La Blogothèque

The XX à l’aube

Je déteste ce moment, quand je me demande si ce groupe que j’aime ne va pas nous être enlevé, sali et broyé par une tournée qui commence à peine et qui décidera du sort de ces quatre-là. Jusqu’ici tout va bien.

Eux, ce sont The XX, Britanniques de Londres suffisamment talentueux et attachants pour que j’ai eu envie de les voir la semaine dernière sur scène, pour la première fois, malgré ce buzz pénible qui en général veut dire «passe ton chemin».

C’était vendredi, il faisait comme d’habitude trop chaud dans ce Point FMR en parpaings. L’ambiance était bizarre parce que se mêlaient ceux qui étaient là pour la musique et les autres, ceux qui commandent des vodka-pamplemousse alors que même la bière n’est pas bonne.

Les XX se sont présentés alignés en front de scène: Jamie Smith, son sampler et sa boite à rythmes à gauche, sur un pupitre marqué d’un X blanc sur fond noir; Romy Madley Croft (guitare précise, son magnifique) et Oliver Sim (basse au solide grain british post-Joy Division) au centre et aux micros; Baria Qureshi à droite, sur un autre pupitre frappé d’un X, qui jouait de temps en temps d’un mini-clavier ou trois notes de guitare.

Je donne le nom de chacun parce que The XX est une histoire à quatre, et le concert de vendredi l’a réaffirmé. Croft et Sim sont le pivot central et les voix, mais la personnalité musicale vient clairement de Smith: c’est lui qui a produit le disque et c’est encore lui qui guide ses variations scéniques en jouant les rythmiques live. Enfin, Qureshi est le traditionnel «membre qui ne sert à rien mais sans qui le groupe n’existerait pas». Elle est donc essentielle.

Voilà les quatre qui se sont lancés fébrilement devant une fosse d’yeux et d’oreilles dédiés.
Le concert commence comme le disque par une intro brumeuse qui pose l’ambiance en trois notes. Les visages restent dans l’ombre et ils le resteront une grande partie du concert. Rien n’est pour autant vraiment calé côté lumières, on sent que l’entourage technique du groupe cherche encore un équilibre du côté des ombres et du contre-jour…

Les XX ont la lucidité comme qualité et avouent ne pas avoir le charisme de Morrissey sur scène, alors il leur faut trouver une façon d’être. Se présenter à quatre et pas à trois+un ou deux+deux est déjà un geste important, offrir les voix avant les visages en est un autre.

La première partie du concert se raconte vite: une poignée de morceaux (Crystalised , VCR …) jetés à la va-vite… On imagine déjà le moteur du tour bus qui chauffe dehors, un concert qui va durer 47 minutes et beaucoup de déception. Reste que les voix, malgré quelques problèmes de son sur le micro d’Oliver Sim et une interprétation appliquée encore trop proche des versions de l’album, foutent les poils.

Romy Madley Croft qui chante sous sa mèche vous broie le cœur sans lever les mains; puis Oliver Sim, son accent et son sous-pull, achèvent de vous assécher la bouche. C’est très beau et ça efface un doute né après l’écoute du disque et qui traverse un nombre incalculable d’albums sortis ces derniers temps: les XX chantent vraiment bien, pas seulement en studio. Les deux voix s’accordent à merveille, comme si elles étaient condamnées à jamais à chanter côte à côte après avoir grandi ensemble depuis le plus jeune âge. Elles sont le noir et le blanc qui s’est imposé au groupe.

La deuxième partie du concert est un basculement. Soudain, sans explication, le temps se distend et le groupe se met à planer au dessus de ses chansons, qui quittent alors leur carapace figée pour occuper tout l’espace. Je ne sais pas combien de temps a duré cette seconde partie, visiblement 45 minutes et quelque, je ne sais plus combien de titres The XX a joués pendant ce temps. On y a peu à peu perdu la notion du temps et des frontières entre les chansons… Les voix, la guitare, la basse et cette rythmique minimaliste, avec ses micro-secondes d’imperfection liées à la manipulation humaine qui lui donnent un supplément d’âme; tout s’est mis à tourbillonner et à briller en clair-obscur.

En guise de final, on a eu droit à la sublime et désormais classique reprise du Teardrops de Womack & Womack, suivie de Stars , qui referme également l’album. Et rien d’autre. Un vrai merci sincère mais pas de rappel, le groupe avait tout dit pour l’instant. Je n’ai pas pris ça pour un snobisme, et je crois que le reste de la salle non plus. On verra si ce geste devient une marque de fabrique des XX comme il l’est pour The Wedding Present.

Tout ça raconté, il faut relativiser. Les XX ne sont pas les sauveurs de la pop mondiale. Ce ne sont que quatre gamins d’à peine 20 ans qui font une très belle pop mélancolique et qui se lancent dans leur première tournée européenne en tête d’affiche après plusieurs mois d’intense bombardement médiatique pour une fois mérité. Mais ils donnent l’impression de gérer ça plutôt bien, sobrement et surtout en bloc soudé, à quatre sinon rien, et ce concert du Point FMR encourage à les compter parmi les groupes qu’on aimera encore au printemps prochain.

Ils reviendront en février à Paris, et j’espère ailleurs en France.

Photos:

– bandeau: oliver.peel
– groupe live: Paulette
– Romy Madley Croft live: chmanceau