La Blogothèque

Dominique A, propos d’automne

Dans son Concert à Emporter, Dominique A chante pour un chien assez réfractaire à son art, traverse une rue sans regarder et frôle l’accident, lance un “Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire pour gagner sa vie ” en plein morceau. Prise de risque et autodérision, l’exercice n’était pas évident pour lui. On a eu l’occasion d’en discuter longuement et d’aborder d’autres aspects de son actualité récente. En toute simplicité et franchise…

Tu as participé il y a quelques semaines au tournage de ton premier Concert à Emporter. Comment as-tu abordé cette expérience ?

Pour moi, c’était compliqué : je trouve déjà que la scène a un côté humiliant, alors le fait de chanter pour des gens dans la rue, c’était un cran au-dessus. Je ne dirais pas que j’ai pris un plaisir fou, ce serait mentir, mais ça permet de remettre les choses à leur niveau.

Parfois, quand je vais à l’étranger et qu’il faut noter sa profession sur des formulaires, je marque “Guignol “. Il y a un côté bouffon dans toute activité artistique, mais peut-être un peu plus dans cette activité de chanteur, parce qu’il y a cet aspect démonstration, représentation ainsi qu’une espèce de prétention. Après, c’est peut-être de la mauvaise conscience et une espèce de fausse culpabilité…

Un Concert à Emporter, ça demande vraiment de prendre sur soi. Avec un groupe, on peut s’amuser. Mais là, j’étais tout seul avec une caméra derrière moi. J’étais vulnérable. Il y avait deux facteurs : déjà il y avait la caméra (la caméra et moi, on n’est pas hyper copains, je la vis mieux qu’avant mais ce n’est pas simple, je me vois toujours étant filmé par la caméra…) et puis en plus, tu vas voir des gens et tu les mets mal à l’aise, et toi, il ne faut pas que tu véhicules ce mal-être. Ce n’est pas évident.

Je ne regrette pas l’exercice, mais ça demande une mise en condition, je m’étais préparé. Si tu me demandais de le refaire maintenant, je dis non. C’est aussi parce que c’était en solo et que maintenant, ces temps-ci, avec mon manifeste anti-folk*, c’est bizarre pour moi de jouer seul en acoustique. Ca laisse un souvenir fort, c’est clair et je crois que les gens qui le font s’en souviennent bien.

Il y avait une envie de convaincre, de plaire, de ta part ?

Oui, bien sûr, il faut avoir envie d’être à la hauteur, sinon tu laisses tomber l’histoire. Au départ, j’avais proposé de faire ça dans une maison de retraite. Je trouvais ça joli et puis ça me touche les petits vieux dans les maisons de retraite, ils sont isolés, c’était une façon de leur apporter un petit truc. Mais ce n’était pas simple, il fallait des autorisations de tourner, etc. C’était très naïf de ma part de penser que je pouvais ramener ma fraise et jouer deux ou trois chansons comme ça…

[…]
J’avais vécu ça une fois, ça m’a rappelé un festival de quarts d’heure artistiques à Nantes, à l’Usine Lu. On était plein d’artistes dans tous les domaines, théâtre, danse, arts plastiques ou musique, à devoir faire des performances d’un quart d’heure. Je devais en faire trois par soirs, pendant quatre jours. Le premier quart d’heure, j’avais prévu de faire une impro sur un accord et puis d’autres choses ensuite. Je m’étais préparé, et puis le jour venu, j’ai failli ne pas le faire. Tu es dans une situation où tu es ultra vulnérable. Improviser sur un mi majeur en chantant ce qui te passe par la tête, à ce moment-là, c’était au-dessus de mes moyens.

C’est pour ça que c’est amusant cette activité : elle te mets sur un piédestal, tu te mets sur un piédestal, mais tu te retrouves dans la peau d’un petit garçon qui passe au tableau… et qui n’a pas appris sa leçon ! Je le vis peut-être de façon extrême, il y a sûrement des gens pour qui c’est juste amusant. J’aimerais bien dire ça, mais je ne veux pas mentir : je suis content d’avoir fait ce Concert à Emporter, mais ce n’a pas été une partie de plaisir, c’était douloureux.

Le public qui vient te voir est généralement convaincu. Là, c’est l’inverse, c’est à toi de convaincre…

Je l’ai encore vécu récemment. J’ai joué dans une petite ville et tous les gens n’étaient pas venus pour moi, il y avait des mamies qui sont abonnées et qui étaient venues comme ça, par habitude. C’est un peu le même truc, sauf qu’on a répété, que je ne suis pas tout seul et qu’il y a un décorum aussi. Après, c’est à moi de travailler pour que les gens viennent aux chansons. Mais c’est différent, ça c’est mon métier.

