La Blogothèque

#04 : Here came the sun

Il y a exactement quarante ans, les Beatles n’avaient plus que quelques jours à vivre, mais le monde ne le saurait que plus tard. Abbey Road était leur ultime projet. Un disque d’un éclat magnifique, coincé entre les sessions lugubres de “Let it Be” (janvier 1969) et sa parution post-mortem (mai 1970).

“Comment se dire adieu”. Le titre de la présente rubrique fut, il y a exactement quarante ans, au coeur de l’été 1969, un sujet d’épreuve proposé à quatre musiciens coincés dans un studio du Nord de Londres, dont l’adresse serait bientôt connue de la planète entière. Comme un sujet de philo existentiel, guitares à la main, micros ouverts, la séparation étant clairement dans l’air et franchement inévitable. Paul McCartney, John Lennon, George Harrison et Ringo Starr avaient convoqué George Martin, leur producteur de toujours, pour retrouver, à l’heure où leur groupe n’en est déjà plus un, ce qui avait cristallisé leur génie. Epreuve. Le terme est approprié si l’on songe aux dernières images filmées des Beatles. Captées en janvier de cette année 1969 pour les besoins d’un film sorti tout droit du cerveau de Mc Cartney – “on va répéter toutes nos nouvelles chansons, on va capter ça pour en faire un long métrage, et on les enregistrera d’un coup lors d’un concert unique qui deviendra l’album ” – elles donnent à voir un groupe en parfaite déliquescence, qui n’a pas envie de jouer de musique et se force à le faire pour des raisons semblent lui échapper. Inaudible et terrifiant spectacle de télé réalité, Let it Be , le film qui en sera issu, a de fortes chances d’échapper à la fièvre rééditrice d’Apple en raison même de ce qu’il contient. Aujourd’hui introuvable autrement que sous le manteau, ce témoignage empêche de comprendre comment ces quatre là accoucheront, huit mois plus tard, d’un disque aussi lumineux et riche qu’Abbey Road , peut-être le plus sous-estimé des grands disques des Beatles.

Abbey Road , dont il sera question ici, chronique le dernier souffle des Beatles mais ne parle pas de leur éclatement. Il est, en fait, exactement le contraire d’une mort : l’ultime témoignage du miracle de complémentarité qui a révolutionné la musique durant les années 60, un dernier instant de grâce coincé entre de longs mois de ressentiments, des bruits de vaisselles cassée et la sensation partagée par les quatre qu’ils devaient faire autre chose de leur vie. La mort officielle des Beatles sera annoncée plusieurs mois plus tard : le 10 avril 1970, par communiqué, trois semaines avant la sortie de l’album Let it Be . Le processus réel de désagrégation, lui, était bien antérieur. Reste qu’Abbey Road, enregistré pour l’essentiel en juillet et août 1969, est la der des der de leurs expériences partagées en studio. La der des der de leur expérience, tout court.

Dans le détail, la fin des Beatles a pris racine en 1967 avec la mort de leur manager Brian Epstein, jamais remplacé en tant qu’intermédiaire entre eux et le monde réel. Elle devint tangible en 1968, année de l’enregistrement de l’album “blanc” en front dispersé. Ringo quitte les trois autres le 23 août 1968 avant de se raviser. Il sera imité début 1969 par Harrison, pendant les sessions de Let it Be. Après le concert sur le toit du 3, Saville Row le 30 janvier 1969, les Beatles vivent une année où leur musique est un sujet marginal, qui intéresse le monde entier sauf eux-mêmes. Il est éclipsé par une somme d’emmerdements ou d’aspirations à l’épanouissement individuel, les deux pouvant se cumuler quand il s’agit de faire évaluer le rôle de Yoko Ono par les trois autres. Il y a leur maison de disques, Apple, qui les ruine ; un désaccord brutal entre McCartney et les autres sur le choix de leur manager ; des mariages et, pour Lennon, le prolongement artistique qui l’éloigne du groupe (premiers actes d’une carrière solo et pacifisme militant) ; l’arrestation de George pour possession de marijuana ; un accident de la route pour Lennon et Ono, etc…

