La Blogothèque
Mercredix

Re-bachotage de solfège

Avertissement au lecteur sur la ligne éditoriale : il ne s’agit pas ici de donner à entendre les accords les plus tordus jamais conçus. Sinon, on aurait fait un spécial jazz avec 80% de Monk dedans. Il s’agit bien des enchaînements les moins naturels que la pop ait enfanté. La pop est une musique très “simple” du point de vue des musicologues, qui fait la part belle au premier, quatrième et cinquième degré de la gamme. Elle s’offre aussi facilement au sixième, au troisième et au deuxième, mélancoliques accords mineurs. Ce matériau-là nourrit 90% de la production, et les morceaux ont besoin d’être sublimés par une voix, un texte, un arrangement, un son, un message, un peu de tout ça, pour tutoyer nos émotions les plus intimes. Dans cette sélection, nos artistes vont plus loin, bâtissent des mélodies qui auraient été hors d’atteinte sans une grile d’accords inventive, jaillie des cerveaux les plus érudits ou les plus illuminés. Et pour ceux auxquels la notion d’accord ne dit rien, osons ces comparaisons : l’écriture de ces morceaux, c’est comme quand Zidane trouve une solution de passe que même son entraîneur ne voyait pas, comme quand un grand chef relève un dessert avec du poivre, comme lorsqu’un grand couturier marie des teintes apparemment ennemies. C’est du grand art.

1. NIRVANA – Lithium (1991)

Avant les cheveux sur les yeux, avant les doigts d’honneur dans le livret, avant le matos génocidé, avant la voix rouillée par la rage, et au moins à égalité avec cette énergie inouïe, il y avait chez Nirvana un goût pour la plus ouvragée des pop music, un travail intense sur les mélodies, un militantisme du refrain parfait. Tout, absolument tout sauf du défoulement gratuit. Dans Lithium , la basse appuie sans ostentation cet enchaînement d’accords qui, sur les couplets, pourrait se suffire à lui-même, mais que Cobain accompagne d’un voyage vocal vénéneux. Yeah.

Le moment-clef : “cause todaaay

2. THE EASYBEATS – Friday on my Mind (1966

On dira ce qu’on veut sur la capacité probablement sans égal des Stones à retourner un espace et une foule avec juste une batterie et trois amplis, en tout cas jamais nos amis n’ont écrit une pièce aussi éclatante que l’inusable Friday on my Mind des Easybeats, qui partagent le même son sauvage dérivé du rhythm and blues. Au même titre que Procol Harum n’existe pour l’éternité que par A Whiter Shade of Pale , les Easybeats doivent toute leur gloire à ce bijou de power-rock.

Le moment-clef : “coming tuesday, I feel better

3. THE BEACH BOYS – God only knows (1966)

Nous sommes ici dans le temple de l’accord “chiadé” et de tous les luxes qui y sont associés. Mélodie, arrangements, interprétation : le dream team au grand complet. On s’arrête là. Même si la blogo fonctionne sur l’enthousiasme le plus spontané, trop de superlatif tue le superlatif.

Le moment clef : “The world could show nothing to me

4. THE VELVET UNDERGROUND – Candy says (1969)

Point de larsen, de violon strident ou de tom basse ici. Le Velvet livre une quasi folk song lumineuse et empoisonnée. Pour raconter les tourments d’un travesti aux idées noires sans faire souffrir l’ampli, il fallait jouer sur les différents climats qu’une gamme pervertie peut suggérer. C’est beau comme Perfect Day.

Le moment clef : “I’ve come to hate my body

5. BELLE AND SEBASTIAN – Seeing other people (1996)

Ah, les descentes (ou montées) chromatiques. Elles sont les compagnons naturels des passages d’accord couillus, et Belle and Sebastian en joue ici à merveille dans les passages au piano. Un enchaînement chromatique, késako ? C’est quand, hum… Pas le temps. Ecoutons Gainsbourg.

Le moment-clef : “I hand over the window”

6. SERGE GAINSBOURG – Sous le soleil exactement (1967)

Gainsbourg écrase son exquis refrain sous deux accords tonitruants, uniquement séparés par ce fameux micro-écart chromatique, également appelé le demi-ton. C’est génial, mais peut-être pas autant que la séquence pondue après les coups de timbales. Comme le pont du milieu des Sucettes à l’anis (Michel Berger l’en a félicité en direct à la télé). Comme le ré dièse mineur sorti de nulle part sur Melody Nelson, . Jean-Claude Vannier se vantait récemment de l’avoir imposé à un Gainsbourg récalcitrant, et pourtant capable de tout (ah, La Javanaise …)

Le moment-clef : “Exactement, juste en-dessous

7. GEORGES BRASSENS – Trompettes de la renommée (1962)

Délectez-vous de ce texte hilarant et poétique, c’est cadeau. En ce qui concerne notre sujet, Brassens est comme Nirvana (qui l’eût cru ?) : il y a une urgence absolue à torpiller les clichés. Une légende est tenace, selon laquelle Brassens a joué la même chanson toute sa carrière. L’homme de Cette n’était pas loin d’avoir la même richesse de vocabulaire sur le manche de sa guitare que stylo à la main. Ses partenaires – contrebasse, deuxième guitare – savaient le mettre en valeur mieux que lui-même. Démonstration ici.

Le moment-clef : “Refusant d’acquitter la rançon de la gloire

8. LOVE – Old man (1967)

Forever changes est un album qui aurait pu remplir à lui seul cette liste. Dans Old man, chaque vers chanté semble lancer un défi au précédent dans l’inventivité mélodique. Un morceau qui papillonne dans les airs à la recherche du bon endroit pour se poser et se refuse obstinément à le faire. Et les cordes, derrière, se régalent. Opportunistes va !

Le moment-clef : “Telling me he’d seen the light

9. ELLIOTT SMITH – Tomorrow Tomorrow (1998)

A l’apprenti guitariste nourri aux tablatures qui font 95% de la musique populaire, Elliott Smith donnera toujours l’impression de ne pas jouer du même instrument. Tellement de richesse, d’idées, d’enchaînements outranciers, de facilité. XO , comme Forever changes , aurait pu nourrir l’intégralité de cette chronique. Avoir trouvé à l’oreille le sol mineur sixième qui fait le sel de Waltz #2 est un souvenir personnel tenace qu’il n’est pas possible de ne pas confesser ici (“That’s the girl …”).

Le moment-clef : “I heard the hammer at the lock “.

10. RADIOHEAD – Just (1995)

Non seulement Radiohead est un multi-récidiviste des coups tordus, mais il a commencé tout petit. Dès son deuxième album, The Bends , truffé de cas d’école pour apprentis en solfège, le groupe de Thom Yorke se permettait de construire une chanson sur trois enchaînements d’accords totalement différents, quasiment gratuits, tous aussi malades les uns que les autres. Just . Et ça reste du pur rock n’roll.

Le moment-clef : “Teach you how to be a holy cow

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Et voici la video de deux spécimens pour ceux qui souhaitent du rab :