La Blogothèque

2009, paradoxes

Le nombre d’artistes à suivre n’a jamais été aussi important mais le volume d’albums saisissants décroît à vue d’oeil. Rouquinho classe ses dix meilleurs albums de l’année. Par habitude, et en se demandant si c’est bien raisonnable.

Liste de lecture à écouter via spotify reprenant sept des albums évoqués ci-dessous.

Il n’y a jamais eu autant de concerts. Jamais eu autant de monde aux concerts. Jamais eu autant de casques sur les oreilles. Jamais autant de morceaux plus ou moins légalement entrés dans ces oreilles. Rarement vu autant de vitalité dans ces musiques dites ”actuelles” qui escortent nos existences. Mais la réalité s’impose à l’heure des comptes : il n’y a jamais eu si peu de candidats en lice pour une place dans un Top albums de fin d’année ; le mien en tout cas. 2009 restera soit comme un accident, une année “faible” comme il en arrive de temps en temps. Soit, c’est l’impression qui domine ici, comme le début d’autre chose. Une ère nouvelle ? Le terme fiche la trouille, mais c’est bien possible. Ce qui est neuf et peut-être irréversible, c’est que le format classique de l'”album” donne des signes d’essoufflement ahurissants. Trop pour que le hasard en soit en cause. La crise du CD et la culture du zapping sont en train de causer sa perte. Moi qui ai tant disserté cette années sur de vieux 33 tours magiques, ça me fait un truc, docteur, de voir que tous ces artistes que je suis prêt à chérir n’offrent finalement que peu de prolongements discographiques très forts.

C’est bien simple, pour la première depuis que votre serviteur s’adonne à cet exercice, le plus simple aurait été de classer davantage de chansons que de disques. Je connais quelques bêtes du soir qui isoleraient plus volontiers des concerts que des albums pour hiérarchiser leurs références musicales du moment. Je n’en suis pas une, mais je constate avec eux que sur les disques – et les artistes – défendus dans ces Tops depuis cinq ans, beaucoup ont laissé une empreinte plus vivace suite à un show qu’à leur brillant album : A Silver Mount Zion, Andrew Bird (photo), The Arcade Fire, Blood Red Shoes, Vic Chesnutt*, Girls in Hawaii, j’en passe… JP Nataf, dont il sera question plus bas, a fait passer de belles soirées à la Boule Noire en décembre. Au moins autant que Clair , son magnifique deuxième album, c’est cette présence sur scène qui reste et restera sûrement comme le souvenir le plus fort. Et Radiohead, qui s’y connaît pour polir des disques intemporels, a ”juste” annoncé cette année qu’il ne ferait plus d’album jusqu’à nouvel ordre. C’est la fin, on vous dit.

Ces quelques lignes ne doivent pas être lues de façon restrictive. Les piles de CDs à écouter et de buzz stimulants ne décroissent guère. Le nombre d’artistes passionnants ou prometteurs, s’il était quantifiable, se maintiendrait largement. Mais l’album n’est plus, semble-t-il, l’étalon de leur rayonnement. Faut-il aussi préciser que les disques dont il sera ici question, malgré tout, sont des trésors aussi estimables que ceux des autres millésimes ? Mais les repères sont en train de bouger. 2009 restera une année avec de bons albums. Peu de grands disques, et ceux qui ont imposé leur stature portent souvent en eux les gènes de la fin du règne – on y revient de tout de suite. Voici la liste des dix élus de l’année, vaguement dans l’ordre, et je m’explique après :
El Radio de Chris Garneau
Dark Night Of The Soul de Sparklehorse & Danger Mouse
Clair de JP Nataf
Dark Was The Night par la Dream Team du rock indé anglosaxon
Checkmate Savage de The Phantom Band
Every Joke Is Half The Truth de Scary Mansion
– l’EP de Chapelier Fou
Victorian America d’Emily Jane White
Inspiration Information de Jimi Tenor et Tony Allen.

Dans cette liste, nous sommes en terrain connu avec trois disques. J’allais dire trois disques “seulement” : El Radio de Chris Garneau, Clair de JP Nataf, Victorian America d’Emily Jane White. Nous appelons “terrain connu” cette impression de chroniquer la carrière d’artistes dont l’album reste l’étape fondamentale. Des gens qui savent porter une œuvre à maturité, faire évoluer un son, bannir le remplissage au risque du silence, jouer avec le studio pour faire évoluer leur musique. Trois formidables songwriters, qui savent en plus s’entourer de ceux qui donneront à leur plume une enveloppe sublime. El Radio de Chris Garneau est simplement parfait et lumineux, dans la veine d’une folk baroque aux influences très explicites mais à la couleur unique. JP Nataf s’est hissé à nouveau sur les cimes atteintes par Plus de Sucre , son parfait premier album de 2004, portant la pop francophone à un niveau très rarement atteint. Emily Jane White , enfin, a pris le risque de se faire accompagner en grande pompe alors que son premier album, l’an passé, reposait beaucoup sur le poignant duo entre sa voix et sa guitare. D’autres ne sont pas dans ce Top 10 mais ont aussi livré une pierre supplémentaire à ce qu’il faut appeler une oeuvre : Loney Dear (Dear John ), Grizzly Bear (Veckamitest ), Wilco (The Album), Vic Chesnutt (At the cut , Diving with Andy (Sugar sugar ) ou Richard Hawley (Trulove’s Gutter ) par exemple. En français : La Musique de Dominique A.

