La Blogothèque
Concerts à emporter

Views of Montreal

C’est en achetant un muffin à la myrtille entre deux cours à la cafétéria de l’école que sont nés les Braids. « On devrait monter un groupe » a suggéré Austin à Raphie. « Ouais, ce serait cool » a répondu Raphie. D’office, Katie et Taylor en faisaient partie. C’était la dernière année de lycée.

L’aventure vraiment commencé quelques temps après la fin des cours, quand le groupe répétait chaque jour dans un garage. L’année suivante, ils sont tous partis vivre à Montréal, avec autant de grâce qu’une volée d’oiseaux migrateurs, et sont arrivés dans le froid glacial de l’hiver. Cette fois c’est dans un entrepôt qu’ils répétaient, avec des groupes de métal et des cigarettes, ils prenaient le métro, ils se couchaient tard, ils étaient heureux.

Ils vécurent ensemble au printemps, écoutant des disques toute la nuit. Maintenant, les filles habitent d’un côté, et les garçons de l’autre. Ils enregistrent actuellement un disque chez Taylor et Austin.
Braids c’est un groupe d’amis, les meilleurs amis, qui font de l’indie pop expérimentale. Ça leur plaît beaucoup, et ils ont même eu la chance de faire une vidéo avec Vincent Moon et Nora dans un terrain vague, sur une ancienne voie ferrée. Le ciel était vraiment beau ce jour-là.

Texte : Raphaelle – Traduction : Nora


J’attendais de les voir depuis un bon bout de temps. Les mystérieux Clues, groupe bâti sur les cendres des géniaux Unicorns par Alden Penner et comptant un ex-membre d’Arcade Fire, Brendan Reed. Le premier titre sorti au début de l’année, Perfect Fit, m’avait conquise, et l’album m’en avait mis plein la vue. Et puis j’ai appris que Pop Montréal se tenait quelques jours après mon arrivée dans mon nouveau pays d’adoption, que les Clues y joueraient et que Vincent Moon et sa caméra seraient là.
Quelques jours avant le tournage du Concert à emporter, j’allais enfin voir Clues en live, au Cabaret Juste Pour Rire. On le sent quand c’est l’enfant – ou plutôt les enfants prodiges d’une ville qui jouent sur scène. Ça fait trembler la salle, ça colle des frissons et le sourire, on se retourne et on voit tous ces visages radieux, ces gens qui crient, qui interpellent les musiciens, qui dansent, qui connaissent les chansons, qui applaudissent à tout rompre. J’ai oublié combien de rappels, j’ai oublié combien de temps ils ont joué, j’étais sur un petit nuage.

Trois ou quatre jours après, nous devions retrouver Alden, Ben et Nick (malheureusement, Brendan était malade) au Café Olimpico, pour qu’ils nous amènent ensuite sur le lieu du tournage. Nous avions demandé à chaque groupe de choisir où nous allions les filmer ; pour une fois ce n’est pas nous qui déciderions. Alden avait trouvé un lieu assez dingue, un cimetière d’autobus. L’endroit, encore plus irréel à cause de la nuit tombante, était rempli de carcasses de bus pour la plupart incendiées, et un ruban jaune « DO NOT CROSS » nous interdisait l’accès à une bicoque éclairée de néons orange.

L’ambiance, l’endroit, leur musique, tout ça était très cinématographique, un peu oppressant, et beau, beau comme un violon qui gémit, une caisse qui surprend, une guitare qui ne vous laisse pas de repos et une voix qui s’insinue dans vos souvenirs.

Nora

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Quand Vincent Moon & co sont venus chez nous le mois dernier, nous étions un peu intimidés par la caméra lorsqu’il s’agissait de parler, mais plus sûrs de nous lorsque l’on a commencé à chanter. Découvrir ces superbes images et avoir la chance de pouvoir raconter notre histoire dans ce texte nous a détendus.

Dans my people sleeping , nous sommes tous de vieux, très vieux amis ou amants. Nous nous sommes tous un jour aimé ou haï comme des frères et soeurs.

Nous avons enregistré notre premier EP durant l’hiver 2007. À cette époque, on voyait des symboles dans tout, tout le temps – on était véritablement obsédés par ça. Des trucs comme la poudre bleue, les machines à remonter le temps, les hippocampes, et cette lampe jaune qu’on trimballait partout étaient d’un coup bien plus lourds de sens que d’habitude. On chantait face les uns aux autres, en essayant de s’accorder le plus possible. Des rituels, et des contraintes.

