La Blogothèque

Gros riffs dans la brume

J’aurais passé un temps fou dans la fumée en 2009. Par la grâce de deux groupes que pas grand chose ne rapproche (bien que) si ce n’est un amour débordant pour la Peasouper Dry Ice Smoke Machine (du matos de pro), la UF-Z1500 ou la FG-2011 Little Dragon.

Soit une passion pour le brouillard scénique bien épais, celui qui noie la plupart des gestes pour rendre ceux qui parviennent à émerger plus retentissants.

À ce jeu, Sunn O))) domine les débats depuis quelques années maintenant. Si la fumée était un instrument, les drone lords seraient Hendrix et Coltrane réunis pour célébrer un dieu malfaisant, qui ne se satisfait que de fréquences tellement basses qu’elles font vibrer les entrailles de quiconque s’en approche sans avoir été préalablement initié.

J’attends de voir le groupe en formation élargie début 2010 pour jouer enfin Monoliths & Dimensions , le disque qui m’aura le plus impressionné cette année. Un monstre d’intelligence qui étale la maîtrise totale qu’a désormais Sunn O))) de son langage musical. Tous les albums et digressions discographiques enregistrés depuis dix ans par le groupe semblent avoir tous tendu vers ce disque-là, où le drone toujours plus monstrueux est poussé jusqu’à ses extrêmes et obligé, pour ne pas s’autodétruire, de laisser entrer par ses fissures une pâle lumière. Celle-ci prend tour à tour la forme d’une chorale féminine, d’une harpe, d’une flûte, de quelques cordes et d’un trombone…

Je ne pensais pas Sunn O))) capable de dépasser totalement sa condition de bouillon métal, aussi bons qu’aient pu être ses albums précédents. Mais Monoliths & Dimensions remet tout à plat pour proposer une nouvelle page blanche à noircir.

En attendant d’en affronter la version scénique, l’escapade enfumée que Stephen O’Malley et Greg Anderson se sont offerte en 2009, sur invitation de quelques festivals printaniers, était un tout autre trip. Il s’agissait de jouer in extenso les Grimmrobe Demos , premier essai enregistré du duo en 1999. Un objet brut et violent qui reste la base du travail sonore de Sunn O))). Certains les ont vus à la Villette sonique, moi c’était à Primavera, en plein air et en short.

Là, enveloppés par une montagne de fumée toujours plus délirante, où l’on devinait à peine les contours des amplis massifs qui trônent traditionnellement derrière les musiciens, le groupe réduit à sa paire fondatrice s’est amusé à jouer avec son patrimoine: moulinets exagérés à chaque (rare) changement d’accord, guitares montrées à la foule comme un roi présenterait son nouveau-né… Ce jour-là, Sunn O))) jonglait avec ses artifices en en faisant juste assez pour rappeler que tout ça, les robes de moine, le délire sonore, les basses capables de tuer toutes les taupes à 15 kilomètres alentour, n’est qu’un jeu sonore. Je les aimais sérieux dans leur démarche autiste, je les aime encore plus lorsqu’ils s’amusent de leur noirceur devenue trop culte comme les bons vieux métaleux en bermuda qu’ils sont.

Même fumée omniprésente pour un résultat plus pop: Fever Ray a été l’autre obsession de 2009. Une passion qui s’est installée lentement et insidieusement pour ne plus me lâcher cet automne. Le projet solo de Karin Dreijer Andersson est sorti du néant au printemps, bizarre construction mélancolique de pop bricolée avec les moyens du bord (une passion avouée pour les sons des logiciels gratuits qui trainent sur le net) puis retricotée bout par bout en studio pour la transformer en conte organique venu du plus profond des forêts scandinaves. La version scénique est la continuité directe des vidéos qui ont donné corps au disque au fil de l’année: tout commence et tout finit dans une brume que transpercent à peine la pâle lumière venue de lampes volées dans une maison à l’abandon, puis des constructions géométriques au laser vert.

Au cœur du brouillard, Karin Dreijer Andersson, grimée en monstre végétal puis en pâle sorcière chamanique, chante encore plus lentement que sur le disque, appelant le public à elle de quelques gestes qui se perdent dans le flou fumant. Derrière, une percussionniste voilée de rouge s’agite beaucoup, un guitariste squelettique apparaît de temps en temps… Mais c’est la voix, venue de quelque part au centre de la scène, qui captive, dédoublement subtil d’une même voix devenue inhumaine.

Comme dans un concert de Sunn O))), on accepte de se laisser noyer par la fumée autant que par le son captivant, laissant au groupe le soin de nous malmener les sentiments. Chacun des deux projets scéniques, dans son travail autour de musiques qui ne peuvent pas se satisfaire d’une interprétation à l’économie tant leur théâtralité est évidente, utilise son brouillard comme un personnage de premier plan. Cette année, Sunn O))) avait décidé de virer à la guignolade assumée, en équilibre salvateur avec un album impérial et pour le coup plus que sérieux.

Plus au nord, Fever Ray exagérait ses cauchemars enfantins pour mieux s’y confronter et nous a offert en un an la patiente déclinaison de son projet. Un disque, des clips, un spectacle scénique… Un projet patient qui fait du bien en cette année qui a en parallèle célébré le retour du single tout puissant.

Émergeant d’une fumée dans laquelle ils aiment se cacher pour ne laisser parler que la musique, Sunn O))) et Fever Ray sont les deux massifs qui encadrent pour moi l’année qui s’achève.

Photos:

Bandeau: Ian Healy

Sunn O))) à Primavera 2009: i am tiz

Fever Ray au Webster Hall, New York: rezflicks