La Blogothèque

#05 : “I sing just to know that i’m alive”

C’est Vic Chesnutt, par le biais d’une reprise touchante enregistrée pour son “North Star Deserter”, qui nous a remis sur la piste de “Fodder on My Wings”, disque mal foutu enregistré par Nina Simone à Paris en 1982. Ce n’est pas le dernier album de la chanteuse, qui en enregistrera deux en studio derrière, mais c’est le début d’un long chemin musical qui n’aura plus de sommet, un dernier sursaut de génie et une dernière colère.

Le 21 avril 2003, le bazar surréaliste d’André Breton venait d’être dispersé aux quatre vents chez Drouot, et Nina Simone mourait.
Ce soir-là, lorsque la dépêche AFP est tombée, elle n’était plus qu’un nom, une figure floutée par le temps, embrouillée en compagnie d’Ella Fitzgerald et Sarah Vaughan. Je ne savais même pas qu’elle était encore vivante, et visiblement le flottement était partagé.

«PARIS (AFP), lundi 21 avril 2003, 23h13 – La chanteuse de jazz américaine Nina Simone est morte à son domicile lundi à Carry-le-Rouet (Bouches-du-Rhône) à l’âge de 70 ans, a annoncé lundi son manager Clifton Henderson.»

Nina Simone, chanteuse de jazz. Alors qu’elle se voulait musicienne tout court et pianiste avant tout…
En 2003, je la connaissais comme l’interprète de My Baby Just Cares for Me et de ce morceau sanguin comme un boxeur au bord du KO, prêt à un dernier sursaut: Sinnerman . C’était tout: j’étais trop jeune, on ne l’entendait plus beaucoup, on ne la voyait plus. Elle appartenait à une époque si lointaine.
Ce soir-là, Nina Simone aurait pu disparaître à jamais pour moi, ne rester que la pianiste noire au regard de folle qui s’est imprimée en une des journaux du lendemain.

Seulement, un peu plus loin, la même dépêche citait la chanteuse: «Si j’avais eu le choix, j’aurais été une tueuse, j’aurais rendu coup pour coup.»

Une phrase comme ça, ça s’accroche, ça remonte lentement à la surface et ça résonne comme une alerte quand, hasard des choses qui doivent arriver, des chansons de Nina Simone reviennent hanter le quotidien. Il fallait que je m’intéresse à cette dame et ce fut fait, de façon désordonnée mais maniaque. Accumulation, tentative de compréhension… C’est raté, c’est impossible. Personne ne peut vraiment comprendre qui fut Nina Simone et elle-même ne comprit semble-t-il pas grand chose aux 20 dernières années de sa vie.

Depuis 2003, chaque évocation de l’œuvre d’Eunice Waymon trouve donc un écho, ou à défaut entrouvre un nouveau chapitre de la forêt abandonnée qui entoure sa discographie, épines acérées et lianes enchevêtrées. Des albums introuvables, beaucoup de rééditions mal foutues, malhonnêtes même: des compilations qui oublient son talent de pianiste, d’autres qui se concentrent sur ses jeunes années souriantes et se cachent les yeux pour ne pas voir la femme noire au poing levé des années 60, encore moins les errements musicaux, les ratés et les éclairs de lucidité épique des années 70 et 80.
La mémoire ne conserve que les bons souvenirs, mais on ne peut pas réduire la vie de Nina Simone à ses succès. Ils furent entourés de trop de colères et de tant de détresse improductive qui la gardèrent éloignée du monde pendant de longues périodes qui peu à peu devinrent sa vie quotidienne, perdue dans l’alcool et l’ennui, au Libéria, en Suisse, aux Pays-Bas puis en France.
Cette vie fracassée n’apparaît que par touches trop timides dans les disques disponibles, parfois au détour d’un livret ou de phrases militantes qui s’échappent des puissants enregistrements en public.