La fin réelle des Beatles se joue entre deux dates, mais personne ne le sait encore. 22 août 1969, une séance photo à Tittenhurst Park constitue leur dernière séance de travail commune (ce n’est pas celle du passage clouté, datée du 8 août). 20 septembre 1969 : Lennon, le fondateur du groupe, annonce aux autres que “pour lui, le groupe est terminé “, qu’il “divorce, comme il l’a fait avec Cyn ” (sa première femme). Il ne reviendra jamais. Abbey Road paraît en Angleterre six jours plus tard.

La critique et le public saluent un chef-d’oeuvre à grand coups de critiques conquises et de ventes exceptionnelles. Pourquoi les musiciens qui, en juillet 1968, avaient poussé leur ingé son, Geoff Emerick, à quitter le studio à force de vacheries mutuelles, ont-ils eu la force de se sublimer une dernière alors que tout ce qui les liait semblait asséché ? Quarante ans après, malgré toute la littérature disponible sur les Beatles, cela constitue encore un mystère. Pour tenter quelque chose, on n’a guère trouvé mieux que cette phrase de David Frickie dans l’indispensable ouvrage édité par Mojo en 2005 : “Les Beatles savent instinctivement qu’il est crucial de partir de la même façon qu’ils ont débarqué en 1962, c’est-à-dire comme le plus grand groupe de rock de l’histoire. Let it Be est une nécrologie en attente de publication. Abbey Road est la prière inconsciente des Beatles à l’adresse du public : souvenez vous de nous ainsi” . Prière inconsciente : cela semble exact. S’ils avaient les réponses à nos interrogations, les membres du groupe ne les ont pas livrées. Sur les onze heures que dure leur documentaire TV Anthology (1996), dix minutes sont consacrées à Abbey Road , total ridicule pour un disque de cette importance. Et encore, figurent-elles dans un passage intégralement consacré à l’explosion du groupe que l’on peut qualifier de révisionniste puisqu’il méconnaît les neuf mois qui s’écouleront jusqu’à la parution de Let it Be , autant dire les noms d’oiseau, les égoïsmes et les coups fourrés.

(deleted Video : http://www.youtube.com/watch?v=XDTi_La94Uo)

Sur Abbey Road , il y a d’abord les évidences : cet album, inégal, abrite de pures merveilles : Come Together, Something, Here comes the sun, BecauseIl s’ouvre par les deux premiers titres cités et s’impose de très loin comme l’entrée en matière la plus époustouflante de la carrière du groupe. Abbey Road enfante aussi un trésor caché, concept qui est presque non sens dans la discographie mille fois disséquée des Fab Four : I Want you (She’s so heavy) , ode de Lennon à Ono, préfigure le chef d’oeuvre Plastic Ono Band , qui sera bientôt le premier acte véritable de sa carrière solo (1970). Ce titre incandescent est l’enfant naturel du blues, du gospel et du hard, oublié sans raison valable par toutes les compils commémoratives quarante ans durant. I Want you , en fait, n’a qu’un défaut : sa situation dans la track-list. Dernière piste de la face A du 33 tours, il est éclipsé par l’entame fantastique dont nous parlions et le mythe auquel est associé Abbey Road , ce medley qui occupe quasiment toute la face B. Sept (bouts de) morceaux de deux minutes ou moins, qui s’enchaînent sans fil rouge comme des spots de pub (ou comme un mini-opéra, dit McCartney). Les riffs rageurs succèdent aux pauses contemplatives, la batterie sonne plusieurs réveils tandis que les voix fusionnent à nouveau, tout s’enchaîne sans autre fil rouge que l’urgence du rock n’roll et la volonté de retarder l’inéluctable instant. Au moment de graver leurs dernières notes, de s’adresser une ultime poignée de main (“boy, you gotta carry that weight for a long time “) les Beatles sont presque puérils dans leur façon de dire au revoir : le dernier morceau – ou quasi, on y reviendra – s’intitule The End . Avant un final tissé de cordes et cuivres larmoyants, la chanson voit les quatre Beatles se livrer chacun à leur petit solo. Starr ouvre à la batterie (et ses nouvelles peaux en veau qui le rendent si fier). Puis les trois gratteux se répondent un peu comme des jazzmen le feraient, juste avant de délivrer le slogan de leur séparation : “The love you take is equal to the love you make “. Pompeux, sûrement, mais plus généreux et illuminé que le fataliste Let it Be qui résonnera des semaines plus tard.

