Un concert de Grizzly Bear accompagné d’un orchestre symphonique, cela donne un festin pour les yeux, un délice pour les oreilles. Mais cela ne donne pas forcément le meilleur concert de Grizzly Bear.
Tout est majestueux. Le plafond est haut, la fosse vaste, la scène surchargée : les sièges et les pupitres des cordes et des cuivres, les percussions démesurées à l’arrière, une harpe et un piano à queue sur la gauche et, devant une rangée de lanternes, le barda de Grizzly Bear, un entrelacs de câbles et de pédales, un wurlitzer, un saxophone, encore des câbles, encore des pédales. C’est avant le début du concert que l’impression est la plus forte : on ne peut que s’exciter, spéculer intérieurement sur ce que va donner ce concert. Grizzly Bear au Barbican Theatre de Londres, avec le London Symphonic Orchestra, sur des arrangements de Nico Muhly.
St Vincent aura du mal à s’installer, avec son violoniste, dans ce fatras. Et la maladresse de sa mise en place restera tout du long : la formule choisie par Annie Clarke est étrange. Elle reprend le duo guitare / violon qu’elle avait inauguré avec Andrew Bird à notre Soirée de Poche, mais sans Andrew Bird, sans l’intimité, et avec un sampler dont on dirait qu’elle ne sait trop que faire. Son set est dans un entre-deux permanent, balançant entre le minimal et le boursouflé, entre la grâce et la démonstration technique. Dieu sait si elle est capable de nous toucher, Dieu sait si elle n’a pas réussi à le faire ce soir-là.

Entracte. Entrée de l’orchestre. Entrée de Nico Muhly comme sorti de Matrix , qui se dirige droit vers le piano à queue, puis des Grizzly Bear endimanchés, ayant laissé toute désinvolture au placard, juste conscients de la particularité du concert. Un concert paradoxal en diable.
Qui a déjà vu un concert de Grizzly Bear sait à quelle minutie, à quelle richesse instrumentale ils tiennent. Les pédales par dizaines aux pieds de Chris Taylor, les effets sur la voix d’Ed Droste, les harmonies vocales, les superpositions de couches donnent un son complexe, riche, texturé, et des concerts qui n’ont point besoin d’un orchestre pour être… orchestraux.
On reconnaîtra au moins cela à Nico Muhly : avoir été subtil, ne pas s’être lancé dans une superproduction dégoulinante de cordes digne des derniers concerts ampoulés de Deep Purple. Trop subtil, parfois : sur nombre de morceaux, non seulement on entendait à peine l’orchestre, mais il semblait juste enrober d’une fine couche instrumentale des chansons déjà bien chargées. Et l’on avait parfois le sentiment que le travail s’était fait dans un sens : Muhly avait écrit des parties orchestrales pour Grizzly, mais Grizzly n’avait pas retravaillé ses chansons pour laisser de l’espace à l’orchestre.
Et puis, il y a eu des moments incroyables. Ou tout collait à merveille. Qui vous prenaient à revers et vous retournaient la tête. « Cheerleader » qui est montée lentement vers un magnifique climax, « Central and Remote » à la force dramatique démultipliée par les montées de violon, un final absolument superbe avec « Foreground » et « Colorado ». Sans oublier « Knife », sur laquelle l’orchestration était vraiment audacieuse et le plus beau morceau de la soirée, la reprise des Crystals « He hit me », qui a pu bénéficier d’une production spectorienne.
Il y avait un chef d’orchestre, habillé tout de noir, au centre, derrière le groupe. Et il swinguait sans cesse, tapait du pied, balançait des hanches, et c’était au final le plus frustrant de tout : ne pas pouvoir en profiter autant que lui, hurler « I want you to knowwwwww » ou secouer la tête à la fin de « While you wait for the others ». C’était une belle soirée, ponctuée de moments de grâce. Mais Grizzly Bear n’a pas besoin d’un orchestre, et on le vérifiera avec plaisir en novembre.
- Revue du concert sur Spin et sur The Independent
- Photo d’entête par Encosion, photo d’article par ellybeanz, vidéo de Cheerleader par Pablo Nicomedes





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