Nina Simone mérite bien sûr une réédition sérieuse, lucide et enfin unifiée de son œuvre intemporelle. Mais l’éparpillement de ses enregistrements entre divers labels rachetés, revendus ou disparus, ajouté aux innombrables histoires personnelles qui y sont liées, rend pour l’instant cette envie utopique.
Il faudra donc se contenter d’un pilier, le très valable coffret Four Women, the Nina Simone Philips Recordings qui retrace des années qui furent parmi les plus fructueuses, de quelques albums qu’il faut parfois aller chercher en version japonaise, et donc d’une série de live à choisir avec précaution – Nuff Said, Live at Ronnie Scott’s, Emergency Ward!… , ses apparitions à Montreux
Enfin, tout au bout de la route accidentée, il ne faudra surtout pas oublier un vilain petit canard sorti en 1982 sur Carrère (label français donc) et réédité en fin d’année dernière par Frémeaux et associés: Fodder on My Wings, le dernier bon disque de Nina Simone qui en dit tant sur elle, avant que l’émotion ne déserte peu à peu les suivants.

Quelque temps avant sa réédition, Fodder on My Wings était déjà revenu à nos oreilles via un sentier de traverse nommé North Star Deserter, splendide album signé Vic Chesnutt et Thee Silver Mount Zion dont on ne s’est toujours pas remis ici.
Fan avoué de la grande dame, avec qui il partage des origines sudistes (Caroline du Nord pour Simone, Virginie pour Chesnutt) ainsi qu’un amour complexe pour la boisson en grande quantité et les nuits qui se terminent dans les brumes du néant, Chesnutt compte parmi les rares musiciens à qui on pourrait confier l’ensemble du catalogue de Nina Simone en sachant qu’il en ferait bon usage.

Lancé seul à la guitare au milieu d’un disque débordant par ailleurs de musique et de voix empilées, il reprend Fodder on her Wings, le morceau-titre du disque de Nina Simone (à moins qu’il ne l’ai emprunté à Let it be Me, album de 1990, mais je ne crois pas), dans une forme dépouillée d’une sensibilité incroyable.
La version de Vic Chesnutt est de celles qui surclassent leur modèle, et son interprétation sur la scène de la Cigale lors de sa tournée 20007/2008 est une apogée de force gracile qui reste coincée dans la gorge de ceux qui l’ont entendue – «Comment, c’est tout ce que vous avez pour Nina Simone? Allez applaudissez, you son of a bitch!», avait-il lancé à la salle, qui dans sa grande majorité découvrait que ce titre était une reprise.

Mais Fodder on her Wings n’est pas le premier morceau du disque de 1982.
Comme dans toute histoire un peu longue, posons donc le contexte.
À l’époque, Nina Simone commence vraiment à faire n’importe quoi avec sa vie: elle s’est fait virer de RCA, elle n’a plus un rond et a été condamnée quelques années auparavant par le fisc américain pour des irrégularités montées par son ex mari/manageur… Elle vadrouille entre la Suisse, où elle s’ennuie, les États-Unis, où elle a peur, Israël, où elle flirte avec le mysticisme, et l’Afrique de l’Ouest où elle guette le premier homme riche valable pour en faire son mari. Au passage, elle suit quelques hommes trop aveuglément, en insulte encore plus et laisse des notes d’hôtel restées historiques.

