La Blogothèque
Soirées de poche
#11

Kings of Convenience

Ils étaient deux, ils parlaient peu, voulaient répéter au calme, prendre le temps de faire une sieste. Ils avaient une idée précise de ce qu’ils voulaient, quelle disposition, quelle pièce, quelle acoustique, et se montraient impassibles face à nos tentatives d’imposer notre rythme. Nous avions l’habitude de diriger les Soirées de Poche, de pousser et motiver les artistes, de chauffer le public, d’en écrire les grandes lignes. Mais là, non, nous n’étions pas les maîtres. Les maîtres s’appelaient Erlend et Eirik, les Kings of Convenience.

Peu avant l’arrivée du public, j’essayai de les convaincre de commencer dans une autre pièce que celle préparée. Erlend m’a coupé : “Je suis quelqu’un de très anxieux. Laisse moi me sentir confortable, et tu verras…”. Eirik, derrière, a souri : “il y a toujours un moment où quelque chose arrive qui n’était pas prévu”.

C’était comme s’ils avaient tout écrit. Ils attendaient le public dans une pièce au fond, en jouant doucement. Nous les avons rejoints à leur signal, ils nous ont dit où nous asseoir, nous ont prié de ne pas applaudir, de frotter nos mains plutôt. Erlend était obsédé par le placement : il ne voulait tourner le dos à personne, que tout le monde l’entende, et demandait le calme. Nous nous sommes vite rendus compte que tout ce qu’il voulait, c’était fendre délicatement la coquille.

Et ça a délicieusement marché. On a d’abord senti qu’il se passait quelque chose d’inhabituel, d’un peu fou, lorsqu’on les a vus se regarder. Il n’y avait pas encore de chant, juste quelques arpèges qui flottaient dans l’air et qui créaient une bulle, un petit cocon dans lequel nous prenions place, précautionneusement. Eirik et Erlend ne se lâchaient pas du regard. Et puis ils ont chanté, de concert, les yeux qui revenaient sans cesse vers l’autre comme s’il était important d’être toujours ensemble. De ne jamais se lâcher. Il y avait entre eux une intimité assez hors norme, bien plus profonde que son usage galvaudé dans les clichés de la musique actuelle. Elle se voit comme elle s’entend, dans ces regards et dans ces voix qui ne font plus qu’une. C’est bien simple, la dernière fois que j’ai vu des gens aussi complices dans leur chant, c’est quand les Fleet Foxes – eux aussi de grands acharnés de l’harmonie – avaient pris possession du Grand Palais.

Ils se sont levés, Erlend a dansé en mimant une trompette, ils ont accepté que l’on crie et applaudisse, nous ont invité à reprendre en choeur une vieille reprise et de descendre les escaliers avec eux. Nous étions tout tremblants de la folle épiphanie qu’ils avaient provoqués, quand nous sommes allé écouter deux dernières chansons dans la gigantesque pièce du bas, en recueillement silencieux face à deux garçons. Ils étaient deux, et nous étions avec eux.