La Blogothèque

Révisions de solfège

“One, two, three, FOUR”, dit l’article 1 de la Constitution du rock n’roll. Les musiciens dont nous parlerons ici, légalistes la plupart du temps, se sont octroyés le droit d’avoir une attitude carrément hostile au régime. Autrement dit : de pervertir leurs morceaux en faisant éclater tous les repères rythmiques généralisés dans la musique populaire. Point de “1, 2, 3, 4” ou de “1, 2, 3” des familles, ici. Ou alors pas trop longtemps. Les accrocs de la partition vous parleront de mesures impaires (5/4, 5/8, 7/4…), de métriques changeantes, ou de choses techniques dans le genre. Le simple auditeur cherchera benoîtement la pulsation du morceau, pour battre du pied en cadence ou bouger la tête en souriant. Il aura la nette impression qu’on le prend pour un con. Ces morceaux boitent, ces morceaux cherchent leur souffle. Ils semblent se vautrer dans l’erreur toutes les cinq secondes. Mais, tels des félins dotés de tous les dons, retombent sur leurs pieds avec une grâce infinie. Allez, si celui-là vous plaît, on fera un Mercredix sur les changements d’accord les moins naturels que la pop ait jamais portés.

1 – Radiohead, “Everything in its right place”

Ces gens-là sont des multi-récidivistes. Ecoutez Morning Bell, 15 step, 2+2=5, Pyramid song , on en oublie sans doute… Radiohead est fort en grammaire. Ce groupe sait conjuguer son rock à tous les temps, même les plus théoriques ; une érudition exercée avec justesse, toujours au service de la chanson. Pourquoi celle-là plus qu’une autre ? Parce que son titre, qui ouvrait Kid A en 2000, est un joli bras d’honneur à notre sujet du jour. D’où cette rythmique avortée toutes les trois mesures, un désordre juste parfait (4/4 + 4/4 + 2/4 = 10/4, aussi improbable que les sons de claviers trafiqués qui font la griffe de cette chanson).

2 – The Stranglers, “Golden Brown”

Une constellation de bonnes fées a fait de cette chanson culottée un n°2 dans les charts britanniques. Parue en 1981 sur l’album La Folie, Golden Brown partait de loin, avec le clavecin pour instrument principal et l’héroïne pour thème central (“With my mind she runs, no need to fight” , dit le texte, qui supporte mal les démentis mous parfois entendus). Rythmiquement, cette valse doucette (6/8) se pervertit avec une mesure en 7/8 à chaque fois que le thème principal reprend la main. La chanson la plus éternelle de cette liste : une magie permanente.

3 – Robert Wyatt, “Little Red Riding Hood Hit the Road”

Ecarté de façon fort injuste d’un précédent Mercredix sur les entrées de trompette (peut-on faire mieux que ce morceau-là ?), Little Red Riding Hood Hit the Road fait ici un retour par la grande porte. OK, quand le piano prend la main pour préparer l’arrivée de la voix (vers 2 minutes), la chanson s’installe dans un schéma rythmique classique. Mais il a fallu un long moment de brûlure pour y arriver. Une séquence malade, parfaitement à l’image de Rock Botton , le grandissime album dont il est issu. Elle alterne les mesures paires (4/4) et impaires (5/4).

4 – Tarnation, “Wait”

Deuxième morceau du deuxième album de Tarnation, Mirador (1997), Wait est une ballade à l’image de tout ce qu’a enregistré le très sous-estimé groupe de Paula Frazer : country, mélancolique mais relativement abstrait dans l’écriture. La structure rythmique – deux mesures impaires (3/4) puis une paire (2/4) permet à la voix de Frazer de flotter au-dessus des pizzicati de guitare. On rêve d’un film de Lynch avec ces chansons comme BO.

5 – Terry Hall & Mushtaq, “They gotta quit kicking my dog around”

Sur l’exemplaire, l’exaltant, le sublime album The Hour of Two Lights paru en 2003, sous la double signature de Terry Hall (ex-leader des Specials) et Mushtaq (membre de Fun-Da-Mental), figure ce long instrumental – le seul du disque – mêlant cordes tziganes en transe, guitares, accordéons, percussions sourdes et choeurs extatiques. Avec un canevas défiant les lois de la pesanteur : trois mesures en 5/8 puis une en 7/8. Et ainsi de suite. Trop facile…

6 – The Auteurs, “American guitars”

Ici le rythme parasité jamais ne s’interrompt. Il accompagne les refrains, les couplets, les solos, l’intro et même le silence qui suit cet hommage sauvage au rock venu des States (“Knew my place in the world when I heard them start “). Il est placé en troisième position d’un des sommets de la brit-pop des années 90, le mal nommé New Wave des Auteurs (1993). Quatre mesures en 6/8, une en 4/8 (rarissime, le 4/8), et roule. La caisse claire marque tous les temps au milieu de la chanson, vous ne pouvez pas vous tromper.

7 – Jimi Hendrix, “Manic Depression”

Voilà un exemple un peu borderline , mais tellement bon. Manic Depression , formidable rouleau compresseur piloté par Hendrix en 1967, a le 3/8 pour cellule de base et n’y déroge jamais. C’est le déséquilibre entre chaque phrase musicale qui donne cette impression d’irrégularité : car une mesure est littéralement bouffée après chaque vers prononcé. La logique appelle un 12/8, et nous voilà avec un 9/8 qui s’incruste. “Urgence sans limite”, aurait titré le Pentagone.

8 – The Cinematic Orchestra, “Work It! (Man With The Movie Camera)”

Croyez le ou pas, cette perfection absolue sur le plan technique a été enregistrée en live, en novembre 2002 : avec seize autres titres et en deux jours. On est aux antipodes de l’indie-rock low-fi. Ici, les brutes de studio sont vos amis. Le projet “post-jazz” de Jason Swinscoe, conçu pour accompagner les images de L’Homme à la Caméra de Vertov (1928) (une belle expérience qu’on vous recommande), a de forts accents coltraniens. La métrique de la mythique séquence du début a un côté tennistique : 6/4. Le quatuor à cordes est au service.

9 – Elysian Fields, “Queen of the Meadow”

Sommet éponyme du deuxième album sorti par Elysian Fields (2001)*, Queen of the meadow rappelle que le duo new-yorkais ne repose pas uniquement sur la troublante Jennifer Charles. Oren Bloedow exerce ici au top de ses talents de chanteur et compositeur. Queen of the meadow se récite en 5/8, en respirant par le nez et en fermant les yeux.

10 – Lalo Schiffrin : “Mission : Impossible (Main Title)”

Il fallait conclure par un classique des classiques. Il y avait soit Money de Pink Floyd, mais on voulait vous épargner le solo de saxophone (sur un 4/4 classique en plus, trop naze) ; soit Time Out de Dave Brubeck, le symbole du jazz gentil de la West Coast ; soit Mission : Impossible . On a choisi Lalo Schiffrin, c’est beaucoup plus classe. Allez, après autant d’entraînement, vous allez trouver la métrique par vous-mêmes. One, two, three, four, FIVE…

* Après Bleed Your Cedar (1997), Elysian Fields a enregistré un deuxième album produit par Steve Albini, qui n’a pas reçu l’aval de la maison de disque (Radioactive/Universal), qui le jugeait trop sombre et radical. Des extraits ont circulé sous le manteau en CDR au début des années 2000 sous le titre Clinical Trial. Mais le “vrai” deuxième album d’Elysian Fields est Queen of the Meadow.

– Pour écouter cette sélection (sauf les titres 5 et 9), on clique sur ce lien.

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