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2009, année voyageuse

Éloignons nous un peu des sempiternelles discussions sur l’intérêt réel ou supposé de l’exercice et livrons à notre tour une petite liste, sans classement. Pas une liste objective de disques qui resteront ou marqueront leur époque, mais bien plutôt celle de mes amours, forcément subjectives. Une poignée de très bons disques qui m’ont ému, touché, interpellé, bercé, secoué et tenu compagnie en 2009.

En 2009, JP Nataf voit encore un peu Clair malgré la pénombre. Ils sont peu nombreux les artistes français qui parviennent à me convaincre en chantant en français. Mendelson, Boogaerts, et Nataf donc qui fait son retour après 5 années d’un long si long silence. Avec un disque profond et touffu, qui refuse les facilités et qui sert à grandes louches une mélancolie douce mais jamais vaine, pas si sombre que ça, une mélancolie chaleureuse qui clignote comme un petit trésor. Clair est un disque pour les moments de brume, pour les instants indécis autant que pour les joies infimes. On y parle fesses (“Myosotis” aux parfums d’Ethiopiques), politique (“Viens Me Le Dire”) et solitude (“Seul Alone”). Alors, voilà, si au moment où je vous parle, je ne gardais qu’un seul album cette année, je crois que ce serait ce disque sans erreur.

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En 2009, c’est en Afrique que j’ai le plus rodé. D’abord avec Mulatu Astatke & The Heliocentrics, où la rencontre d’un des grands arrangeurs de l’éthiojazz et d’anglais alchimistes complètement allumés. Leur concert fut un grand moment, et leur disque ne cesse de se déployer, de prendre de nouvelles mesures, tant il recèle de surprises. Il suggère de nouvelles pistes et dessine des trajectoires audacieuses pour demain. Tantôt intime et tantôt froid, tantôt enivrant et tantôt cérébral, il part d’un territoire jazz mais nous emmène beaucoup plus loin, à la croisée de tant de styles différents qu’il serait trop fastidieux de les énumérer : sur un nouveau territoire, ni africain, ni jazz, ni hip-hop, parce qu’il est plus que la somme de ses parties.

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En 2009, j’ai dansé avec Staff Benda Bilili, un groupe qui pousse un chant hardi, puissant, téméraire. Un groupe qui ne baissera jamais la voix, dont le son brut fleure bon la rue africaine et ne souffre d’aucune astuce de production, juste porté par une énergie maniaque, presque palpable. Comme dans les plus vieux blues, il faut être né dans la fange pour chanter avec tant de hargne. Aucun doute là-dessus : on lira avec intérêt les pages que Guillaume Jan consacre à Kinshasa dans son Baobab de Stanley pour se rendre compte. Très Très Fort , c’est le nom du disque, c’est aussi leur cri de ralliement, une clameur qui parcourt leurs concerts survoltés. Staff Benda Bilili, c’est plus rock que les poseurs new-yorkais et plus dansant que n’importe quel groove soigneux du moment.

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En 2009, j’ai parcouru au creux de novembre des routes en proie aux premières neiges, au son d’une kora et d’un violoncelle. J’ai une fascination de longue date pour les duos, disons plus largement pour les rencontres, un peu comme l’un de mes camarades. J’en ai déjà parlé ici. Là, on a deux habitués du genre : Ballaké Cissoko (déjà partenaire de Yann Tambour aka Thee, Stranded Horse l’an dernier) et Vincent Segal, qui s’est lui aussi largement révélé dans la confrontation aux autres (de Cyril Atef dans Bumcello à Piers Faccini). Le résultat est stupéfiant : ce disque est un vaccin contre la solitude et le froid. C’est une conversation, délicate et sans fin, pleine d’une affabilité et d’une chaleur si évidente qu’elle vous fera traverser les plus pénibles hivers.

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En 2009, Andrew Bird s’est maintenu à l’altitude qui est la sienne, loin là-haut. Son Noble Beast se joue de la lumière et donne dans le contraste. Dans le lot, il y a peut-être quelques unes des plus belles chansons de sa déjà longue carrière, “Effigy” et “The Privateers” en tête. Loin de n’être qu’un siffloteur lunaire, il jongle de guitares espagnoles en batterie brossée, d’envolées lyriques en minuscules motifs en spirale. Il est tantôt grave, tantôt joueur, et ses textes sont comme d’habitude, mais probablement encore plus que d’habitude, des petits trésors d’ingéniosité plein de délicats petits sentiments qui jouent à cache-cache. Et en 2009, Andrew Bird est descendu des cimes pour nous donner un petit moment volé à la marche du temps.

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En 2009, Vic Chesnutt nous a quitté. Si je dois avouer que son rêche Skitter On Take-Off ne m’a pas encore laissé entrer, je sais déjà que At The Cut est parti pour m’accompagner longtemps. Comme North Star Deserter , comme Is The Actor Happy , comme West Of Rome . Vic Chesnutt avait trouvé, plus qu’avec Van Dyke Parks ou Lambchop et certainement qu’avec les fades Elf Power, des compagnons de jeu à sa hauteur. Ensemble, ils auront eu le temps de graver deux disques majeurs. C’est déjà ça, c’est mieux que rien. On se console comme on peut. Avec “Flirted With You All My Life”, “Coward” ou “Chinaberry Tree” entre autres. Adieu Vic.

