener à soi tout ce que sait faire Antony : orchestrer, chanter, bercer, gonfler le cœur.

- The XX : j’ai fermé les yeux en écoutant The XX. Longtemps circonspect face à cet album, j’ai peu à peu apprivoisé la froide douceur des Anglais. D’autres en parlent mieux que moi, ici.

- Soap & Skin : j’ai découvert Soap & Skin via un blog de junkie, un vrai de vrai, de ceux qui racontent leur recherche nocturne d’héro en plein Goutte d’or, à Paris, leurs fixs et leurs bad trips. Et je n’ai même pas trouvé cela étonnant. Cerné par des voix d’outre-tombe, j’ai longtemps tenu à l’écart ce disque ténébreux, inquiétant, tourmenté, pour n’y plonger que par petites touches. Et c’était sans compter en prime sur packaging du vinyle complètement imbécile (les paroles sont imprimées à même le cartonnage intérieur !). Amis dépressifs, bonne soirée.

- Grizzly Bear : On ne va pas se mentir, on est entre nous : même si vous vous contrefoutez de mon avis en général, et celui que je nourris sur Grizzly Bear en particulier, je vais tout de même partager un petit dilemme. Grizzly Bear m’ennuie profondément, et surtout en concert. Et pourtant, Two Weeks est un des titres préférés de mon année. Ni kouglof d’arrangements, ni ballade folk à tempo proche de zéro Two Weeks est simplement bien.

- Harlem Shakes, Fool’s Gold, The Very Best : tir groupé pour de l’engouement tout au long de l’année. Le printemps n’était pas encore arrivé que la pop très ensoleillée des feu Harlem Shakes me faisait de l’œil. De même avec The Very Best et ce titre tribal basé sur le Heart it races d’Architecture in Helsinki. Enfin, Fool’s Gold, petite monomanie en plein été, groupe aux langages éclatés, qui se garde bien de faire de l’ethno pop bête et méchante, au contraire.

- Slow Club : je conserve une tendresse particulière pour ces deux Anglais, faisant de la pop anglaise, énergique comme peu savent (aussi bien) la faire.

- Edward Sharpe & The Magnetic Zeros : hippie, youplaboum, tadatadatadatadatada. Une tribu de plus. Oui. Et alors ? Comme les autres, mais en mieux.

- Hamé & Casey vs Zone Libre : sur scène, c’est un véritable ring, Casey boxe, Hamé chaloupe, Zone Libre maintient la tension. Si l’album se heurte aux limites d’un enregistrement studio un peu trop fade, la véritable puissance de la collaboration entre les deux rappeurs et le groupe de free rock éclôt dans un combat scénique de vive allure.

Pour finir, allons se secouer frénétiquement les membres sur Happy House , de The Juan MacLean, sorti en single en 2008 mais inclus dans leur album sorti en 2009.

The Juan MacLean – Happy House (Live @ The Double Door) from The Belmont Sessions.

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