J’aime bien défendre cette idée par rapport à la scène, j’en remets souvent une couche car il y a tellement cette image d’Epinal de la scène comme un moment de joie ou de libération. Non, ça peut être ça, ça peut être peu évident, violent. Moi, j’ai l’assurance d’être fait pour ça, mais en même temps, parfois, je me dis “Qu’est-ce que je fous là ? Pourquoi je fais ça ? “. C’est une situation mille fois plus enviable que celle de la majorité des gens, mais il y a quand même une violence. Tout le monde n’est pas prêt à le faire, et même parmi ceux qui le sont, ce n’est pas simple. J’aime bien en parler parce que je n’aime pas le discours des artistes par rapport à cela en général. Ca peut paraître de la coquetterie, mais c’est plus délicat que ça.

Cet été, à la Route du Rock, tu as donné un concert solo face à un public pas forcément conquis d’avance. Comment l’as-tu vécu ?

Quand on te propose la Route du Rock, c’est délicat de dire non. C’est un festival que j’aime bien. Et puis, comme moi, je suis dans un truc un peu mouvant entre chanson française et rock indé, le fait d’être invité à la Route du Rock, je prends ça comme un honneur, ça veut dire que je ne suis pas totalement à côté de la plaque et c’est aussi une reconnaissance du public indé, celui d’où je viens. Après le groupe n’était pas prêt et ça aurait été trop casse-gueule d’y aller directement.

Et puis le concert solo, paradoxalement, il y a une indulgence du public, qui trouve ça courageux. Au départ, c’est plus facile. Après, une fois que tu es en situation, ça ne l’est plus forcément. J’y suis allé le cœur léger, mais je me suis dit “Oh merde ! ” quand j’ai vu la scène, et puis je suis sorti tétanisé et furieux contre moi. Mais j’ai écouté les commentaires des gens et ils étaient super enthousiastes et je me suis dit que ça devait être bien. Le fait d’y aller tout seul, les gens se projettent, se disent “Oh la la, si c’était moi ! ” et du coup, finalement, c’est une faiblesse qui se transforme en force, puisque le public est presque plus respectueux, plus à l’écoute. Et puis tu es comme un funambule sur un fil, ils vont te tendre les bras. Alors que si tu es en groupe, ils vont attendre que le groupe se casse la gueule éventuellement. Dans mon cas, les gens avaient envie de me soutenir.

Je voulais faire ce festival, revenir à Saint-Malo, c’était aussi pour moi une façon de marquer la fin de cet espèce de no man’s land temporel qu’est l’été…

Il y a beaucoup d’humilité dans tes propos et beaucoup de franchise. Dans ton livre, “Un Bon Chanteur Mort“, on lit tes doutes, tes hésitations…

C’est une façade, un gimmick. Mais c’est un truc humain… Après, l’humilité, je ne sais pas. Je fais quand même un métier qui est l’anti-humilité au possible !

Ces derniers mois, tu as sorti un album, un livre, une compilation. Ca fait beaucoup de choses dans lesquelles tu te livres un peu…

Il y a toujours eu un aspect autobiographique et même narcissique dans ce que je fais. Mais l’autobiographie est rarement dans mes chansons. Je parle rarement de moi dans mes chansons. Je peux compter sur les doigts d’une main celles où je parle de moi, où j’ai l’impression de déballer des trucs. Il y a “La Peau”, “Rue Des Marais” et “Les Terres Brunes”. A part ces trois-là, et à part mettre en scène dans mes chansons des lieux où je suis allé, comme “Nanortalik”, ce n’est pas explicitement autobiographique.

Par contre, j’aime bien cette idée qu’il y ait des pistes qui soient données pour la compréhension, l’approche des chansons. Le fait de parler de ma façon de faire, ça peut éclairer l’écoute. Ou le fait de faire cette compilation et de donner quelques références. Bien sur, ce n’est pas exhaustif, j’ai fait cette compilation en me disant “Allez, les premiers morceaux qui me viennent à l’esprit ” parce que sinon, c’était impossible. Evidemment, après j’ai regardé mes disques en me disant “Merde, il n’y a pas ça, pas ça… “.

L’idée, c’était de faire un truc qui soit cohérent. C’est un truc très blanc-bec, il n’y a pas de musiques du monde, par exemple. Et aussi parce que fondamentalement, je suis un blanc-bec, un “popeux” et que si je dois emmener des disques sur la fameuse île déserte, ça ne sera pas finalement du John Coltrane, pas du Bessie Smith ou du Terry Callier que j’emmènerai (quoique Terry Callier, peut-être), ça sera des disques de blanc-bec…

C’est pour moi une partie de mon travail de faire des trucs périphériques, autour de la musique, d’écrire des trucs sur la musique. Et puis, ça m’éclaircit les idées, tout simplement aussi. Ce premier bouquin, c’était une commande de La Machine A Cailloux, mais par rapport à l’écriture, en dehors de l’écriture de la musique, ça m’a décoincé. Je ne me sens plus inapte à une écriture qui soit autre que celle de chanson.

Tu as encore un côté artisan, ouvrier, plutôt que professionnel aguerri…

Oui, c’est un work-in-progress permanent. Il suffit, par exemple, d’arrêter de faire de la scène, ne serait-ce qu’un an. Après, tu remontes sur scène, et même s’il y a des choses que tu n’oublies pas, il faut retrouver des mécanismes. Il n’y a pas d’aboutissement, ou alors des aboutissements disséminés. Tu te dis, cette chanson-là est bien, je la mets sous clé ou bien je l’affiche.