Il faut lire les pages de la solide biographie écrite par David Brun-Lambert qui sont consacrées à l’arrivée de la diva à Paris (faute de mieux) «avec 50 dollars en poche» … avant de se faire jeter de chez Claude Nougaro, qui l’avait accueillie pour quelques nuits et qu’elle a pris pour un rôdeur avant de le poursuivre avec un couteau.
Brun-Lambert retrace ensuite brièvement les circonstances de l’enregistrement de Fodder on her Wings : Yves Chamberland, producteur de Salvador ou Sheila mais surtout propriétaire de l’historique studio Davout, qui se laisse convaincre de monter une session pour Nina Simone en janvier 1982. Puis ces trois semaines de travail chahutées par les envies contradictoires et les colères de la chanteuse. Bref.
Sydney Thiam et Paco Sery (batteur de Sixun) sont aux percussions, Sylvain Marc à la basse. Nina Simone est au piano, bien sûr. On ne sait pas trop qui joue de ce synthé qui rajoute des nappes qui tentent de simuler des cordes un peu partout et qui alourdissent copieusement le disque. Il y a aussi des cuivres assez présents, qui ne sont pas crédités non plus…
Une chose qui est bien présente par contre, tout au long des enregistrements, ce sont les bracelets de la pianiste. Des bracelets qu’on imagine épais et en bois, qui s’entrechoquent et cognent la caisse du piano en faisant un raffut du diable. On imagine aisément Chamberland se faire rembarrer au premier jour de studio et abandonner l’idée de voir Nina Simone les enlever. Ce n’est pas plus mal au final, ils ajoutent une dimension très live et sauvage à l’affaire.

Entrons dans le disque.
Nina Simone en a écrit tous les morceaux, à l’exception d’une reprise du Alone Again Naturally de Gilbert O’Sullivan (dont elle change les paroles, on y revient) et d’un chant traditionnel afroaméricain (Il y a un baume à Gilhead ).

I Sing Just To Know That I’m Alive

La rythmique est enlevée, franchement afrocaribéenne, relevée par des cuivres et des chœurs. Le piano cavale sans but précis. La basse est assez saillante mais ne cède pas au son jazzy métallique de l’époque qui a si mal vieilli. Nina Simone scande «1981», «1981», «1981» … Comme si elle essayait de se persuader que oui, elle a bien réussi à atteindre les années 80 et même à refermer 1981. Qu’elle est en vie. «I play just to know that i’ll survive. […] I sing and I swing. Je chante oui je chante. I sing and I swing», dit-elle avant de refermer cette introduction très fière. Nina Simone y regarde de tout en haut ceux qui la donnait pour finie.

Fodder in Her Wings

[track id="2300" src="http://download.blogotheque.net/Audio/DJB/Nina-Simone_Fodder-In-Her-Wings.mp3"]
Voilà ce fameux morceau qui pointe. Il se lance sur une fausse ouverture qui serpente: des woodblocks, des frottements de percussions et des chants qui sonnent très africains – reste à savoir de quelle tradition.
Puis le silence, et un synthétiseur réglé sur «clavecin» qui apparaît. C’est moche, on se demande bien qui a eu cette idée. D’autant que le piano arrive à la suite et que les mains de Nina Simone sont toujours aussi merveilleuses, fatigue ou pas. Le synthé ne disparaît pas pour autant: il vient faire le malin derrière, s’imagine en train de jouer la B.O. de Rencontres du troisième type . C’est là encore malvenu, mais le piano continue sa vie sans écouter personne.
Puis Nina Simone chante enfin. Elle parle presque par moment. La voix est un peu rauque. Le texte est très court et referme cette chanson bizarre, épique, très mal foutue mais finalement émouvante pour ce qu’elle dit de la pianiste à ce moment précis.
Fodder in Her Wings «raconte l’histoire d’un oiseau tombé dans le fumier, qui s’est brisé une aile dans sa chute et ne peut plus voler.» L’oiseau est au milieu des humains, apeuré, et parvient à fuir aux «États-Unis, en France, en Suisse». Mais il a «de la poussière dans le cerveau» et ne peut aller loin. Alors il s’arrête et observe le monde des hommes et se dit qu’eux aussi ne savent plus, ne peuvent plus vivre, qu’eux aussi ont les ailes alourdies par la saleté. Nina Simone n’avait pas écrit de morceau plus personnel depuis très longtemps.

