La Blogothèque

Peter Walsh – “En vérité, je n’ai jamais manqué de chansons”

Emmanuel Tellier, qui a organisé le retour de Peter Walsh des Apartments en France, a interviewé ce dernier. Voici son article. Pour rappel, Walsh donnera 3 concerts en France : le 10 novembre à l’Espace Rabelais de Chinon, le 11 à l’Européen à Paris, le 12 à la Coopérative de Mai à Clermont-Ferrand.

Mercredi 4 novembre, 9h12 à Paris. Dans six jours, Peter Milton Walsh sera de retour sur une scène (j’allais dire une scène française, mais disons, une scène, une scène tout court). Je vous avoue que j’ai encore du mal à y croire, et pourtant il est là, il est à Paris (enfin, normalement, si tout va bien !) Je termine la retranscription de cette interview dans l’avion qui revient de New York (où nous venons de jouer avec 49 Swimming Pools), et Peter, lui, doit être à Paris depuis lundi soir. Plus tard, dans la soirée, quand la Blogothèque publiera ce texte, on sera sans doute occupés à boire un verre. Ou dix. On ne s’est pas vu depuis quatorze ans.

Ces derniers jours, Peter a répondu à quelques questions, par e-mails successifs, alors qu’il était encore à Sydney. En voici la transcription. Drôle d’interview, sinueuse, un peu déroutante, en plusieurs morceaux que j’ai essayé de recoller le moins mal possible (j’utilise aussi un long mail qu’il a envoyé à Olivier Granoux, de Télérama/Sortir ). La pensée de Peter est, vous le verrez, à la fois particulièrement affutée, et d’une profondeur qui filera le frisson à ceux pour qui ses disques sont des trésors intimes. Notre grand ami d’Australie y glisse aussi, au détour d’une question, quelques mots qui expliquent pourquoi nous étions sans nouvelles depuis plus de dix ans, quelques mots d’un drame familial terrible que je ne pensais pas qu’il évoquerait ici. Il le fait avec un courage infini, et avec une pudeur que je demande à ceux qui souhaiteront discuter un moment avec lui la semaine prochaine de respecter absolument.

Chacun pourra désormais comprendre pourquoi ce retour est un pas gigantesque dans la vie de Peter. S’il le fait en France, je pense que c’est parce qu’il a la conviction que nous saurons lui renvoyer un peu de la joie profonde qu’il a nous a donnée avec ses disques depuis le milieu des années 80. Donnons-lui raison, ladies and gentlemen, let’s be good to him, like he’s g(o)od to us. (ET)

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Peter, à quoi ressemble ta vie en 2009 ?

A une rue dans un quartier de Sydney, Australie. Une famille, une maison, une cour à l’arrière de la maison, un piano, quelques guitares, un petit studio d’enregistrement. Mes enfants jouent de la flute, de la clarinette et du piano. J’ai eu toutes sortes de boulots, dans tous les genres, dans plein d’endroits différents. Motivation unique : me faire un peu d’argent, ce qui n’a jamais été mon fort dans la vie.

Le dernier boulot que j’ai pris m’a été proposé à un moment où j’avais envie de disparaître, et c’est exactement ce qui s’est passé : ce boulot m’a permis ça, une forme de soustraction. J’ai été, pendant un long moment, comme un homme déguisé, un homme qui décide de s’effacer. Parfois, les gens font ça : ils se trouvent un visage derrière lequel se planquer, un visage qui cache le chaos intérieur. En vérité, je n’ai jamais manqué de chansons. J’ai surtout manqué de cœur.

Tu avais donc bel et bien arrêté la musique ?

Publiquement, oui. Je n’avais plus la force… Les groupes, c’est comme des ancres de bateau. C’est comme votre travail, votre maison, votre famille, ça vous donne un repère. Mais parfois les repères se brouillent… Un groupe, ça peut aussi vous aider à rester debout, à rester d’un bloc. Tu as envie de voyager, de voir le monde ? Alors tu dois suivre les règles du jeu. Tu écris, tu répètes, tu enregistres, tu trouves un deal, puis tu sors ton disque, et c’est parti, ça devient public : single, album, vidéo, tournée. La route est pré-tracée. Lavez, rincez, recommencez. Evidemment, celui qui ne suit pas ces étapes avec application renonce à tout un tas de choses. Mais alors, il perd aussi un droit important : le droit de se plaindre.

