La Blogothèque

#03 : Death of an indie-rock band

Fermez les yeux. Faîtes fonctionner votre mémoire d’intoxiqué de la musique, et songez à la disparition de ce groupe mythique et qui a bien mérité de l’être : The Smiths. Si vous êtes français, vous vous représenterez probablement cette scène décrite à l’époque par les Inrocks : Morrissey qui fouille dans sa poche et tend au reporter le communiqué annonçant la fin du groupe à l’issue d’un entretien fleuve, paru dans le numéro 8 du bimestriel. Ce communiqué sera publié le lendemain, autrement dit le 8 août 1987, dans la presse anglaise. Si vous êtes britannique, sans doute est-ce cette bombe officialisée par le NME qui vous reviendra en mémoire. Une fin digne d’une déclaration de candidature de Lionel Jospin. Un communiqué sec comme un son de caisse claire des années 80. Brutal comme les procès que ces gens-là se feront bientôt. A ce moment-là, les Smiths n’existent plus. Ils n’ont plus enregistré ensemble depuis mai. Ils ont auditionné des guitaristes sans succès après la démission de Johnny Marr en juillet. Le matériau de Viva Hate , le premier album solo de Morrissey, est prêt à être mis en boîte. Il le sera en octobre. Les Smiths sont morts. Mais ils n’ont pas clos leur discographie.

Pour dire au revoir, ils laissent le 12 septembre un quatrième album, Strangeways here we come , enregistré au printemps. Johnny Marr et Morrissey auraient considéré ce disque comme le meilleur du groupe. Discutable affirmation, proche de l’entreprise de réhabilitation posthume un peu forcée. Une façon, sans doute, de s’auto-convaincre que le public a été salué comme il le devait. L’ouvrage sera bien le seul des Smiths à ne pas connaître de postérité durable. Ses bons chiffres de vente n’effacent pas l’absence d’empreinte aussi profonde que celle laissée par The Queen is dead (1986) ou évidemment le premier album, éponyme (1983), devenu culte dans la foulée de sa sortie malgré une production bien aride. Strangeways here we come aura pâti de son absence de vie scénique : pas le moindre de ces titres n’aura un jour été interprété en concert par les Smiths. Il ne compte aucun single très fort (chapeau quand au maxi Stop me qui contient une version live et magnifiquement crue de Some girls are bigger than others ), ce qui constitue une vraie bizarrerie pour une formation habituellement prolifique en 45 tours. De toute façon, peu de chansons issues de Strangeways here we come – voire pas du tout – n’ont le profil d’évidences radiophoniques. C’était déjà le cas des autres disques ? Encore plus avec ce quatrième album. Les deux morceaux “faciles” de Strangeways sonnent comme des défaites (Stop Me If You Think You’ve Heard This One Before et Death At One’s Elbow ). Porter un regard critique sur cet album était mission impossible à l’époque de sa sortie en raison de son contexte. L’exercice reste délicat avec le recul, car parmi les quatre-vingt titres enregistrés par le groupe entre 1982 et 1987, ces dix-là sonnent plutôt comme du “post-Smiths”, quelque chose que le noyau dur des fans peut encore avoir du mal à s’approprier aujourd’hui.


Strangeways here we come est une synthèse bancale entre ce que les Smiths ont été, ce qu’ils auraient pu devenir, ce que Morrissey voulait qu’ils restent et ce que Johnny Marr souhaitait changer. La plume de Morrissey dégouline encore d’un humour noir qui fait mouche : il chante “Girlfriend in a coma ” sur une aimable mélodie printanière, créant l’un des décalages les plus saisissants que la pop ait donné à entendre. Il déverse son fiel sur le manque de reconnaissance de son groupe (“Stop me if you heard this one before “). Se déplace pour “wish (you) an unhappy birthday “. Perd son temps à “Paint a vulgar picture “. Et, presque prophétique, annonce avoir “started something (he) couldn’t finish “. Ce qui change, dans cet univers toujours sombre, c’est moins le contenu que le contenant. Les arpèges divines et les entrelacs de guitares cristallines, les riffs signés d’une griffe inimitable, cette six-cordes aussi tranchante que mélodique, Johnny Marr les a fait rentrer dans le rang.