Pour la sortie de l’EP il nous fallait un nom. Une idée nous a tous mis d’accord : la difficulté à communiquer avec « our people » – ni vivants, ni morts, mais endormis, « sleeping ». Ce nom a renforcé la confiance dans ce que nous faisions. Ça nous a permis de ralentir et de décrocher un peu.
Deux ans plus tard, lorsqu’il a fallu enregistrer notre premier album, nous étions encore plus proches. Au studio Pines, dans le quartier décrépit de Griffintown et en plein coeur de l’hiver, c’était l’effervescence. Nous avons enregistré feye , un album qui documente avec fidélité toute notre aventure. Le plus étrange dans cet album, c’est sûrement son côté optimiste.

Nous avions invité la Blogothèque dans notre vieil appartement sans fenêtres, notre cocon, là où nous écrivions nos chansons, où nous avions disputes, réunions et répétitions, là où nous gelions pendant l’hiver, parce que ça ne pouvait être que là, et pas ailleurs. La plupart d’entre nous avait habité ici à un moment ou à un autre (comme la moitié des musiciens du Mile End). On aime cet appartement parce qu’on aime les voisins, nos chambres qui ressemblent à des grottes et notre cour qui sent la saucisse.
On a joué Cortes parce que cette chanson nous ressemble. Elle nous permet une sorte de transe. On y explore quelque chose de sérieux et compliqué à travers une musique minimale et répétitive. Ça parle de la mer, de culpabilité, d’explorateurs et de honte ; plein de choses tristes auxquelles on pense quand on se met à rêvasser.

L’élément le plus formateur pour notre musique, c’est qu’on a toujours répété en appartement. Le fait de ne pas pouvoir être trop bruyant fait vraiment partie intégrante de la composition de nos chansons et de la manière dont on les chante. Ça nous a permis d’avoir plus de contrôle et
de tranquilité dans un lieu où l’on pouvait s’abandonner.

Le mot « feye » a plusieurs significations, mais celles que nous préférons sont « destiné à mourir » et « qui possède des pouvoirs identiques à ceux des lutins ». On aime cette idée d’un surnaturel qui pourra plus jamais être le même. Et c’est le cas. Pour tout un tas de raisons, on peut dire que le groupe qui a enregistré ce disque s’est séparé. Maintenant qu’il est fait et qu’il n’est pas encore sorti, nous sommes parvenus à nous réinventer.
Vincent Moon l’a senti et voulait justement qu’on se laisse aller, alors il nous a fait sortir dans la rue. Nous avons croisé nos voisins qui se sont immédiatement joint à nous, et puis nous sommes entrés dans le café d’en face où il y avait là aussi des visages familiers. Nous avons chanté, les clients ont arrêté de manger pour regarder, et tout cela semblait naturel – tout le monde connaisait les paroles. C’est pour tout ça qu’un musicien ne peut rêver mieux que Montréal.

Texte : James – Traduction : Nora

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Moon et moi n’avions jamais entendu parler de la plupart des groupes que nous filmerions à Montréal. Alors on a fait comme tout le monde, on a épluché les MySpace, fait une short list d’une trentaine de groupes, et demandé conseil aux deux personnes les plus compétentes à ce sujet à Montréal : Patricia Boushel et Sean Michaels. Les Witchies ont fait l’unanimité.

La première fois qu’on les a recontrés, c’était par hasard au Café Olimpico, par l’intérmédiaire d’un membre de A Silver Mt Zion. La troisième fois que j’ai croisé Nadia, c’était le dernier jour du festival au Club Lambi, et elle était derrière le bar. Ici à Montréal, il n’est pas rare de commander un verre au chanteur d’un groupe dont on fredonne les chansons sous la douche, ou bien voir le guitariste d’un autre ramasser les bières vides d’une salle de concerts.