J’ai toujours voulu faire gaffe à un truc : ne pas me laisser griser par le succès. Alors on peut dire que j’ai réussi, oui, j’ai tenu cet objectif assez magnifiquement même ! Un peu d’ambition en plus ne m’aurait sans doute pas fait de mal, mais bâtir une « carrière » me semblait demander une stabilité dont je ne me sentais pas capable. J’ai passé mon temps à bouger, à partir, à partir encore. Pendant très longtemps, j’ai eu du mal à m’accrocher à un sentiment, peu importe sa nature, en me disant qu’il serait encore là, en moi, cinq minutes plus tard. Alors c’est dur de construire quoi que ce soit… Et puis si, quand même, à un moment, il y a eu un peu de stabilité dans ma vie, et dans mes sentiments, alors pendant quatre ou cinq ans, la musique a été comme un travail. Mais ensuite, j’ai dû arrêter, parce que j’avais quelque chose de plus important à faire.

Tu as vécu dans de nombreuses villes, très différentes les unes des autres, Brisbane, New York, Londres, Sydney… Quels sentiments t’inspirent ces souvenirs, et ces différents endroits ?

Le souvenir le plus marquant, c’est cette idée d’être sans cesse en train de bouger, ce sentiment que tout n’était que temporaire, que je n’allais jamais rester très longtemps – de mon fait, le plus souvent. Je ne crois pas que j’étais particulièrement ingérable, même si je sais qu’on m’a un peu prêté cette réputation. Disons que les choses se sont passées ainsi, que je le veuille ou non. J’ai toujours été attiré par toutes sortes d’expériences, et ayant rapidement fait le tour de celles qu’on peut connaître en étant musicien, j’ai voulu en vivre d’autres. Toujours vite, toujours en bougeant d’un coin à l’autre. Le risque, quand on fait ça, c’est qu’on peut manquer certaines marches qu’il faudrait normalement gravir patiemment, de manière à construire une « carrière ». Des marches, j’en ai négligé beaucoup. Et du coup, je me suis souvent retrouvé à la case départ, à me demander : « mais, alors combien de fois vais-je me retrouver à la case départ ? ».

Quand The Evening visits… est sorti, tu vivais en Angleterre, non ?

Oui, mais les chansons ont été écrites bien avant, certaines à Brisbane, la ville où j’ai grandi, beaucoup d’entre elles à New York, où j’ai vécu en 1982 et 83, et une ou deux à Sydney, où j’ai passé un moment en transit, le temps de me trouver un billet pour les Etats-Unis. J’ai énormément de souvenirs très forts à New York. Mais la ville que j’ai connue à cette époque était très différente de la ville actuelle. New York, au sens large, n’a peut-être pas trop changé, mais Manhattan, par contre, est devenu une sorte de grande boutique Disney.

Comment le premier album des Apartments s’est-il retrouvé sur Rough Trade, le label anglais qui venait de signer les Smiths ?

J’habitais à New York. Un jour, j’ai reçu un coup de fil d’un vieux copain, Ed Kuepper, qui me faisait une proposition que je ne pouvais refuser : faire une pige d’un an pour son groupe, the Laughing Clowns, le temps d’une tournée en Europe et en Australie, puis le temps d’enregistrer un album et de refaire une autre tournée en Europe après le disque. Bien sûr, j’ai dit oui, et j’ai donc sous-loué mon appartement à New York, dans l’idée d’y revenir ensuite… Quand on était en Australie avec Ed, j’ai enregistré des démos de mes chansons écrites à New York, ainsi qu’une ou deux autres plus anciennes.

N’étant pas très attentif, ni très intéressé par le côté « business » de la musique, j’ai mis ces chansons sur une cassette que j’ai envoyée à une maison de disques, une seule, Rough Trade. La seule dont j’avais entendu parler, en fait, ayant par ailleurs décidé que je ne voulais pas signer avec un label australien, vu qu’il était hors de question que je retourne y vivre… Donc j’envoie ma cassette à Rough Trade, et là, très vite, Geoff Travis m’appelle. Il me dit qu’il me paye le billet pour l’Angleterre, et que je peux enregistrer un album quand je veux. Et voilà, en un clin d’œil c’est fait, The Apartments sont sur Rough Trade. En pleine époque des Smiths, effectivement, auquel Rough Trade était évidemment très lié, vu que le groupe de Morrissey avait eu le bon goût de lui rester fidèle malgré le succès – alors que la plupart des groupes pour qui ça décollait, comme Scritti Politi ou Aztec Camera, préféraient partir signer sur une « major ».