Ce medley ne couve pas les riffs les plus fascinants des Beatles. Mais il a le mérite fondamental d’offrir au groupe le dernier élan d’excitation qui lui manquait depuis des années, celui qu’il avait cherché en vain au moment de Let it Be et qu’il avait pensé trouver en misant sur du rock brut de décoffrage et sans overdub. L’énergie et la fraîcheur qu’ils mettent dans ce travail leur permet de recréer, partout ailleurs sur le disque, toutes les alchimies qui les ont rendus uniques. Si McCartney avait livré ne serait-ce qu’une grande chanson sur Abbey Road , ce disque aurait pu être l’incontestable sommet de la carrière des Beatles. Sans ça, le bassiste endosse le rôle qu’il préférait sur le fin, celui de chef logisticien : il trace les directions à prendre, convoque les séances, cherche avec George Martin les meilleures orchestrations. Come together et Something sont deux sommets signés Lennon et Harrison, oui, mais l’une et l’autre dépendent de deux lignes de basses inouïes inventées par le gaucher. L’album (re)donne à entendre des musiciens au service des autres, et plus seulement aux petits soins pour leurs propres compositions : toutes les basic tracks sont enregistrés en direct et à quatre. Le fait – exemple parmi d’autres – d’entendre la voix de Lennon sur les choeurs de l’enfantin Octopus’s garden est une révolution. Depuis deux ans, Lennon vomissait explicitement ce type de chanson, pour les fois où il accordait une quelconque importance au travail du groupe, d’ailleurs…

Disque coloré – il est le seul où les Beatles n’hésitent plus à manipuler les claviers électroniques (le fameux Moog) -, Abbey Road laisse aussi transparaître l’une de facettes qui avaient aidé les Anglais à conquérir le monde : leur humour, leur loufoquerie, un refus de se prendre au sérieux pourtant incompatible avec l’idée de solenniser le dernier salut. Du conte comico-morbide Maxwell’s Silver Hammer à la cartoon-song Octopus’s garden , son piano de saloon et ses ronds dans l’eau mixés bien haut, on retrouve les Beatles qui, frange sur les yeux et fous rires aux lèvres, séduisaient les filles et les mères dans un même élan en 1964 tout en posant avec des bébés déchiquetés pour un 45 tours. Le sommet de cette entreprise de légèreté est le Her Majesty de 24 secondes qui clôt l’album, où McCartney parle de la reine comme d’une “pretty nice girl ” qui “does not have a lot to say “, qu’il aimerait conquérir un jour, mais il lui dira plus tard car il s’est bourré au vin. Il y a enfin cette pochette, mille fois copiée et mère de plusieurs accidents potentiels tous les jours à Londres, accompagnée d’un nom sonnant comme un monument : Abbey Road . La clef de l’énigme est peut-être ici. Le studio d’Abbey Road est le seul endroit, nous dit encore David Frickie, “où les Beatles peuvent être des musiciens et non des stars. ” Les Beatles étaient d’immenses stars. Et des musiciens bien plus grands encore. A condition d’être ensemble.