C’est sans aucun doute en mélangeant plein de trucs qui n’ont rien à voir qu’on fait les meilleures soupes. La preuve en quelques notes avec le groupe le plus réjouissant de l’année ex-aequo avec les déjà mythiques Staff Benda Bilili, Fool’s Gold. Des californiens qui puisent leurs ingrédients principaux dans les musiques africaines, en particulier dans l’éthio-jazz cher à Mulatu Astatke, et qui mélangent ça avec un peu tout, et plus particulièrement avec un chanteur qui se la donne en hébreu. La preuve qu’on peut faire une fête démente en 8 morceaux et même pas 45 minutes chrono.
« Surprise Hotel », c’est d’abord une guitare cristalline qui allume la mèche, avec un motif qui annonce la couleur d’emblée : on est venus ici pour mettre le feu, et on va faire ça à toute blinde. S’invite ensuite une pulsation rythmique volée dans un faubourg de Kinshasa et revendue à la sauvette dans un club de LA. Elle dépasse de très loin les vitesses autorisées, mais elle restera toute aussi implacable en ralentissant sur le reste de l’album. Autant le dire tout de suite, parce que j’en vois déjà qui ronchonne déjà des allusions à Paul Simon, on est très loin des Vampire Weekend (ou dans un autre registre de The Very Best), même si l’objectif est le même : faire danser. Disons le tout net : celui s’aviserait de pogoter bêtement comme sur « Cape Cod Kwassa Kwassa » aurait l’air un peu con. C’est qu’ici on ne pose pas des gimmicks africains sur une pop-song à la papa. Bien au contraire, c’est plutôt le chemin inverse qui est parcouru (au pas de charge, en riant bien fort) : des musiques africaines qu’on façonne pour qu’elles tiennent dans les quelques minutes de la pop song occidentale. Ce n’est pas de la récente mouvance africanisée de la pop américaine qu’il faut les rapprocher : s’il faut en faire un, de rapprochement, ce serait plutôt avec les graves chamans d’Akron/Family et leurs transes enjouées. C’est juste qu’à la place de Woody Guthrie, les Fool’s Gold vénèrent plutôt Franco & OK Jazz, Mahmoud Ahmed et le blues Touareg à la Tinariwen.
La différence est de taille, parce que les Fool’s Gold ne vous feront pas seulement taper du pied et hocher de la tête. Normalement, c’est une musique qui charmera vos hanches jusqu’à ce qu’elles chaloupent, qui vous prendra dans ses bras pour que vous dansiez avec elle, de tout votre corps, avec toute la sensualité dont vous êtes capable. Le mot est lâché : en plus d’une rythmique emballé-c’est-pesé et de textures profondes (courtesy à l’armada de cuivres qui épaulent « Surprise Hotel » comme ses suivantes), les Fool’s Gold sont allés chercher sous le soleil d’Addis et de Kinshasa l’ingrédient qui manque aux Vampire suscités comme aux Yeasayer ou aux Foreign Born (dont Lewis Pesacov est pourtant également membre) : une sensualité folle.
Le contraste avec la voix est saisissant. Je ne sais pas si c’est l’hébreu qui fait ça, mais on a le sentiment sans comprendre un traître mot de ce que Luke Top (c’est son nom) raconte qu’il y a là un sens caché, une nostalgie assez évidente, un sens de la douleur. C’est quelque chose de toujours appréciable quand on ne bite pas un mot de ce qu’on nous chante : tout devient affaire de sensations pures, et de sensations seulement. La voix s’étiole parfois dans un nuage éthéré de reverb qui l’éloigne un peu du reste du son, plus organique, mais elle ne prend jamais trop de distances. D’autant que ses potes sont là pour la retenir : je ne sais pas exactement combien de membres des Fool’s Gold chantent, mais ils sonnent comme un chœur fourni. Luke Top et Lewis Pesacov ont écrit ce disque à deux, mais ils ont rapidement fédéré autour d’eux un paquet de bonnes volontés. Cette joyeuse bande ne laisse jamais son chanteur seul en première ligne. Un entre-deux presque hypnotique s’installe alors : le vent qui se lève prend nos jambes qui dansent, nos bras qui se lèvent, mais pas seulement. Il y a là quelque chose de tribal, quelque chose qui parle à l’esprit. Et du coup, loin de tomber dans la célébration hippie dont on finirait par se lasser, on se prend à revenir encore et encore au « Surprise Hotel ».
- Fool’s Gold sera au Point FMR à Paris le 28 janvier, mais c’est surtout le 19 février qu’on aimerait les voir : ils partageront alors une scène de Brooklyn avec … Tinariwen !
- Le « Surprise Hotel » a également été revisité et plutôt très efficacement par Micachu. A écouter sur le myspace du groupe.





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