Vous êtes seuls, mais je désire être avec vous

Que dire de plus? Nina Simone est à l’époque une femme seule, sans histoire amoureuse sérieuse, comptant les amitiés solides sur les doigts d’une main. Sa fille est loin…
La chanson est surtout intéressante parce qu’elle est privée d’instrument pendant une grosse minute, se construisant en empilant les voix de Nina Simone et de ses musiciens. La même phrase est répétée à l’infini, comme un appel à l’aide. C’est ce qu’elle est sans aucun détour; Nina Simone ne cachait pas sa détresse sentimentale.

Alone Again Naturally

[track id="2302" src="http://download.blogotheque.net/Audio/DJB/Nina-Simone_Alone-Again-Naturally.mp3"]
Variation très libre à partir de la popsong composée par Gilbert O’Sullivan en 1972, ce titre comptera un jour parmi les grandes heures de Nina Simone: pour sa dimension autobiographique, pour ses tentatives musicales pas forcément abouties, pour sa force évocatrice et sa force tout court.
Nina Simone ne garde que la mélodie centrale de la composition de O’Sullivan, qu’elle introduit par une bizarre ligne de piano cabaret. Puis elle chante les derniers moments de son père en réglant ses comptes au passage: elle raconte l’absence de chagrin qui l’a envahie lorsqu’elle a appris la disparition de ce père qu’elle refusait de voir depuis des années suite à une fâcherie; elle étale tous ses reproches et surtout la trahison dont elle l’accusait: celle d’avoir un jour agi comme tous les autres, d’avoir profité d’elle et de sa célébrité.
Tout au long de ce monologue au piano coupé par un pont englué dans de nouvelles moches nappes de synthétiseur, on entend ces fameux bracelets. On entend aussi la respiration qui pousse une voix qui a conservé son expressivité tout en avançant vers la sécheresse rauque.
La partie la plus épique vient après le pont: Nina Simone répète avoir attendu la mort de son père pendant trois semaines en refusant de le voir, puis avoue le regretter, aimer ce père à qui elle a refusé une mort apaisée. Elle dit se sentir coupable mais la voix ne tremble pas, les phrases sortent comme si elle mentait à son psy. Chacun se fera son idée, mais à l’issue de ce chef-d’œuvre bancal, j’ai toujours eu l’impression que Nina Simone n’avait fait qu’effleurer ce gros pieu planté dans son cœur depuis de longues années.
Elle y reviendra d’ailleurs dans son dernier album en studio, A Single Woman (1993), en reprenant Papa, Can You Hear Me?, composé par Michel Legrand et chanté originellement par Barbara Streisand.

La suite du disque est faite de remplissage (Colour is a Beautiful Thing, Heaven Belongs to You… ), d’une déclaration d’amour contrarié (en français) au peuple suisse (qui «parfois n’est pas bon» ), d’un râle noir qui garde tout son mystère et offre cinq minutes et trente-trois secondes de piano impérial (Thandewye ), d’une grosse blague (Stop, où Nina Simone étale encore une fois sa haine pour le morceau Send in the Clowns ) et d’un final bof.

Voilà Fodder on My Wings, disque facilement racoleur, un peu bricolé aussi. Mais les derniers lambeaux de l’immense talent de Nina Simone sont tous là pour prouver encore qu’on n’étouffe pas un caractère comme ça sous la solitude et l’alcool. Nina Simone n’était semble-t-il pas toujours très impliquée lors de ces séances qui durèrent trois semaines, mais les quelques grands morceaux posées sur bandes sont passionnants quand on s’intéresse un minimum à la dame de Tryon.

En avril 2003, lorsque Nina Simone est morte presque seule dans sa maison de Carry-le-Rouet, les radios ont diffusé ses grands classiques. Mais Four Women, Mississippi Goddam ou My Baby Just Cares for Me étaient des chansons d’une autre époque, qui racontaient la Nina Simone d’une ère révolue. Fodder on My Wings parle d’une immense artiste qui tente d’exister encore aux yeux de son public effiloché.
Nina Simone n’enregistrera plus grand chose de valable en studio. C’est son dernier envol.