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En 2009, j’ai rencontré Sharon Van Etten, ses mots poignants, sa voix fragile mais ferme, ses chansons qui naviguent à vue et font pourtant faire de beaux voyages. J’ai croisé la route d’un certain Luxury Pond, dont le disque arrangé par Owen Palett est un étrange objet : une petite symphonie chantée à deux voix, un disque de tireurs d’élite qui ont la tremblotte mais qui visent le cœur, quelque chose qui défie les mots.

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En 2009, je suis allé vers de la musique et des chants qui explorent les entre deux, les nuances. On pourrait avoir l’impression que ce n’est pas le cas de Clues, dernier né d’une longue lignée de groupes à deux batteries. On aurait tout faux tant la grande fragilité qui se planque derrière les envolées de ce disque est évidente. C’est une fragilité qui ne dit pas son nom, qui se vocifère, qui hurle contre elle-même et qui se maudit jusqu’à prendre le dessus. Clues, un disque de dépassement, d’ouverture pratiquée au forceps. Un disque de victoire chancelante.

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En 2009, j’ai aimé plus que de raison ces quelques chansons :

- Antony & The Johnsons – “Epilepsy Is Dancing”
Le seul moment réellement touchant sur la longueur d’un disque trop surjoué pour vraiment tenir la distance.
- DM Stith – “Fire Of Birds”
Même chose pour DM Stith, un garçon qui se perd un peu en volutes mais qui les ramassent toutes dans son “Fire Of Bird” pour construire une cathédrale de courants d’air.
- Elvis Perkins – “Doomsday”
En 2009, Elvis Perkins s’est fait joyeux. Ou presque. Dansant. Ou presque. Une curieuse danse funéraire et insouciante, tremblotante et pourtant extatique sur le remuant “Doomsday”.
- The National – “So Far Around The Bend”
The National poursuit des absences sur “So Far Around The Bend”, parait peut-être plus posé mais mais n’est certainement pas apaisé pour autant, armé d’un arrangement sublime. Vraiment, réellement, complètement sublime.
- Sufjan Stevens – “You Are The Blood”
Sufjan Stevens s’est permis une réinterprétation de “You Are The Blood” (Castanets) qui serait une caricature si on ne sentait sur chaque refrain comme il tremble de tout son être lorsqu’il chante ces simples mots : “You are the blood running through my fingers”.
- Here We Go Magic – “Fangela”
Sur tout le disque, on a l’impression que la voix de Luke Temple n’émerge que malgré la musique, comme un écho incertain de rêves évanouis, un bruit parasite à la limite de la conscience. Sauf sur “Fangela” qui reste suffisamment en territoire pop pour toucher et non pas seulement intriguer : là elle porte trop de lumière en elle pour être reléguée dans l’obscurité.
- Iron & Wine – “The Trapeze Swinger”
Enfin, sur la compilation des très bons inédits d’Iron & Wine, il y a “The Trapeze Swinger”, une chanson qui m’a guéri de bien des blessures et sans laquelle j’aurais sans doute perdu ma route. Une chanson qui dans le chaos m’a rappelé d’où je venais et qui j’étais. Mais ça, je l’ai déjà dit.
- Original Folks – “Golden Age”
Original Folks a un petit air de Wilco et un lien de parenté avec The National pour la profondeur grave de la voix. Original Folks reprend aussi bien Teenage Fanclub que Tim Hardin. Original Folks tisse de très jolies lignes de guitares qui s’entremêlent comme les doigts d’amants qui se succombent enfin. Original Folks dit des choses justes et réconfortantes, sans jamais faire trop d’esbrouffe. Original Folks ne vend pas du rêve en technicolor, juste la chaleur d’une embrassade.
- POS – “Optimist (We Are Not For Them)”
J’ai une vieille caisse pleine de disques dont je voudrais parler, mais qui resteront là, faute de temps. Je m’en suis voulu toute l’année de ne pas parler de POS. A Mains d’Oeuvre, il n’avait jouer que pour une quinzaine de personnes, passant le concert dans la fosse, au milieu de nous. Nous haranguant comme s’il s’adressait à un stade. Comme ici, avec trois fois rien : un beat sommaire et instable, des mots adroits et surtout la conviction d’un preacher fou.

En 2009, j’ai vu une quantité ahurissante de concerts, dont je retiens plus particulièrement les suivants :

- Mulatu Astatke & The Heliocentrics @ Nouveau Casino : cf. supra comme on dit dans les livres ; une expérience.
- Akron/Family @ Point FMR : des hippies biberonnés au Woody Guthrie qui tentent des incursions vers le psychédélisme mais en passant par la corne de l’Afrique. On les voit venir à 10 kilomètres, on a sans doute l’air blaisé, puis ils vous retournent la tête et vous ne faîtes plus que danser. Et danser. Et danser comme des singes.
- Sunn o))), Liars et Shellac @ Primavera : l’épiphanie Sunn o))), la transe chamanique d’Angus Andrew et ses acolytes, et puis Steve Albini qui incantait son “Is this thing on ?” sans que je sache s’il ne parlait pas de mon organisme défaillant
- Fleet Foxes @ Grand Rex : transfigurés pour l’occasion et remuants, hargneux, rock’n'roll même par moments. Loin de l’idée qu’on se fait généralement d’eux. Il faut me croire, et espérer qu’ils fileront dans cette direction en 2010.
- Mathieu Boogaerts @ Java : accompagné d’un bassiste qui connait son groove sur le bout des doigts, encore plus touchant en formation réduite qu’avec son groupe au complet, on rit et on danse. En même temps.

- Bandeau principal : Dan Kitwood pour The Big Picture
- Une playlist spotify, incomplète hélas

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