L’unique guitariste du groupe, las de cette musique qu’il trouve confinée, passionné par la bidouille et l’electro balbutiante, rêve d’imposer aux Smiths une mue qui aurait pu être l’équivalent de la transformation de Radiohead entre OK Computer et Kid A . Il est obsédé par de nouvelles grammaires. Beaucoup plus que Morrissey, lequel revendique pourtant la paternité de certaines expériences. Dès les toutes premières secondes du disque, on sent que le centre de gravité de la musique des Smiths a été déplacé par ce conflit d’influences. Une voix trafiquée gagne en amplitude alors que des accords plaqués au piano à contretemps (!) s’imposent comme le socle de Rush And A Push And The Land Is Ours . Dépaysement garanti. Bien sûr, les guitares n’ont pas été chassées. Elles demeurent. Sans faire leur numéro. Par devoir. Parce qu’il y a une basse, une batterie, qu’il est dur de renier sa famille, qu’il est préférable de respecter quelques codes. Cette (relative) neutralité laisse poindre un tas de personnages intrigants : le rythme trainard de Death of a disco dancer et sa fin déjantée, improvisée, où Marr emprunte son jeu à Syd Barrett ; les cordes grandiloquentes de Girldfriend in a coma ; la longue intro (piano et hurlements sourds) de Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me , des synthés, quelques discrètes rythmiques digitales…


Ces frottements font la richesse du disque, qui vole à très haute altitude sur Paint A Vulgar Picture, Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me ou I Started Something I Couldn’t Finish . Ils font aussi ses limites, surtout quand apparaissent ces faux saxos, symboles d’une politique d’arrangements volontariste mais parfois maladroite. Sur Strangeways here we come , même si les Smiths maintiennent pour l’essentiel un niveau de prestation fidèle à leur statut de grand groupe de rock indé, intense à défaut d’être habité comme avant, on sent derrière les instants de grâce comme une attirance mal assumée pour des sons plus “mainstream”. Le label ne fait rien pour la promo des Smiths, comme le prétend Morrissey ? Le groupe ira chercher tout seul sa place pour la bande FM. Cultes pour l’underground, tolérés comme des seconds couteaux par le grand public, les Smiths disent, par certains choix de production, qu’ils ne refuseraient pas d’entrer plus franchement dans les charts . Ce n’est pas toujours joli à entendre.

On n’a pas eu la malchance de se sentir au fond du trou, en direct, comme tant d’autres paraît-il en 1987, au moment de la séparation du groupe. Un regard rétrospectif autorise à penser que la décision entérinée par le communiqué avait un sens, surtout avec un choix si éclairé dans le déroulé de la track-list.


Le bijou de Strangeways here we come se trouve au bout du chemin. Dernier titre de l’album, I Won’t Share You est une magnifique déclaration, simplement accompagnée de quelques points de basse, d’une guitare passée au filtre de l’auto-harp tune et d’une esquisse d’harmonica à la fin. Nus comme ils ne l’ont jamais été à part sur Back to the old house , les Smiths ont l’élégance de retomber sur leurs pattes en émouvant comme au premier jour ; le producteur Stephen Street en aurait pleuré à la première écoute. Une interprétation veut que le texte ait été spécifiquement rédigé par Morrissey à l’attention de Johnny Marr. L’entourage du groupe, et notamment ce management sur lesquels les deux leaders étaient incapables de se mettre d’accord, trouvait que le chanteur nourrissait une relation exclusive avec son partenaire et que ces quelques mots reflétaient totalement son attitude du moment. “Life tends to come and go. I’ll see you somewhere, I’ll see you sometimes. I won’t share you” . Morrissey, pressentant le départ, aurait-il imaginé que Marr reviendrait mécaniquement, comme le croient tous les hommes plaqués au coeur de l’été? Peut-être. Certains passages de la fameuse interview des Inrocks (reproduits ci-dessous) sont incroyablement troublants. Qu’importe. Une telle chanson, à cet endroit là, même si la légende est fausse, c’est une conclusion parfaite, l’instant idéal pour saisir l’essence même de ce que fut l’aventure des Smiths au coeur des artifices des années 80 : celle d’un miracle de songwriting à deux.