La Blogothèque
Mercredix

Snow White

J’ai eu de la neige aux deux extrémités de cette année. Sur pellicule, dans le très beau Frozen River , alors que l’année s’ouvrait. Sous mes pieds, dans un recoin perdu du Cantal, alors qu’elle va se refermer. De la neige sous toutes ses formes : celle qui rend les chaussées glissantes, qui mord les corps et qui masque les perspectives, comme celle qui émerveille et recouvre les blessures d’un blanc manteau immaculé. Un Mercredix en flocons, donc.

1 – Franck Sinatra – « Let It Snow Let It Snow Let It Snow »

Commençons par un classique. Sinatra qui swingue à l’approche de Noël et qui nous lance dans de petits entrechats dans une neige joyeuse. Avec la distance, avec les années qui ont passé, on ne voit plus Frankie que comme un bonimenteur relégué dans les mémoires indistinctes d’une Amérique depuis longtemps engloutie. Il y a quelque chose de très nostalgique, à l’entendre chanter ainsi avec une joie et une insouciance qui n’appartiennent plus vraiment au monde d’aujourd’hui.

2 – Townes Van Zandt – « Snow Don’t Fall »

On reparlait dernièrement de Townes Van Zandt, dont le génie semble peu à peu remonter vers la surface. Cette chanson n’a peut-être pas la carrure de “Kathleen” ou “Waiting Around To Die”, mais elle a une beauté sombre, intrigante, presque implacable que même un arrangement pour le moins pompier ne parvient pas à troubler. Parce que cette voix là est insubmersible. Elle est si noire, si pleine d’une tristesse indicible, que finalement rien ne peut l’abattre, pas même un affreux synthétiseur. Pas même le silence, puisque vous l’entendrez résonner, bien après ces mêmes pas 3 minutes de folk.

3 – Nick Cave & The Bad Seeds – « Fifteen Feet Of Pure White Snow »

On n’est clairement pas là dans la meilleure période de Nick Cave, et les imprécations de l’Australien prennent sur ce disque des inflexions à la limite du geignard, avec un sens du religieux qui peut parfois être gonflant. C’est le cas sur ce “Fifteen Feet of Pure White Snow” avec ses « oh my lord », mais on y retrouve une certaine hargne, un piano parfait dans son rôle, une batterie et une orchestration qui ont quelque chose d’épique. Une chanson impérieuse mais qui mendie en même temps. Un beau paradoxe et une chanson si complexe qu’elle en devient inépuisable.

4 – Efterklang – « Cutting Ice to Snow »

Puisqu’on parle de neige, impossible de ne pas convier des Scandinaves à la fête. On ne parlera jamais assez d’Efterklang, groupe-fanfare danoise déjà brièvement filmé par nos soins (et qu’on retrouve aussi ici) et surtout enfin découverts sur scène cette année. Une claque magistrale ! En écoutant bien, il était déjà évident que ce groupe était fait pour prendre une mesure dantesque sur scène : écoutez cette mélancolie vibrante qui rappelle un peu The National, ces percussions ascendantes qui élèvent peu à peu la chanson dans un ciel gorgé de flocons, où le froid n’est rien tant que le chant survit.

5 – Cast King & Matt Downer – « Under The Snow »

Johnny Cash a sans aucun doute chanté de belles choses sur la neige, mais Cast King, son Doppelgänger texan aussi, et comme il est bien moins connu que l’homme en noir, c’est à lui qu’iront nos suffrages. Pour une folk song classique dans sa facture et portée par cette voix unique, profonde comme un ravin. Grâce soit rendue à DJ Barney, qui nous avait mis sur la piste.

6 – Woody Guthrie – « Snow Deer »

Restons un peu dans le territoire des folk songs traditionnels, avec le toujours émouvant Woody Guthrie, celui qui tuait des fascistes avec sa guitare. Akron/Family, en tournée cette année, terminait ses concerts par un petit hymne qui dit : « I wanna live in Woody Guthrie’s America, that’s where I’ll lay my head and call it home ». On ne va pas vous résumer l’importance du bonhomme en quelques lignes (Bob Dylan le fait mieux que nous), mais dans cette chanson, il y a l’essence même de la folk. Des chansons traditionnelles qui s’adressent à tout un peuple, que tout le monde peut s’approprier, au milieu des villes comme dans la solitude des campagnes. Un folklore qui tient chaud au cœur de l’hiver, et, oui, dans la neige.

7 – Balmorhea – « And I Can Hear The Soft Rustling Of My Blood (As If Snow Were Sliding Down The Mountains) »

Ce folklore né dans un pays ouvert aux vents et trop grand pour l’homme se revisite encore de nos jours et peut alors rouvrir des territoires grands comme des continents. Balmorhea fait une sorte de post-country antique qui défie le temps et les distances. Les voir sur scène avait été un ravissement. Pouvoir repenser à eux, à la façon dont leur son enchante l’espace, est comme un luxe précieux.

8 – Evangelicals – « Snowflakes »

Je ne sais pas si je suis très client des Evangelicals et de leur mélange entre un psychédélisme emprunté aux Flaming Lips et l’énergie chorale d’un rock façon Arcade Fire. Reste que “Snowflakes” est une pépite, avec son arpège évident et pourtant élégiaque. C’est une chanson simple qui décrit un sentiment simple, mais qui l’enveloppe de petits mystères qui lui donnent de la hauteur.

9 – Shearwater – « The Snow Leopard »

J’ai du redonner une chance à Rook , dernier album en date de Shearwater. Un disque trop vaste pour que je puisse en prendre la mesure à l’époque où il m’est tombé dessus. Un disque qui s’accommode mal de la frénésie d’une vie urbaine, qui demande de l’attention et du temps. C’est (encore une fois) la prestation live de Jonathan Meiburg et de sa troupe (au Primavera sous le soleil, dans un décor qui n’avait définitivement rien de propice) qui a finalement retenu mon attention. Sa voix pouvait agacer sur les précédents disques du groupe, ici elle fait merveille. Mark Hollis n’est jamais bien loin. L’extase non plus. Détail qui ne gâche rien, le léopard des neiges de cette chanson semble être le même que celui de Peter Matthiesen (un bonhomme fondamental, pour moi au moins).

10 – Adamo – « Tombe La Neige »

Puisqu’on a commencé cette playlist avec une petite madeleine d’un temps passé, terminons aussi avec un morceau venu d’un temps révolu. On aurait pu opter pour le très beau « First Snow In Kokomo » qu’Aretha chante sur Young, Gifted & Black . Retournons plutôt écouter Adamo, et ce petit quelque chose de décalé, ce je ne sais quoi qui le mettait à part et faisait de lui autre chose qu’un crooner pour dames…

Et pour un beau concert à emporter sous la neige, c’est par là !


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Visuel : James Stewart dans It’s A Wonderful Life de Frank Capra .