Magnolia Electric Co. a sorti cet été un nouvel album, Josephine , complexe et presque déroutant. Le groupe sera en concert le 14 septembre au Café de la Danse dans le cadre du festival Eldorado Music Club. Sous ce nom ou sous celui de Songs: Ohia, la musique de Jason Molina incarne différents rocks américains, ceux qu’on aime plus que de raison et ceux qui irritent un supposé bon goût. Parce que les avis divergeront et qu’il sera difficile de s’accorder en quelques lignes, il faudra plusieurs parties à cet article pour tenter des justifications discutables. La première sera consacrée à Songs: Ohia.
Il serait hypocrite de s’avouer fan intégriste de l’œuvre de Jason Molina , l’homme a trop déçu. Non pas en raison d’albums bâclés ou indignes, d’un talent gâché ou d’une propension au dilettantisme, mais simplement parce qu’on n’arrive pas à saisir ce qui chez lui différencie l’artiste esthète du péquenot, le folkwriter touchant frère de style de Will Oldham et de Bill Callahan, du redneck qui truffe ses paroles de références absconses au baseball… On trouvera des circonstances excusables à certains de ses rocks enflés, on pardonnera des enregistrements précipités comme on tiendra en plus hautes estimes quelques uns de ses disques. Ceux de Songs: Ohia en particulier.
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Mi Sei Apparso Come Un Fantasma est un des disques les moins connus de Jason Molina, période Songs: Ohia (1996-2002, pour simplifier). C’est un album presque pirate, paru sur un obscur label italien (Paper Cut Recordings) et aujourd’hui revendiqué dans la discographie officielle. C’est un live, enregistré en septembre 2000 dans un bâtiment moyenâgeux de Modène devant une assemblée visiblement peu fournie, une sorte de concert de vacances. Il n’y a que huit morceaux sur le disque, trois ont des titres et cinq sont sobrement « Untitled » (ils seront nommés ultérieurement, mais n’apparaîtront pas forcément sur d’autres enregistrements studios). On peut faire son cœur de pierre et ne pas céder, garder l’oreille hermétique et annihiler toute émotion, on peut rester insensible mais on ne peut mésadmettre la matière première, limpide et précise, la cohérence et l’homogénéité du répertoire. Si l’on baisse la garde, d’un rien, il y a du vivant, de l’organique, des chansons habitées d’une ferveur quasi-religieuse et juste ce qu’il faut de lyrisme. C’est Jason Molina au sommet de son talent brut, délicat et puissant, sans traits forcés. C’est sa musique telle qu’elle me touche le plus, humble ou faussaire magnifique…

Car Mi Sei Apparso Come Un Fantasma n’est pas le disque le plus représentatif de Songs: Ohia, il capture un instant à part, un témoignage d’une période brève, celle qui a suivi l’enregistrement de Ghost Tropic , disque essentiel où les chansons de Jason Molina s’étalaient, où les rythmes étaient lents, les mouvements parcimonieux et où l’on pouvait presque deviner les notes à l’avance. En concert, alors, on retrouvait ce dépouillement et cette retenue. Mais Songs: Ohia c’était, au départ, du brut et du brouillon. Sur Hecla & Griper , en 1997, Jason Molina chante faux, il crie quand c’est dispensable et rend sa musique presque pénible. Tentatives d’apaisement après des années en tant que bassiste dans des groupes plutôt orientés métal, les premiers essais (un single sur Palace Records en 1996 puis les premiers disques chez Secretly Canadian, label qu’il ne quittera plus) sont rugueux mais augurent de compositions précieuses. Rapidement, la musique de Jason Molina se polit. Avec les rencontres, elle s’ouvre. Comme Will Oldham, Jason Molina n’enregistre presque jamais deux fois avec les mêmes musiciens. Il joue des circonstances et, ponctuellement, d’accointances écossaises brillantes : Alasdair Roberts (Appendix Out), Aidan Moffat (Arab Strap) et David Gow (Sons And Daughters) l’accompagnent sur le très beau The Lioness enregistré à Glasgow. Alasdair Roberts, encore, Mike Mogis (Lullaby For The Working Class) et Shane Aspegren (Berg Sans Nipple) sont son backing band sur Ghost Tropic … L’art de s’entourer, sans bruit, de ceux qui seront réputés plus tard ; une propension aussi à être prolifique sans regret, de ne presque pas se retourner et de créer sans se soucier vraiment de la postérité et de ce qu’on le suive ou l’abandonne. En 2002, avec le mini-album de Amalgated Sons Of Rest , Jason Molina exhauce une sorte de fantasme ultime en collaborant avec Will Oldham et (toujours) Alasdair Roberts. Chansons minimalistes, folks très traditionnels loin des clichés indés, l’album suivant est patiemment attendu, comme s’il devait être une bible du genre.
Didn’t It Rain s’amorce sur deux morceaux paisibles, légèrement électriques, avant de virer presque blues sur « Ring The Bell » et de conserver cette tonalité et cette ligne pesante jusqu’au bout. L’album est plus produit, plus carré, plus costaud, peut-être comme si Jason Molina, après avoir étalé une sorte de sensibilité honteuse pendant des années, avait décidé de prendre on ne sait quoi (une carrière ?) à bras le corps et de se mettre à revendiquer un nom, un titre, une reconnaissance de style. On hésite entre se réjouir pour lui et s’apitoyer sur notre sort d’adepte délaissé, qui n’arrive pas à aimer l’album sincèrement et se force à le trouver remarquable. L’impression d’une époque révolue mais l’espoir que l’évolution sera quand même appréciable. Si tout est dit avec Songs: Ohia, il est temps d’abandonner le patronyme.
[A suivre…]





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