Nadia, Chad et Jonah nous avaient donné rendez-vous à l’endroit où ils répétaient, sur Van Horne, près du viaduc et du chemin de fer. Ce jour-là il faisait un temps superbe, une lumière hivernale nous forçait à plisser les yeux, et le ciel était d’un bleu éclatant. Je pédalais à côté de Moon quime racontait l’histoire du quartier et de ses vieux immeubles et entrepôts abandonnés, ses terrains vagues et ses carcasses de vélos. Et puis nous sommes arrivés devant l’immeuble, avons gravi un ou deux étages, et sommes rentrés dans une pièce dont l’unique fenêtre se trouvait au plafond, créant un puits de lumière où la moindre poussière ne passait pas inaperçue. C’est le genre d’endroit où l’on ne sait où donner de la tête, tant il y a de choses à regarder. Ça ressemble à un magasin d’antiquités ou un brocanteur, et on se demande combien de gens sont passés par ici pour qu’il y ait autant d’objets aussi hétéroclites. Des poupées démembrées, des comics poussiéreux, des lampes à huiles, des meubles, de vieux vieux vinyles, une radio qui ne fonctionne plus, de la vaisselle à fleurs, des briquets publicitaires, des jeux de société… Et les Witchies souriants, assis sur des canapés à moitié défoncés. Ils n’avaient eu le temps de préparer qu’une seule chanson, comme la plupart des groupes.

En écoutant leurs morceaux sur MySpace, j’avais trouvé la voix parfois grave et Bowiesque de Chad un peu étouffée par la musique, pas assez mise en valeur. La version dépouillée de “Royal Blood” qu’ils ont chantée ce jour-là m’a immédiatement collé la chair de poule. À l’inverse de l’originale et son côté pop-synthé, cette chanson prenait tout son sens dans la sobriété, révélant alors une gravité, une solennité inattendue. Cachée derrière un fauteuil avec l’enregistreur, le casque sur les oreilles, j’entendais une marche funèbre, une cérémonie gothique, et je me dis que ça leur allait bien.

Nora

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Ça fait des années que Syl et moi chantons ensemble, on a grandi dans une famille où tout le monde chantait. Je crois même qu’à l’âge de 5 ou 6 ans on a fait une émission télé avec notre mère et notre grand-mère, qui chantaient pour un disque de charité (la chanson s’appelait « Feed the Folk », et c’était en 1984, à l’époque de la famine en Ethiopie).

Ça fait seulement quelques années qu’on a monté notre groupe, qu’on a commencé l’aventure Mittenstrings. Être filmé par la Blogothèque ce fût une première pour nous, on n’avait jamais joué notre musique devant une caméra, alors on était un peu nerveux. C’est peut-être pour ça qu’on les a invités à venir filmer chez nous, parce qu’on était angoissés et un peu timides, et que ça nous mettait plus à l’aise. On ne connaissait pas la Blogothèque jusqu’à ce que Nora et Vincent Moon entrent dans notre appartement, et on a passé un très chouette moment avec eux. Vincent se déplaçait de manière si naturelle dans notre salon, en nous filmant en train de jouer, qu’on a presque oublié sa présence. On renouvellerait l’expérience sans hésiter.

Texte : Lily – Traduction : Nora


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« Là, vous avez la totale ! » lança un témoin du spectacle improvisé, concluant ainsi la vidéo, alors que la chanteuse à la guitare le remerciait, un peu nerveuse, applaudissant avec la foule qui s’était formée autour d’elle. « Eh, merci » dit-elle en riant, un peu gênée, « c’est vraiment gentil… » alors qu’il reprenait son chemin sur La Main.

C’était une belle journée d’automne à Montréal, et l’équipe de tournage se promenait dans les rues avec une Little Scream. Elle avait embarqué son sourire radieux, sa timidité et un rire nerveux, on la voit guitare à la main, à califourchon sur son vélo, cherchant le meilleur coin pour filmer, le bruit de son talon frappant le sol en rythme, et se préparant à chanter la douce nostalgie de ses compositions. Il n’y aurait pu avoir meilleur endroit, ni meilleur moment pour chanter les mélodies issues de ces mêmes rues, cet abri pour âmes perdues comme j’aime à surnommer cette ville – et je sais que parmi ceux qui ont trouvé un abri ici, beaucoup seront d’accord avec moi.

Ces hommes d’origine portugaise – ou de n’importe quel autre coin du sud-ouest de l’Europe, pourvu qu’ils aient une cinquantaine d’années – sont les véritables piliers de Montréal, et on les croise à chaque coin de rue. On les voit là souriants, l’air un peu ahuri, alors que les passants se pressent pour écouter ce que la musicienne ambulante, radieuse et gracieuse, a à leur offrir. Son sourire contamine tous les visages, la curiosité prend le dessus, comme à l’accoutumée, et sa voix inquisitrice et vagabonde s’attarde sur le bout de sa langue, nous piégeant là pour encore quelques minutes.

