La Blogothèque

2009 en toute subjectivité

Une pensée plus qu’émue, au moment d’estimer mon année musicale écoulée, pour Vic Chesnutt , découvert presque par hasard dans un club new-yorkais en 1994 et “adopté” aussitôt. Je n’ai pas hélas beaucoup écouté ses deux albums parus cette année – je vais me rattraper bien vite et tristement – mais son “Flirted With You All My Life” (sur At The Cut ) figure déjà bien haut dans la liste des chansons les plus touchantes qui soient.

En 2009, je n’ai pas été à l’abri de mes propres contradictions et de choix dictés conjointement par l’immédiateté (et parfois l’effet de mode) et par la réflexion à tête et oreilles reposées. Des préférences subjectives pour ce qui vient d’Ecosse (une tradition personnelle), des valeurs sures et des coups de cœur feront un bilan satisfaisant dans l’instant, révisable un jour prochain sûrement aussi. Je complèterai l’année prochaine avec les disques qu’il aurait fallu écouter (ceux de Sunn 0))) , des Kings Of Convenience et d’Animal Collective parmi ceux à entendre un jour, tout de même…). J’ajouterai mais je ne retirerai point, ce qui suit a été follement, déraisonnablement, violement, largement, méticuleusement et délibérément aimé cette année.

1. EMILY JANE WHITE – Victorian America

J’ai déjà fait ma déclaration, sincère et passionnée, à défaut d’être passionnelle : le timbre d’Emily Jane est celui qui m’émeut le plus actuellement et les compositions de son Victorian America sont à la hauteur immense de cette voix feutrée et troublante. Douces d’abord, mélancoliques sur leurs longueurs et poignantes en profondeur : armes complexes et redoutables d’une fée noire ou d’une sirène nostalgique, d’une conteuse ensorcelante ou d’une lectrice fantôme. C’est l’Amérique Victorienne comme reflet miniature de tout un monde d’émotions. Pour lesquelles j’ai craqué, âme faible sûrement, mais repentante aucunement.

2. THE TWILIGHT SAD – Forget The Night Ahead

J’ai eu envie d’Ecosse, cette année plus encore que les précédentes. Envie de l’Ecosse sombre, des marais de Rannoch sous l’orage, d’Aberdeen dans la tempête, des bas-fonds de Glasgow aux quartiers malfamés d’Edimbourg où l’on se fait braquer un pistolet sur la tempe, l’Ecosse hors circuits châteaux-distilleries, celle où l’on va confronter ses souffrances morales aux rigueurs climatiques et parfois humaines. La musique de Twilight Sad était la bande-son idéale de ces envies d’escapades singulières et Forget The Night Ahead , le disque presque parfait : brutal, violent, intègre, poignant, radical, énigmatique, traumatique, épileptique presque. Addictif et obsessionnel aussi. Beau, magnifique de noirceur également. Et essentiel, comme exorcisme, au pansement des plaies…

3. WE WERE PROMISED JETPACKS – These Four Walls

J’ai eu une tendresse bruyante pour d’autres Ecossais moins radicaux, jeunes et verts encore, outsiders surprise, remarquables d’engagement et d’une dévotion encore intacte à la cause rock. Ces quatre murs sont sales, branlants, mal ajustés et bâtis sur des fondations douteuses, mais ils font un havre accueillant et riche de cœur, l’hospitalité locale n’étant pas que légendaire.

4. THE XX – The XX

J’ai rarement ressenti (et participé à) un tel consensus autour d’un premier album, inscrit aux tops de toutes parts, recueillant louanges unanimes et dévotion imminente. Le respect des codes new wave, l’harmonie des voix, le minimalisme étudié et savant, l’absence d’esbroufe… The XX fait de la sobriété une rythmique imparable, des mouvements de hanches imperceptibles mais irrésistibles et un savoir-faire stupéfiant pour leur jeune âge.

5. MONO – Hymn To The Immortal Wind

J’ai eu envie de croire Takaakira “Taka” Goto quand il disait, dans une interview encore inédite : “J’aime beaucoup les musiques de Gorecki, de Pärt, de Reich… et de Beethoven surtout. Pour moi, ses compositions sont plus fortes que celles de tous les groupes de rock, elles dégagent toujours plus de sentiments et d’émotions. Sa musique a plus de poids, plus de profondeur. Je voudrais m’approcher de cela. C’est ce que j’ai essayé de faire pour Hymn To The Immortal Wind. Je me suis inspiré de la 9ème Symphonie… mais ça n’a pas marché. Je vais encore essayer, il me faudrait plus de cordes, plus de musiciens, plus d’ampleur et ajouter des choeurs peut-être. Ca viendra… “. Sur les morceaux “Ashes In The Snow” et “The Battle To Heaven”, c’est presque déjà “venu”…

6. BALMORHEA – All Is Wild, All Is Silent

J’ai découvert cet album fortuitement, sur la foi d’une jolie pochette et d’un minimalisme de présentation, j’ai écouté aussitôt ses deux prédécesseurs et découvert une œuvre en devenir, minimaliste expérimentale pour le premier album éponyme, qui commence à enfler et se structurer sur Rivers Arms et se libère de contraintes pour s’épanouir sur ce troisième album. J’avais alors paraphrasé Delillo, décrivant une musique qui “se souvient du futur “, une sorte de post-rock du XIXème siècle, fait de cordes ivres et de chants de loin, de renoncements, de plaintes et d’envies de dépassement, musique figée et en expansion, éminemment passionnante.