Comment étaient tes relations avec Geoff Travis ?

Bonnes, mais ce n’était pas évident d’être un groupe Rough Trade, car Geoff n’avait jamais assez d’argent pour faire travailler tous ces groupes en même temps. Les bénéfices des Smiths permettaient tout juste une sorte de rotation : un groupe voyait son tour arriver, il faisait son disque, partait en tournée, et puis très vite, stop, il retournait à la queue, derrière les autres, en attendant que ce soit à nouveau à lui de profiter des quelques économies de la maison. C’était forcément un peu frustrant… Moi, après The Evening visits , j’étais prêt à enregistrer très vite un deuxième album. Mais vous connaissez la suite : ça ne s’est pas tout à fait passé comme ça.

Je crois savoir que tu n’as jamais eu trop de chance avec les maisons de disques…

Je vais te raconter la pire chose qui me soit arrivée, et tu vas me dire comment tu te serais senti à ma place… C’était avec Hot, le dernier label que j’ai connu, il y a une dizaine d’années. Un jour, je les ai prévenu que mon fils, Riley, était très malade, et je leur ai fait comprendre que, vue la situation, je ne pourrais tout simplement pas défendre mon disque, pas faire d’interviews, de concerts. Rien alors ne pouvait compter plus que mon fils, et tous ces moments à ses côtés, cette vie à l’hopital. Ça prenait tout mon temps, ça mobilisait tout mon esprit, tout mon amour. Et puis comme tu le sais, Riley a quitté ce monde… A peu près un an plus tard – tu imagines dans quel état je pouvais être -, je reprends contact avec les gens du label, je leur demande de m’expliquer ce qui s’est passé pendant mon absence, de me faire une sorte de résumé des affaires en cours, y compris au niveau comptable. Et là, rien, pas de réponse.

Il a fallu deux années de suite pour que j’obtienne vaguement des nouvelles, et elles n’étaient pas bonnes : ces types avaient mis à profit tout le temps passé au chevet de mon fils pour, littéralement, me piquer tout ce qui me revenait, les droits sur mes chansons, l’argent des ventes de disques, tout. Ils étaient allé à Paris, avaient fréquenté des hôtels très cher, soit disant pour s’occuper de la distribution de mes disques. Dans la comptabilité grossière qu’ils m’ont envoyeé, la colonne des dépenses était énorme, et ils ont eu le culot de me dire que je n’avais pas vendu assez d’albums pour compenser ce train de vie – le leur ! Autrement dit, je me suis fait arnaqué, pendant que j’avais le dos tourné. Voilà. Et depuis, je n’ai plus jamais eu la moindre relation avec une maison de disques.

Dans le forum de la Blogothèque, des gens qui aiment tes chansons, et aussi celles des Go-Betweens, s’interrogent ce que furent vos relations. Et notamment sur le sens de cette chanson qu’ils ont écrit quand tu as quitté le groupe, « Don’t let him come back ».

Les Go-Betweens – Grant autant que Robert – étaient vraiment des mecs brillants, charmants, adorables. Cette chanson, c’est de l’ironie affectueuse, il ne faut pas la considérer autrement. Quand je pense que tout ça remonte à trente ans, et que ce pauvre Grant n’est plus là… On m’a dit que Robert avait récemment joué « That way » en concert, une autre chanson que Grant m’a consacrée (décidément !) Mais cette fois, quand Robert l’a chanté, manifestement, il parlait de Grant, et du vide immense qu’il laisse, les larmes, toutes ces ombres derrière lui… J’ai un autre souvenir très fort à leur sujet, ce jour où, dans une interview, ils ont dit « Walsh is night, we are day » (Walsh, c’est la nuit ; nous (les Go Betweens), nous sommes le jour). J’étais, je suis, d’accord avec cette phrase.

