La Blogothèque

Hymnes à l’incertitude

Sans raison valable, ce texte a trainé une bonne partie de l’année dans un tiroir, refusant de sortir pour célébrer le dernier album d’Animal Collective. Un Merriweather Post Pavilion qui se retrouve finalement, contre vents et marrés, dans les disques que j’ai le plus écoutés et aimés cette année. Alors tant qu’à faire, autant lui faire un peu de place ici au lieu de le bazarder en vrac dans un top de fin d’année.

C’était déjà l’année dernière, à peu près à la même époque. Le nouveau disque d’Animal Collective leakait et déclenchait un bruit étouffant sur les blogs. Un brouhaha inévitable qui prenait la forme d’un gros couteau planté dans le dos de ce Merriweather Post Pavilion qu’on a bien vite jugé. Un disque bien plus délicat qu’il n’y parait, tricoté main par un groupe bien plus sensible qu’il ne veut bien le montrer.

Je suis venu à Animal Collective tard, entre Sung Tongs et Strawberry Jam, mais finalement sans regret. Les premiers albums s’emberlificotent trop dans les tentatives et peinent à durer. Il y a bien sûr des choses à y prendre, notamment dans ce bel EP enregistré avec Vashti Bunyan, mais on s’y emmerdait quand même copieusement.

Feels, Sung Tongs, puis surtout Strawberry Jam ont peu à peu dessiné chez moi une toute autre géographie: celle qui donne tout son sens à l’expression pop moderne, où les guitares se retrouvent samplée, où les machines jouent les clapotis de l’eau comme un arpège de cordes. On s’y perd, on saute d’île en île en faisant un boing qui fait sourire comme dans Super Mario; on pourrait s’y envoler en prenant suffisamment d’élan. Animal Collective parvenait, montagne après montagne, à faire le tri entre ses envies. Quelque part entre le dancefloor et les comptines de plage.

Merriweather Post Pavillion

Dans cette lignée, Merriweather Post Pavilion est un aboutissement provisoire assez bluffant, qui commence par refuser de se donner comme un vulgaire disque du mois.
J’ai fait l’erreur d’y chercher la jouissance quasi-instantanée qui surgissait de Strawberry Jam dès la touche play enfoncée, cette electro organique sous vernis pop qui donnait bêtement envie d’hurler ses refrains au volant d’une bagnole sur une route d’été. Au premier contact, MPP résonnait davantage comme un bois flotté, un peu lisse et quelconque. J’avais beau le retourner dans tous les sens, impossible de le saisir.
Une caricature d’Animal Co? Un truc redondant en moins bon? J’ai hésité quelques semaines, porté par l’impression que les (désormais) trois gars étaient juste parvenus à faire plus efficace, à se canaliser en perdant la flamme au passage. Puis il a bien fallu se rendre à l’évidence au-delà du calcul, arrêter de réfléchir: ce disque me plaisait, il s’ouvrait de jour en jour et prenait pied. Il lui fallait juste un peu de temps pour se dégourdir les jambes.

Une fois les portes grandes ouvertes, c’est un monde pavé de briques jaunes qui s’avance, où soufflent des tornades de mélancolie sucrée, d’inquiétudes de trentenaires (“My Girls”, “Brother Sport”) contrecarrées à coup de mélodies ensoleillées et de beats granuleux. Les flottements sont encore là, mais comme une brise de mer qui annonce la terre et ses richesses exotiques.
Les Animal Co, et Panda Bear le premier, n’ont jamais caché leur passion pour les Beach Boys, et il y a encore beaucoup de cet idéal pop dans ce dernier album. Seulement, les moyens ne sont plus les mêmes, l’insouciance (même feinte) est loin et le labyrinthe électronique qu’aborde MPP mène bien à notre année 2009: épuisement social, déstabilisation parentale face à des attentes inatteignables, incompréhension générationnelle, éclatement géographique, instantanéité étouffante des échanges… Merriweather Post Pavilion chante des hymnes mais choisit de les noyer dans l’incertitude sonore. Comme si le disque s’endormait les yeux ouverts.

L’année se referme, ce disque est encore là pour moi, j’y trouve encore des satisfactions. Il durera sûrement plus qu’une année.

Update 12/21/09: read this article in english on Minutiae.