La Blogothèque

Du Rock avec les dents : Tartufi / Clues

Je ne sais pas pourquoi, une intuition un peu bête m’avait poussé à imaginer un duel au soleil entre le premier disque de Clues et le dernier de Tartufi. J’imaginais déjà le renouveau du rock, un truc avec des guitares malignes et bourrés d’hymnes joyeux camouflés derrière une production artisanale. Et plus qu’un duel, c’est une histoire en deux parties que je suis forcé de relater.

Las, en vraies truites sauvages, ces deux disques s’échappent loin de mes fantasmes et me narguent au fond de l’étang. Le rapprochement des deux formations est arbitraire, un vrai rêve d’enfant. Quand le duo Américain de Tartufi multiplie les couches instrumentales et vocales pour paraître plus gros que le bœuf – des « compo-collages » qui chatouillent les dix minutes – les cinq de Clues se planquent derrière des chansons ramassées, à peine moins complexes.

#1 : Tartufi égare ses troupes

[track id="2490" src="http://lablogo.free.fr/TAC/Tartufi-FearOf.mp3"]On sent que Tartufi a été biberonné au métal mutant d’Isis et à la cold wave à guitare (d’ailleurs Lynne Angel crie tout ce qu’elle sait pour nous rappeler les Cocteaux Twins). Leur post rock multidirectionnel, tout en brusques virages musicaux, perd davantage qu’il ne surprend. Prenons pour exemple « Engineering », un morceau saucissonné comme un repas de famille, avec apéro, entrée, plat, encore plat, fromage, dessert et digestif. Mais avec un côté « cuisine nouvelle » : on goûte tout du bout des lèvres, et dès que l’idée est comprise, on saute à la sucrerie suivante.

Aussi Nests Of Waves And Wire est chaud à dompter : prépare-toi à un voyage tortueux si tu veux en apprécier le paysage touffu. Parfois les accalmies lorgnent un peu trop vers le kitch (« System Folds ») avec enluminures vocales lourdingues, et certains enchaînements sont clairement tirés par les cheveux (l’habitude finira par gommer tout ça). Heureusement, il y a du temps fort ! Intros bien percutantes (« Church Of Hanging Leader », « Fear Of Tall Giraffes, Fear Of Some Birds ») plans de grattes décapants (dont un sublime riff dans les dernières secondes). Pour sûr, le troisième disque de Tartufi drainera sa petite cohorte de fans hardcore ; le reste du monde attendra encore un peu.


#2 : Clues fait preuve de bravoure

Je n’ai pas enterré le disque tortueux de Tartufi, mais il faut bien être honnête, j’ai Clues dans la peau. Certes, le scénario a changé, pourtant on peine à voir l’ombre d’un succès planétaire à l’horizon.

[track id="2493" src="http://lablogo.free.fr/TAC/Clues-RememberSeveredHead.mp3"]Si Tartufi est une nuit épaisse comme une marée noire, Clues fait davantage penser à une myriade d’éclats lumineux lointains, une constellation bien née entre un ex-Unicorns (le songwriter) et un ex-Arcade Fire (le batteur). Mi-pop mi-punk mi-rock et surtout post-tout, Clues allume des feux un peu partout, avec la candeur et la cruauté des enfants qui se savent écoutés et qui feignent le contraire. J’ai rapidement été accro aux morceaux les plus énergiques (la fin de « Haarp », le parfait single « Perfect Fit », l’urgence de « Approch The Trone » ou « Cave Mouth ») avant d’être noyé dans le ton globalement mélancolique et épisodiquement grandiloquent du reste du disque.

Tartufi c’était un labyrinthe, alors que Clues c’est plutôt le grenier de mamie : moins intimidant, plus familier, et de temps à autre un brin de soleil vient éclairer la poussière des recoins. Leur musique balance généreusement entre rock percutant avec lalalalalalalas pressés et zebras de guitares maltraitées, et navigation chaloupée avec doudoudoudoudoudou pervers et entêtants et ritournelles de piano. Gamineries matures, légèreté mélodique et thèmes un peu graves, Clues donne du chaud-froid en réinventant The Unicorns version j’ai-grandi-mais-j’aime-pas-ça. J’imagine bien le groupe, en pantalon trop court, sortir occasionnellement les trompettes et fout une raclée à Neutral Milk Hotel (les absents ont toujours tort).

Sur quel pied finirai-je de danser ? Je n’ai toujours pas choisi mon morceau favori de Clues. Et plutôt que de faire face au dilemme, je vais me conduire comme d’hab quand il s’agit de fuir le bisou humide de l’amoureuse secrète. Je tire la langue et je me barre en riant bêtement, et dans vingt ans j’écris une chanson.