C’est vrai qu’eux avaient, dans leur musique, cette espèce d’innocence magnifique, ce brillant, que je ne n’ai jamais vraiment eu, ou qui c’est estompé, chez moi, avec le temps, avec l’expérience. C’est cette innocence que j’aimais en eux. Ils ne connaissaient rien du monde, ils ne connaissaient rien des femmes. Quand je les ai connus tous les deux, leurs vies respectives avaient à peine commencé. Ils vivaient dans un monde de poupées en papier ; or, on n’apprend rien, avec une pourpée en papier, on ne tombe pas amoureux d’une poupée en papier, vous ne pleurez pas pour elle, ou à cause d’elle… Plus tard, quand ils ont commencé à vivre des trucs, j’ai pris vraiment plaisir à être à leurs côtés, et à admirer leur travail. Un jour, vous lâchez les poupées en papier, et vous vous retrouvez confronté aux femmes, à la dureté de l’amour, à tout ce chaos qui menace, toutes ces choses dangereuses et belles qui rendent l’amour vital et tellement intéressant. D’ailleurs, pour beaucoup d’hommes, ce chaos commence quand l’amour commence à se dérober, quand il vous quitte, alors que pour moi, c’est différent : le chaos menace dès que l’amour apparaît…

Tu revois des gens que tu connaissais il y a vingt ou trente ans ?

Rarement. Parfois, oui, à Sydney, quand je vais voir un concert. En avril dernier, par exemple, j’ai vu un concert fabuleux des Laughing Clowns, le meilleur concert d’Ed que j’ai vu de ma vie. Après le show, j’ai discuté un peu avec Lulu, la saxophoniste du groupe. Vingt ans qu’on ne s’était pas croisés, elle et moi. Vingt ans. Ça aurait pris tellement de temps de lui raconter ce qui m’est arrivé depuis la fin des années 80 que j’ai éludé sa question. C’était plus simple. Mais on a parlé un peu de musique. « Tu joues encore, Peter ? » « Oui oui, je joue encore… Mais juste pour moi, à la maison. Pas de vie publique, rien ». C’était au printemps dernier, j’étais à des années lumière d’imaginer que j’allais remonter sur scène, en France, l’automne arrivé ! Alors oui, je lui ai répondu ça, la pure vérité : « Je joue juste pour moi, Lulu ». Et là, elle me raconte que pour elle, les temps deviennent dur, que c’est de plus en plus difficile côté argent. Et elle me dit : « tu vois, Peter, le problème, c’est que je n’ai jamais eu de plan B ! ». Alors sans réfléchir, je lui ai répondu ; « Tu sais, Lulu, moi, je n’ai jamais eu de plan A ».

A quel âge as-tu écris ta première chanson ?

Je devais avoir 15 ans. J’ai écrit quelque chose à la guitare, un peu à l’instinct, sans avoir pris de cours. Mon prof, c’était ma collection de disques. Je peux encore jouer cette chanson, basée sur un accord. En fait, j’ai tellement peu développé mon jeu de guitare, je joue sur si peu d’accords que celui-là, je le connais vraiment bien… La chanson s’appelait (tu vas voir, c’est sacrément original), « I didn’t mean to hurt you ». Je ne sais plus de qui elle parlait. Et je me demande comment on peut écrire un truc pareil à quinze ans, qui n’est pas franchement un âge où l’on court le risque de blesser les autres au point de devoir écrire une chanson pour s’excuser… Si ?

Chez toi, tu écoutes beaucoup de musique ? Des choses anciennes, des nouveautés ? Tu te tiens au courant de l’actualité de la musique ?

Il ne se passe pas une journée sans musique. Pour moi, c’est aussi vital que de respirer. J’ai épousé une femme qui est aussi une immense fan de musique, alors notre maison est littéralement habitée par des chansons, des mélodies. De tout, vieux disques, nouveaux disques, des trucs que nous passent des amis, le bouche-à-oreille, aussi, et puis il y a une radio géniale, à Sydney, FBI, qu’on écoute souvent. Quand un groupe me plait et que j’aime la pochette, alors j’achète le CD, mais quand je suis trop impatient – et ça arrive souvent -, je télécharge le disque. Récemment, Andrew Morgan, Mayer Hawthorne, le dernier Hope Sandoval…

Je crois que tu es aussi très cinéphile.

