Il y a quelques semaines, j’ai pris une barrière en pleine tête. Pommette ouverte, juste sous l’œil, nez touché, cartilages déplacés. Le lendemain, avec mon nez en vrac, mes points de suture et mes quelques traces de sang, j’entamais avec brio ma toute nouvelle vie de Monsieur Patate.
Le plus gênant dans tout cela n’est pas tant d’avoir à subir les dégâts physiques, mais d’avoir à raconter ce qu’il s’était passé. Je portais sur ma tronche mon duo avec Alain Barrière. Au départ, l’histoire ressemble presque à la vérité, l’humour en plus et quelques détails en moins. Au fur et à mesure, et alors que l’histoire est bête comme chou, la version finale s’étend, se transforme, gagne en épaisseur, s’adapte à l’auditeur, joue avec lui et finit par ne plus ressembler à ce qu’on a vécu.
Six semaines plus tard, rebelote : barrière, histoire et l’obligation de trouver des dérivatifs au récit pour la rendre belle, intéressante, pas ennuyeuse pour ceux qui me posaient des questions. Cette fois, la rencontre, c’est avec One de Yeasayer, ma barrière sonore à moi, à paraître sur le prochain album du groupe. J’ai eu le tort de mettre les doigts dans le pot de confiture, j’ai touché au cadeau de Noël avant minuit («Presents are always spoiled for those who open them before they are supposed to.» ).
Cinq minutes et 25 secondes qui paraissent en faire le double. Un morceau qui fait faire des cabrioles mentales, tant l’enchaînement de percus fait immanquablement penser à des tracks conçus dans la chaleur étouffante de clubs 90′s. Manifestement une mine pour remixeurs. Oubliez Ambling Alp
, le titre qu’ils ont laissé filer en apéritif de l’album à venir.
Placé au faîte d’Odd Blood
, One
est le sommet d’un album en forme de sinusoïde. Yeasayer joue l’alternance entre les traces de psychédélisme qu’on leur connait et un versant bien plus proche des débuts des années 90, en sautant à pieds joints dans des productions club. La transition est parfois brouillonne, mais il en émerge One
. Un rien putassier, certes, mais avec ses breaks placés sur la route, la petite rythmique funky qui transparait et sa propension à faire bouger les jambes, c’est autant un morceau “Saga Africa” d’abdos-fessiers que celui d’un probable climax nocturne sur le dance-floor.
D’avance, je sais que comme mon histoire de barrière, je vais me lasser de One , puis y revenir, transformer mon avis, modifier mes raisons d’aimer cette chanson, ne plus vouloir l’évoquer, puis la ressortir finalement – après un temps – lors d’une soirée, comme une bonne anecdote pour crâner, une bonne chanson pour faire danser, faire l’intéressant et devenir l’attraction éphémère.
Illustration bandeau (sous Creative Commons) par Petrovsk.





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