Et quelle est ta dernière satisfaction en date ?

La satisfaction actuelle, c’est d’avoir recréé très rapidement un esprit de groupe, avec des gens différents. C’est super, parce que ce n’est jamais gagné. Après sur le plan de d’écriture, “Le Sens” et “Immortels” sont deux chansons qui me plaisent vraiment et dont je suis très satisfait. Ce n’est pas une fin en soi, c’est juste un bon moment. Et je considère qu’une carrière, c’est ça en fait, des moments qui s’additionnent, sachant que tu travailles dans ce métier avec la perspective, si les choses se passent bien, de laisser derrière toi, trois, quatre ou cinq chansons, pas plus. C’est une espèce de quête un peu dérisoire, mais ça permet de mener une vie plutôt agréable aussi.

Je ne sais pas ce que je ferais si je ne faisais pas ce métier-là. Toute personne avec des velléités artistiques, si tu ne lui lâches pas la bride, elle devient folle. Il faut aussi l’identifier ce désir artistique, ça ne va pas forcément de soi. Moi, j’ai eu cette chance que c’est toujours allé de soi : dès le début, je savais que c’était là-dedans qu’était mon salut. Après en faire un truc professionnel, ça a été une chance. Je ne peux pas dire que je l’aurais fait de toutes façons. Si je n’avais pas sorti un disque chez Lithium, je ne sais pas si j’aurais pu sortir quelque chose d’autre ailleurs. […]

La meilleure façon de faire que les gens qui travaillent avec toi, autour de toi, fassent un bon boulot, c’est de leur laisser une part de liberté, qu’ils puissent s’amuser. Je ne contraindrais jamais un musicien qui n’a pas envie de jouer un morceau, à le jouer. Si ça ne lui plait pas, ou bien il ne joue pas dessus, ou bien on ne le joue pas. Evidemment, si c’est un morceau que tous les gens attendent comme “Le Courage Des Oiseaux” ou “La Peau”, ça peut être embêtant, mais ça ne s’est jamais présenté. Je n’aime pas cette idée-là, dans ce cas là, la personne adopte un comportement où sa créativité en mise de côté, où elle peut se dire “Finalement, je ne suis qu’un employé “. On ne peut pas vouloir tout contrôler, c’est idiot. Ce que tu cherches à contrôler, ce sont les choses qui te déplaisent chez toi et ce sont les choses que les gens voient en premier, qui transparaissent le plus. Et il y a des choses que les gens perçoivent chez moi et que je n’aime pas, mais en même temps, ce n’est pas un hasard si ce sont celles que j’ai envie de cacher, elles correspondent à une vérité chez moi, qui me dérange. Et donc, le meilleur moyen de se débarrasser de cette vérité qui dérange, c’est de la faire éclater au grand jour, donc de laisser aussi passer des trucs que tu n’aimes pas chez toi.

Tu as eu carte blanche pour sortir une compilation Songs Over Troubled Water , avec tes coups de cœur, tes “jalons musicaux”… C’est très nostalgique, à la fois dans le contenu et dans le procédé. Ça rappelle les cassettes que tu fais pour ta copine quand tu es jeune. C’est nostalgique mais en même temps, très actuel, puisqu’on est de plus en plus dans une personnalisation de la musique via les playlists…

Quand tu parles de cassette qu’on faisait avant, c’est tout à fait ça. Ça n’était pas aussi conscient, mais je me suis rapidement rendu compte que c’est ce que j’étais en train de faire. Une fois que j’ai trouvé le titre, Songs Over Troubled Water , je me suis dit, je ne vais faire que de l’accord mineur. Le tracklisting, il s’enchaîne bien, je trouve, mais je ne l’ai pas travaillé, c’est juste la même tonalité, quasiment, et après il y a des morceaux emblématiques pour moi (The Sundays avec “Can’t Be Sure” ou Rodolphe Burger avec “Unlimited Marriage II”).

Je ne suis pas un consommateur de musique sur internet, j’y vais parfois découvrir des trucs, mais je suis toujours de cette culture du disque-objet, gravé ou de la cassette pour les potes. J’ai un rapport très fort à l’objet, à l’image. J’aimerais bien faire un deuxième volume, que celle-ci se vende assez, pour pouvoir décliner ça sur trois volets. J’aimerais bien une deuxième compilation plus ouverte, avec des trucs brésiliens, par exemple…

C’est une manière de faire découvrir des artistes méconnus aussi…

Oui. Je pense surtout à des groupes comme Spain ou Crime and The City Solution. C’est l’idée d’apporter un éclairage sur des groupes, sur des disques. L’album de Holden, je le trouve très beau, mais il est déjà passé à l’as, il est mort, alors qu’il méritait plus que l’écho qu’il a eu. Là, c’est une façon de dire qu’il est encore là, encore disponible…

Ca meurt un disque ?

Ouais, ça meurt…

*Référence au souhait de Dominique A de n’utiliser que des instruments synthétiques, a contrario de la vague actuelle de folk plus ou moins aseptisée.