De la timidité dont elle s’est elle-même affublée et de son instinct primal d’ouvrir la bouche et de chanter est née une petite boîte à trésor, que Little Scream ouvre peu à peu. Alors qu’oiseaux, plumes et feuilles tournoient ensemble dans le ciel d’automne, on pense à ce qu’on a perdu, ce qu’on a gardé – perdre c’est posséder a dit un jour un poète. Les échos de la ville reflètent les échos de l’âme, et l’on sent quelque chose de simplement et véritablement beau dans les inflexions un peu brutes et franches de sa voix, dont le rythme soutenu est porté par le bruit de ses talons qui tapent frénétiquement le sol.

Parfois, le matin, l’euphorie remplit le ciel comme les rayons aveuglants du soleil, éclairant alors nos visages – pour quiconque ou bien personne – murmurant une mélodie que l’on ne pourrait exprimer avec des mots, fredonnée par tous mais presque inaudible, et portée par le vent.

Texte : Aurora Diana Prelevic - http://artistbloc.com/ – Traduction : Nora


Ce matin-là, je m’étais réveillée dans mon appartement à moitié vide, et j’avais enfilé un t-shirt trop grand pour moi, qui avait appartenu à un ancien amant. Je venais de me couper le cheveux, je ressemblais à un homme, ou un à un enfant, ou les deux. J’ai mis mes lunettes de soleil et enfourché mon vélo pour rejoindre les autres chez Stef. Moon et Nora sont arrivés peu après et on s’est dit que ce serait vraiment cool de traverser la moitié de la ville en vélo pour aller jusqu’au pont Jacques Cartier. Stef et moi l’avions traversé en tandem l’année passée en parlant d’y faire des vidéos. À la base, notre idée c’était de faire un film sur un corps jeté dans le St Laurent. C’est pour ça qu’on fait de la musique, pas des films. Mais c’est un pont plutôt agréable à traverser en vélo, ceci dit. On y a vraiment une super vue de la ville dans laquelle on vit. Rien d’incroyable hein, mais c’est un chouette endroit où avoir sa famille, un amoureux, et un groupe ou deux. C’est chez moi. J’aime cette ville comme on aime le chien de la famille.

Les Luyas sont mes amis et, en gros, la seule raison que j’ai d’être où que ce soit. Si je les aime, c’est parce qu’ils sont curieux, qu’ils ont de l’imagination, et qu’ils ont tout le temps des idées et construisent des histoires super intéressantes super vite.

Après le tournage on est retournés dans notre quartier pour boire des coups. On venait tout juste de rentrer de tournée mais je devais repartir quelques semaines après avec d’autres amis. Mathieu me parlait d’être un artiste nomade, ce qui m’intéressait particulièrement et me faisait me demander si ma nature profonde pourrait survivre à ce genre de vie. Quand je suis seule je n’ai qu’une envie, être ailleurs. Quand je suis ailleurs j’ai l’impression d’être en cavale. Est-ce si idiot de voyager à travers le monde à la recherche de quelque chose de profond ? Je me demandai si je ne cherchais pas tout simplement à encourager ma propre agitation. Cela fait longtemps que je n’ai pas été follement amoureuse.

Il disait que je le rendais nerveux. Je m’en suis excusée. Je voulais qu’il m’en dise plus sur ses voyages autour du monde en tant qu’artiste. Je posais sûrement trop de questions. J’allais bientôt devoir me séparer de mon appartement et j’étais seule, et ça ne m’était pas arrivé depuis très longtemps. Ce jour-là j’ai en quelques sorte pété les plombs une seconde fois. J’étais complètement perdue. Maintenant je ne suis plus sûre d’avoir envie de retourner là d’où je viens. Pas pour encore quelques années, du moins. J’avais voulu devenir adulte quelques mois auparavant, mais ça ne devait pas encore être écrit dans les étoiles. Je propose encore à des gens de traverser la ville en vélo, et je ressemble à un adolescent.

Texte : Jessie – Traduction : Nora

Merci à Ryan Muir d’avoir été notre photographe pendant ces quelques jours, les photos utilisées pour les bandeaux sont les siennes.