Oui, les films comptent beaucoup dans ma vie. J’ai un ami qui bosse dans une chaine de télévision spécialisée dans le cinéma européen, et il me fait connaître des tas de choses. Récemment, j’ai été vraiment impressionné par De battre mon cœur s’est arrêté , de Jacques Audiard. Ce film m’a parlé très intimement. Cette histoire de type qui a tourné le dos à sa vie, et se demande pourquoi, depuis, tout est devenu moins brillant, moins magique, ça, c’est forcément un truc qui me touche profondément… Et puis, ce film est très marqué par la nuit, qui est aussi le cadre naturel de ma musique, comme le disaient Grant et Robert. Les personnages de mes chansons vivent la nuit. Ils n’ont aucun talent pour la vie en journée, ils ne savent pas y trouver leur place. Mes personnages comptent les heures en attendant que le soleil se couche…

Tu arrives en France dans quelques jours. A quoi ceux qui aiment ta musique, tes chansons, peuvent-ils s’attendre ?

Eliot (Fish) vient avec moi. Guitare, piano, deux voix. Eliot a joué sur A Life Full of farewells . Il y aura aussi un trompettiste, et un membre de 49 Swimming Pools sera avec nous au piano (Fabien). Sans doute aussi une batterie allégée, un tambourin, un tome basse, des chœurs. Si Warren Ellis me dit qu’il est disponible (on le saura à la dernière minute), il viendra aussi jouer du violon. Dans ma tête, j’entends un orchestre de chambre pop… Quelque chose avec de l’espace.

Je viens de passer des années au piano, seul. A jouer lentement, longuement. En fait, c’est un peu comme si je n’avais pas changé d’endroit depuis 1999, j’ai les pieds plantés dans le même sable. Depuis ce temps-là, je ne pensais pas rejouer, je ne m’en sentais pas la force. Et puis… voilà… c’est bel et bien sur le point d’arriver, contre toute attente. Maintenant, il y a toutes ces chansons que personne n’a entendues. C’est comme lorqu’il se met à pleuvoir sur l’océan, personne n’entend le son que ça fait.

Ces chansons, je vais en jouer quelques-unes. Et puis beaucoup d’anciennes, évidemment. J’imagine que ces concerts vont être d’une certaine intensité, non ? Je me dis que je vais peut-être retrouver quelque chose de cette excitation des premières années, des premières fois. Je me souviens de ce sentiment, cette impression de promesses qui me tendaient les bras. Et puis, ces promesses, je n’en ai pas fait grande chose. J’ai jeté ce qui m’était offert… Comme je sais qu’il est impossible d’avoir une deuxième chance, cette fois, je vais tout donner.

Et l’avenir, Peter ? Après ces trois concerts…

Ecoute… J’aimerais revenir jouer en France en 2010, c’est en tout cas ma volonté. Et puis il y a de nouvelles chansons. Alors sans doute, sans doute, il y aura aussi de nouveaux enregistrements, un jour ou l’autre. Je sais que la musique est mon destin, je sais que je dois continuer, et que la chanson, l’envie de la chanson, son appel, est toujours là, et sera toujours là – même quand les récompenses s’évaporent, ou que l’idée même de récompense n’a plus lieu d’être. C’est mon état d’esprit aujourd’hui. Je me vois dans un monde post-récompense, post-gratification. Je suis très heureux de venir en France, de faire ces trois concerts avec vous tous, et je sais que ça va être des moments très précieux. Mais la récompense, maintenant, pour moi, après tout ce que j’ai vécu, c’est la musique elle-même. La chanson est son propre objet, son propre but. C’est ainsi, même si la chanson elle-même, parfois, peut te laisser tomber – tu crois qu’elle est pour toi comme un abri, un sanctuaire, et parfois, non, elle te lâche, elle te tourne le dos. Alors il faut la reconquérir. Patiemment. Les chansons, c’est mon village, mon port d’attache. C’est là que je reviens toujours, au bout du compte, quand j’ai besoin de me retrouver. C’est le village où je vis, et c’est le village où la mort viendra me chercher.

Interview : Emmanuel Tellier (avec Olivier Granoux).