Inventaire rapide de ce qui m’a marqué en 2009.
Un groupe au dessus de la mêlée.
Une poignée de disques chouchous qui n’auront pas cessé de m’accompagner.
Et quelques albums qui méritaient au moins d’être mentionnés.
Groupe/disque de l’année

WOODEN SHJIPS – Dos
+ WOODEN SHJIPS – Contact
(12”)
Si je ne devais retenir qu’un seul disque de 2009, ce serait celui-ci.
Le hasard a voulu que je découvre les Wooden Shjips quelques mois seulement avant la sortie de leur nouvel album ; l’apprivoisement de leur discographie fournie m’a donc occupé toute l’année sans que je m’en lasse une seule seconde. Dans ma chronologie intime de 2009, tout s’est enchaîné très vite : les 1ers singles rugueux, vite talonnés par un 1er album brouillon mais plein de promesses, toutes dépassées par ce Dos
addictif dont je ne parviens toujours pas à me défaire. Sur Dos
, les Wooden Shjips trouvent l’équilibre idéal entre toutes leurs influences (pour faire vite : le psychédélisme enfumé des Spacemen 3, la répétitivité Kraut et le psych-rock grouillant des Rallizes Dénudés). On devrait même parler d’obsessions tant leur musique repose sur l’entêtement, celle d’une section rythmique ou d’un clavier vintage creusant un sillon jusqu’à l’épuisement, entourés de guitares qui ne digressent que pour mieux serpenter inlassablement autour du même axe, que pour mieux s’enrouler tel un ruban autour de la même branche, comme des adeptes d’un mouvement perpétuel qui s’autoalimente de ses propres écarts, ne laissant apparaître aucune fin à cette autoroute fuzz, ne provoquant aucune autre issue que celle de multiplier les écoutes successives pour empêcher désespérément ce précieux fil de se briser.
Et comme si ça ne suffisait pas, pour poursuivre leur série d’excellents singles inédits, ils ont aussi sorti un 45 tours indispensable chez Mexican Summer, où ils reprennent le kitschofuturiste Contact
écrit par Gainsbourg pour Brigitte Bardot, pour en faire un long trip lounge et rétro.
Irrésistible.
Challengers
(par ordre alphabétique)

MONO – Hymn to the Immortal Wind
Sans être particulièrement mon album préféré de Mono ou leur plus réussi, Hymn to the Immortal Wind demeure tout de même l’une des plus belles choses rencontrées cette année. Depuis plus d’une décennie, Mono semble vouloir accorder toujours un peu plus de place aux cordes à chaque disque ; ils vont jusqu’au bout de leur logique et de leur vision sur Hymn… en s’adjoignant les services d’un orchestre de 28 têtes. En conséquence, jamais leur post-rock de climatologue démiurge n’a paru aussi ample et lyrique, maniant les éléments à leur guise, alternant à volonté une tempête de neige ici et un cyclone noise par là, distillant à l’envie des redoux frémissants et des brises caressantes. Constellé de moments de grâce bouleversants, Hymn… donne à entendre un groupe parvenu à la maîtrise totale de son médium ; c’est aussi un peu le revers de la médaille parce que je ne vois pas bien ce que Mono pourrait dire de plus par la suite ou comment ils pourraient aller plus loin que ce disque qui a tous les attributs de l’œuvre somme et définitive.

MARISSA NADLER – Little Hells
C’est un peu plus évident chaque année : le format chanson, dans son costume le plus classique et direct me passionne de moins en moins. C’est autant dû à un goût personnel qui s’épanouit maintenant dans d’autres terrains de jeu, que la conséquence d’un profond dépit devant la tiédeur de ces tous folkeux, barbus, pleurnichards et interchangeables qui dominent la scène. Les songwriters qui attirent mon attention se font rares ; il leur faut maintenant présenter une certaine plus-value pour me séduire, que ce soit dans l’écriture, dans le chant, dans le fond ou la forme, une spécificité, une étincelle que je ne retrouverai pas chez son voisin. Marissa Nadler fait partie de ceux là, de ceux qui empêchent la planète de tourner dès qu’elle donne de la voix. Alors pourquoi elle plus que les autres ? C’est à la fois subjectif et évident, c’est parce qu’il y a cette voix surnaturelle, cette lumière filtrée par un vitrail, ces textes écrits à la plume, cet univers vénéneux de filles recluses, d’amants disparus et de fantômes éplorés. Et si Little Hells est par moments plus sophistiqué que les albums précédents, il en transpire toujours cette finesse d’orfèvre, aussi éclatante et singulière qu’une pellicule nitrate esseulée dans une ère numérisée

NISENNENMONDAI – Destination Tokyo
+ NISENNENMONDAI – Fan
On avait quitté les 3 filles de Nisennenmondai en 2008 en train de citer les guitares grinçantes de Sonic Youth et This Heat ; c’est avec une joie intacte qu’on les retrouve en 2009 en train d’imaginer le couinement que ferait Kraftwerk coincé dans un tube de téléportation. Comme son nom ne l’indique pas, Destination Tokyo est un bolide qui s’épanouit en faisant du surplace, carburant au rythme répétitif du motorik de Neu & consorts. Un véhicule monté sur ressorts qui tourne sur lui-même, multiplie les petits bonds, encore et encore, toujours un peu plus haut, un peu loin à chaque fois, qui vibre de plus en plus pour finalement aller rebondir sur tous les murs et parois alentour, telle une boule de flipper martyrisée par un post-disco métallique, surexcité et hypnotique. Cette méthode, cette façon particulière de se déployer trouve sa plus belle illustration sur le mini-album Fan (sorti uniquement au Japon), contenant un morceau unique de 35 minutes toujours bâti sur la répétition, se construisant couche après couche, qui enfle, enfle, se complexifie lentement mais sûrement pour aboutir à un final démentiel. Sur ces 2 disques, Nisennenmondai fait preuve d’un entêtement juvénile et d’une rigueur mathématique qui annihilent toute réticence.