Dans le ”top ten”, il y a aussi, beaucoup plus étonnant, une compilation et deux duos. J’avais expliqué, il y a quelque temps, sur ce site (ici et ici), que le nombre croissant de disques mémorables croisant deux ou plusieurs univers me frappait. Je n’imaginais pas forcément devoir placer une compil de 31 titres au sommet de l’édifice, mais nous y sommes. L’année a débuté par bombinette, ce Dark Was the Night

en forme de All-Star game de l’indie-rock. Quasiment chacun des contributeurs s’y hisse à son plus haut niveau. Je considère par exemple – au risque de la lapidation – que Grizzly Beat fut très supérieur en deux titres partagés sur Dark was… que sur Veckamitest . Dark was the night , même s’il s’essouffle un chouïa sur le deuxième CD, est un grand disque, d’autant plus inépuisable qu’il s’alimente à d’innombrables sources, même si on peut le prendre comme un bloc. La rencontre Sparklehorse/Danger Mouse (même pas éditée, faut-il le rappeler?) est à mi-chemin entre l’album à quatre mains et la compil. La liste des contributeurs s’égrène sur la couv’ comme une superproduction hollywoodienne – ce qu’est objectivement un titre comme Little Girl – mais c’est bien la patte des deux têtes d’affiche qui malaxe le tout. Un chef d’œuvre auquel il faut souhaiter de durer.

Quant au duo Tony Allen / Jimi Tenor , au territoire bien balisé, il est la face immergée d’un gisement souterrain prometteur, qui multiplie les combinaisons à l’infinie : les albums en duos. On citera aussi pour 2009 la lumineuse rencontre Ballaké Sissoko/Vincent Segal, la réécriture de l’œuvre de Robert Wyatt par Vincent Artaud (Orchestre national de jazz ) ou Indian Giver par Spectrum meets Captain Memphis (Peter Kmeber et Jim Dickinson). Une preuve que ce schéma a de l’avenir ? Lady and Bird (Kerenn Ann + Bang Gang) a sorti un deuxième disque cette année… Une autre ? Le regretté Vic Chesnutt avait encore élargi sa palette en devenant il y a deux ans, le temps d’un North Star Deserter, quasiment le leader d’A Silver Mount Zion. A l’époque, déjà, la problématique du 1+1=plus que 2 titillait l’auteur de ces lignes. «Il est rare que les talents combinés de deux artistes s’additionnent complètement sans soustraire à l’autre une partie de ce qui les rend uniques. Concevoir qu’ils se bonifient mutuellement relève généralement du pur fantasme. C’est pourtant ce qui s’est produit… ». Cela se produit de plus en plus. Pourvu que ça dure.

Le constat, c’est que seulement trois “nouveaux groupes”, Chapelier Fou, The Phantom Band et Scary Mansion, se frayent un chemin dans cette élite personnelle, alors qu’un top de l’année est l’endroit où la fièvre novatrice devrait exploser. Pour étayer la démonstration du début, on relèvera que le premier cité, Chapelier Fou , n’a rien sorti d’autre qu’une collection de six essais. Plus courte qu’un album, mais assez magistrale pour se suffire largement à elle-même. Chapelier Fou, une certaine idée de l’avenir, sur le contenu et le contenant. Le contenu : un mélange de sons acoustiques bruts et de programmation élaborée. Le contenant : un format, le EP, que beaucoup de jeunes artistes devraient avoir la lucidité de privilégier. Soyons honnêtes, The Phantom Band et Scary Mansion , nos deux petits derniers, ont sorti cette année des albums indispensables mais déséquilibrés. Leurs sommets, aux saveurs intenses et inédites (The Howling pour les Écossais, Sorry I Took All Your Money pour le groupe de Leah Hayes), justifient leur promotion ici, mais ne masquent pas de vrais temps faibles qui donnent à ces disques une allure de coup d’essai.

Il est là, le fil rouge de notre réflexion : si l’année a été molle, c’est parce que les jeunes artistes qui auraient pu la rendre réellement bouillonnante sortent des albums trop verts. Avec trop de chansons dispensables, un son trop peu personnel, un peu des deux souvent. Comme si ces projets n’étaient plus l’alpha et l’omega de leur travail, mais un élément de diffusion – voire de construction – de leur musique parmi d’autres. C’est ce qu’ils sont objectivement à l’époque d’internet et de la prolifération des scènes. Jeter en l’air des noms de groupes et d’albums à la fraîcheur envoûtante est facile, même pour 2009. Plongez vous donc dans Received Pronunciation de Pants Yell! (deuxième album), Plaine inondable de François and the Atlas Mountains, Reservoir de Fanfarlo, les éponymes de Luxury Pond et Remember Remember, Clangour de Sin Fang Bous, le disque des déjà archi-décorés XX ou Common Use des Original Folks. J’en passe. Ils resteront comme de très bons souvenirs, franchement. Mais plus comme une somme de promesses, avec “pourra sûrement mieux faire” dans la marge, que comme un début d’œuvre fracassant. Tout s’est d’ailleurs passé comme si le destin s’était saisi d’un certain vide du pouvoir. Quand je pense aux événements marquants de l’année musicale 2009, me viennent spontanément en tête : la réédition des Beatles et des Feelies, la mort de Bashung, la remasterisation des Smiths, l’expo Miles Davis à la Villette, la réhabilitation planétaire de Michael Jackson. Le passé a de l’avenir. Les grands albums, c’est moins sûr.

* La première version de ce texte a été rédigée 48 heures avant la disparition de Vic Chesnutt. L’auteur de ces lignes ne les a pas touchées. Il joint son émotion à celle de la Blogotheque, et n’a pas grand-chose à ajouter au texte rédigé à l’époque pour le Concert à emporter de l’artiste : c’est ce souvenir fort qui restera.

Le logo de cet article est issu de l’album El Radio de Chris Garneau et a été réalisé par Anthony Goicolea.

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