La Blogothèque

“I ain’t in the mood for sunshine anyway”

Sans qu’on sache trop pourquoi, sans anniversaire particulier ni film ni documentaire récent (Be Here To Love Me date de 2004), on parle pas mal de Townes Van Zandt ces derniers temps. C’est très bien, on ne parle pas assez de Townes Van Zandt.

On ne dit pas assez souvent à quel point ses chansons sont riches, et qu’il faut le ranger sans hésiter sur l’étroite étagère des grands songwriters américains de la deuxième moitié du XXe siècle.

C’est peut-être Steve Earle qui a déclenché ce timide revival. Fan puis ami puis ami de beuverie de TVZ, le guitariste barbu est devenu cette année son ambassadeur numéro un grâce à un double disque de reprises solides et longuement pesées.
Il y a aussi une série de rééditions malheureusement partielles lancée par Fat Possum puis Domino, signe qu’une nouvelle génération s’intéresse à la discographie du Texan, qu’il a gagné ses galons d’influence importante au-delà de la sphère purement country-folk où il est depuis longtemps considéré comme un talentueux électron libre, trop solitaire et autodestructeur pour connaître le même succès grand public que ses contemporains (parmi lesquels cette bonne vieille Emmylou Harris, à qui Townes doit beaucoup puisqu’elle lui offrit son premier tube et l’argent qui allait avec en reprenant If I Needed You en 1981).

L’Europe n’a pas encore succombé, et il semble que la musique de TVZ est bien trop ancrée dans ses racines country pour que le Vieux Continent s’y intéresse vraiment un jour. Mais le nom circule, de moins en moins inconnu, et je suis encore tombé sur des piles de ses disques à pas cher chez Gibert, à Paris, il n’y a pas longtemps. C’est l’occasion de tout acheter sans se poser plus de question, les rééditions récentes sont propres mais préférez celles de Fat Possum qui sont plus jolies.

Tout ça pour arriver à parler de Kathleen , chanson terriblement éprouvante placée en deuxième position de Our Mother the Moutain, deuxième album du jeune Townes sorti en 1969 – il avait à peine 25 ans et encore à peine 28 années à vivre. Ses deux minutes et quarante-six secondes sont pour moi le vrai début de la discographie de TVZ, tout ce qui vient avant n’est que gribouillis (même Tecumseh Valley et Waitin’ Around to Die ).

«It’s plain to see, the sun won’t shine today.

But I ain’t in the mood for sunshine anyway»

Voilà. Ça calme. Ce type n’a pas 25 ans et on se demande déjà s’il ne vient pas d’écrire la chanson la plus déprimante de l’histoire, un hymne au suicide qui sera cité par tous les romantiques éplorés pendant encore quelques siècles. À tel point que je me suis vite demandé ce qu’il essayait en réalité de nous dire derrière cette dernière marche censée le mener à sa «sweet Kathleen», qui n’était pas sa compagne du moment ni un personnage connu de ses jeunes années…
Un amour perdu de vue, alors? Le genre qui remonte sans bruit et explose en regrets et tristesse infinis alors qu’on se pensait au-dessus, que cette fille partie trop tôt ne semblait qu’une parmi d’autres, dont on pensait pouvoir se passer…
Une métaphore de la drogue, qui n’était déjà pas étrangère à TVZ à l’époque?
Ou alors un exercice de style, à la recherche de la mélancolie l’extrême? Townes qui s’assoit guitare sur les genoux, cherche la recette de la chanson tire-larmes et ne la trouve que trop bien.

La biographie du chanteur écrite par Robert Earl Hardy propose une autre piste en citant un ami de Townes Van Zandt, Chito. Celui-ci a subi avec le chanteur le traitement opposé dans les années 60 aux troubles bipolaires: une bonne grosse série d’électrochocs sauvages, auxquels s’est ajouté pour TVZ un traitement par coma insulinique, cette fois pour guérir ses tendances psychotiques et maniaco-dépressives.
Le jeune Townes ne s’en est pas remis, perdant dans le traitement une grande partie de ses souvenirs d’enfance et se retranchant ensuite dans son monde fait de musique, de boissons, de drogue et de refus de l’avenir. Townes Van Zandt était un adolescent trop libre que sa famille ne comprenait pas, il est devenu un adulte perdu.

Ce dénommé Chito voit Kathleen comme une métaphore de la folie de Townes Van Zandt, sans qu’on sache vraiment si Townes la reconnaissait ou s’il avait fini par l’accepter sous la pression de ses proches:
«Vous ne savez pas qui est Kathleen? Et bien moi je la connais et Townes la connaissait lui aussi. Elle est réelle, et quand vous descendez la voir, vous descendez vraiment très bas.»

«I got to stop the pain, chante un peu plus loin Townes. Maybe i’ll go down to see Kathleen.»

«On ne veut pas y aller, explique Chito dans le livre de Hardy. Mais dans le même instant on veut y aller. Parce qu’on doit y aller et qu’il y a un réconfort là-bas.»

Une fois cette métaphore avancée, la chanson devient autre et s’offre comme un exutoire puissant. On pourra continuer à voir Kathleen comme une triste chanson d’amour, mais j’aime désormais la voir comme un bilan d’étape important pour Townes Van Zandt, qui s’installait peu à peu à l’époque (et surtout avec Our Mother the Mountain qui reste comme son premier chef-d’œuvre) dans sa nouvelle vie de musicien. Dans ce sens, Kathleen est une fondation musicale et humaine dont il n’a quasiment pas parlé alors qu’il n’hésitait pas à détailler la naissance de ses chansons dans ses interviews – que l’histoire soit inventée ou réelle.

Ce secret explique peut-être pourquoi Kathleen n’est pas toujours avancée comme l’un des classiques de TVZ. Lui ne la chantait pas systématiquement sur scène après le début des années 70, et ceux qui se sont risqué à la reprendre ont vite abandonné.
Mais elle était là, et réapparait presque logiquement dans l’un de ses ultimes (et très nombreux et souvent bons) live, Abnormal , capté lors d’une tournée européenne en 1996. Kathleen est là, dans une longue série de chansons de jeunesse enchaînées sans pause. La voix n’est plus du tout la même, elle a traversé une trentaine d’années, s’est chargée d’alcool et de drogues en trop grande quantité. Elle est rauque mais elle gagne au passage en désinvolture. Autant le jeune Townes Van Zandt portait chaque mot de ce texte comme un fardeau qu’il lui fallait porter jusqu’au bout de la route, autant le vieux, celui qui sera mort au premier jour de l’année suivante, joue avec comme avec une vieille connaissance à laquelle il n’a plus rien à prouver. En fait, il semble même ne plus rien en avoir à foutre.