POCAHAUNTED – Passage
Pendant de longues semaines, Passage a été l’un de mes disques de chevet, la dernière chose à écouter avant de sombrer dans le sommeil, l’incantation à réciter pour faire tomber la cloison entre rêve et réalité. Quand j’écoute Passage , mon environnement commence à se modifier sensiblement, adopte un rythme différent, où toute chose se déplace au ralenti, où chaque mouvement est si précieusement décomposé qu’il en devient pure abstraction, comme lorsqu’un zoom poussé sur une image finit par révéler l’un des pixels anodins qui la composent. A l’heure du coucher, Passage fait sortir les créatures du bois, distille une brume surnaturelle qui s’infiltre sous les fenêtres, perturbe les sens et transforme les ombres impassibles en silhouettes frémissantes et hululantes. Le psychédélisme chamanique des 2 filles de Pocahaunted n’a sans doute rien de révolutionnaire mais ses effluves ont des vertus hallucinatoires.

PSYCHIC ILLS – Mirror Eye
Etrange disque imparfait et contradictoire que ce 2nd album des new-yorkais Psychic Ills : si sa structure tient du patchwork (tous les morceaux qui le composent sont issus de séances d’improvisation), l’album n’a de sens que s’il est écouté dans sa continuité (pris indépendamment, la moitié de ces morceaux ne fonctionnent pas du tout). Mirror Eye commence (et finit) avec un psychédélisme sinueux, envoûtant, moite, agrémenté de percussions tribales et de drones étourdissants, traversé par une pulsation organique ; cet aspect du disque est particulièrement transcendant. Sauf qu’une béance inattendue fend l’album en plein milieu : la fièvre du début retombe et commence alors une dérive d’un bon quart d’heure à mi-chemin entre ambient précaire et kosmische musik détraquée, à base de bourdonnements électriques, de murmures et d’échos énigmatiques. Le disque flotte, manque de s’éteindre, clapote puis reprend vie progressivement. Ce trou noir magnétique irréparable marque profondément l’album, lui donne une dimension supplémentaire, et illustre cette croyance essentielle qu’un disque doit laisser à l’auditeur un espace à occuper, à remplir lui-même. La recherche de ses espaces et l’apprivoisement de cette zone mystérieuse et anormale sont quelques-unes des raisons qui m’ont fait revenir inlassablement vers ce disque.

UP-TIGHT – The Beginning of The End
Sorti uniquement en vinyle sur un minuscule label italien, dans un nombre d’exemplaires dérisoires, le 4ème album des méconnus Up-Tight a des allures de résumé concis de 40 ans de psych-rock japonais underground, condensées en à peine 40 minutes et 4 morceaux affichant autant de facettes représentatives du genre. Un éclectisme relatif qui est toujours accompagné d’un déluge de distorsions de guitares post-Velvetien et pro-Rallizes Dénudés, ce son qui est l’apanage de tous ces groupes habillés en noir des lunettes aux pieds (que Up-Tight ne soit pas signé sur PSF Records reste d’ailleurs un mystère insondable), ces silhouettes sombres dont le grondement affecté vient de très loin, d’un souterrain dévasté, d’un monde en friches recouvert de poussière et assourdi par les plaintes d’un vent électrique. The Destruction , The Beginning of The End … les titres des morceaux indiquent déjà très bien ce qui se joue dans cette musique charbonneuse, soulignent sa puissance tellurique. Mais c’est peut-être un autre titre, celle d’une ballade lancinante, qui résume le mieux ce que Up-Tight a à offrir et à échanger. A Song for your Pain : marché conclu.
Et aussi
Une liste non exhaustive d’autres disques appréciés en 2009 mais plus modérément que tous ceux cités ci-dessus.
- Acid Mothers Temple & The Melting Paraiso U.F.O. – Lord of the Underground: Vishnu and the Magic Elixir
- Beak> – Beak>
- Do Make Say Think – Other Truths
- Espers – III
- Haruko – Wild Geese
- Headdress – Lunes
- The Horrors – Primary Colours
- Oneida – Rated O
- OneOne – AoooO
- Jim O’Rourke – United Red Army OST
- The Pastels & Tenniscoats – Two Sunsets
- The Pink Mountaintops – Outside Love
- A Place to Bury Strangers – Exploding Head
- Six Organs of Admittance – Luminous Night
- Sunn O))) – Monoliths & Dimensions
- The Twilight Sad – Forget The Night Ahead
- We Were Promised Jetpacks – These Four Walls
- White Hills / The Heads – Collisions V.1
- Wilco – Wilco (The Album)
- World’s End Girlfriend – Air Doll OST
- The XX – XX
Crédits photos :
– bandeau : Katie Jarvis dans Fish Tank, d’Andrea Arnold, ©Holly Horner
– Wooden Shjips : ©Fanatic Promotion
– Mono : ©Teppei / Mono-jpn.com
– Marissa Nadler : ©Jeaneen Lund
– Nisennenmondai : ©Kim Hiorthøy
– Pocahaunted : ©WONDER WHEEL (blog)
– Psychic Ills : ©Shawn Brackbill
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