7. DOMINIQUE A – La Musique / La Matière

J’ai décliné la participation à un exercice passionnant de dé/reconstruction de ce double album par mes camarades ; j’avais essayé de le faire dans mon coin sans y parvenir : mes morceaux préférés étaient sur La Matière (“Valparaiso”, “Il ne dansera qu’avec elle”, “Barbara de Kalvalid”), mais je trouvais La Musique plus abouti dans son ensemble, plus cohérent dans ses différences, une position malaisée à expliciter clairement. Il m’a fallu des mois pour prendre la mesure et appréhender la richesse de ce monument musical, il m’en faudra encore quelques uns pour l’assimiler vraiment.

8. THE PHANTOM BAND – Checkmate Savage

J’ai eu la révélation (ou j’ai enfin admis publiquement) que le rock écossais pouvait ne pas être que intègre, effronté et obstiné, mais aussi joueur, posé et savamment frondeur. Checkmate Savage fait danser, sourire, se taire (la très longue et belle ballade “Island”) et The Phantom Band impressionne par la gamme des styles, habilement détournés et rechapés avec cohérence et classe.

9. SUNSET RUBDOWN – Dragonslayer

J’ai un a priori obstiné : quelqu’un qui a joué dans Fifths Of Seven a, quelles que soient ses pérégrinations musicales ultérieures, déjà gagné mon respect éternel. Spencer Krug avec son énième groupe a eu l’ambition délicate et quelque peu ingrate de remettre de l’épique dans le rock, de ressusciter Bowie sans tomber dans le glam ou le grandiloquent, de frôler l’excès sans s’y vautrer, d’être léger tout en faisant des tonnes… et de faire en sorte qu’on y prenne goût et qu’on fasse même la fine bouche aux morceaux les plus classiques. Dragonslayer est une leçon d’arrangements exubérants et d’emphase maîtrisée…

10. DEPECHE MODE – Sounds Of The Universe

J’ai fantasmé Depeche Mode de nombreuses fois, religieusement ou sexuellement, imaginant dans leurs disques des prémices de messes ou d’orgies, forcément grandioses. Sans atteindre les sommets d’antan et la musique pour les masses , les albums les plus récents du groupe sont toujours dignes et souvent estimables. S’il y a un peu de dispensable sur ce Sounds Of The Universe , il y a aussi une expertise inégalée du songwriting pop, de la mise en scène prévisible mais jamais décevante, deux voix qui se bonifient et surtout un “Wrong” monstrueux au clip terrifiant et à la rythmique implacable. De quoi justifier une obstination de longévité.

Pour écouter une sélection de morceaux des disques de The XX à Depeche Mode, on clique sur ce lien.

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Dix autres disques de 2009

Parce que les choix et arbitrages ont été difficiles et qu’il faut aussi évoquer des moments de doutes, d’autres enthousiasmes passagers ou durables à leurs façons, dix autres disques de 2009, en quelques lignes : Molina And Johnson et leur album éponyme (plus encore que le Josephine de Magnolia Electric Co.) : un duo déséquilibré mais parfois sublime comme tous les grandes collaborations (ou tentatives de). Deux autres albums éponymes et aux antipodes presque l’un de l’autre, The Pains Of Being Pure At Heart en exercice d’assimilation presque parfait de toute la vague shoegaze, et Aufgang en désassimilation totale et invention d’une sorte de nouveau langage. Un peu de sensationnalisme et le Manners de Passion Pit aux singles addictifs finalement. Deux écarts libidineux : Le Goût Du Bonbon de Tue-Loup et son audacieux et charnel registre, qu’il ne faudra pas enchaîner avec la musique nymphette de Taxi Taxi ! et leur Still Standing At Your Back Door de quelques émois. Dans les bois, Le Loup (et un Family regorgeant de détours à explorer encore longtemps) et Grizzly Bear dont le Veckatimest est peut-être trop poli pour garantir l’honnêteté. Pram Town de Darren Hayman And The Secondary Modern , premier grand disque en solo de l’ex-leader des adorés Hefner. Et les notes finales pour une musique de grands silences, The Astounding Eyes Of Rita du maître Anouar Brahem .

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