La Blogothèque

#02: “What else can you do, at the end of a love affair?”

À l’entendre, on dirait une vieille femme. Quelle âge a-t-elle? Soixante-cinq? Plus? On la sent épuisée au plus profond d’elle-même, peinant à déplier ce dos qui a trop voyagé, trop peu et trop mal dormi. Sans parler des abus en tout genre. C’est tout son corps qui semble grincer, des mains jusqu’au cou puis jusqu’au visage au sourire encore lumineux.
Elle a 43 ans mais chaque année, depuis son enfance décousue et violente jusqu’à ses frasques d’adultes, compte double. Au moins.

Nous sommes le 21 février 1958 au soir, à New York. Le 22 même, puisque minuit a sonné depuis quelque temps maintenant. Billie Holiday retrouve ce curieux ensemble qu’elle a souhaité pour son nouvel enregistrement chez Columbia (un caprice ou une réelle envie réfléchie?): un orchestre d’une quarantaine de musiciens (des cordes avant tout, une harpe et ces choristes qui la mettent mal à l’aise avec leurs voix si jeunes) et quelques jazzeux pour garder le cap. Il y a parmi eux ce bon vieux JJ Johnson, qui partage les trombones avec Urbie Green et Tom Mitchell. Sans lui, elle ne serait sûrement pas là ce soir. Il comprend la musicienne comme très peu d’autres, mais surtout il connaît la femme, il sait l’usure et les drames. Il est un rempart contre la nuit noir. Et puis, quel trombone…

La session de la veille s’est terminée dans la frustration. Ray Ellis a bien réussi à mener à bien l’enregistrement de trois chansons, mais l’affaire a buté sur The End of a Love Affair, une sublime ballade noctambule, mi-mélancolique mi-j’m'en-foutiste, signée Edward Redding et chantée un an avant par Sinatra.
Lady Day a parfois donné l’impression de se demander ce qu’elle fait là. Les musiciens et les techniciens ont bien essayé de la mettre en confiance à son arrivée, mais elle semble méfiante. Elle a surtout du mal a trouver sa place au milieu des arrangements de cordes très glissants d’Ellis et manque peut-être de repères purement jazz.
Le tempo est dans sa tête, et cette tête est un peu embrumée par le gin qu’elle boit par rasade en pensant avoir réussi à faire croire à tout le monde qu’il s’agit d’eau. Personne n’est dupe, mais on la laisse faire. Après tout elle n’est pas malade, elle est déjà au-delà et elle ne montre rien. Ses mains tremblent, sa voix aussi, mais elle tient et chante avec un regard d’une fierté effrayante.

Ray Ellis a malgré tout l’air sceptique face à cette voix et s’en est ouvert discrètement à quelques musiciens. Il ne sait plus de quoi Billie est capable, si elle tiendra telle note ou se noiera dans une autre. Avant de rentrer en studio, il a longuement réécouté ses enregistrements précédents, de toutes les périodes. Mais la voix qui s’offre à lui depuis deux jours a pris dix ans en quelques mois… Et pourtant, quand il se repasse les bandes des premières journées de session, Ellis sait qu’il se passe encore quelque chose d’incroyable, que cette femme qu’il admire, qui a vécu plus de choses que lui n’en vivra jamais, il en est sûr, que cette femme possède encore cette façon unique de faire danser chaque mot. Personne ne prononce un texte comme Billie Holiday, personne ne peut lui insuffler une histoire entière en quelques syllabes comme elle le fait. Cette chanteuse n’a jamais été une virtuose au sens technique du terme, mais elle fut et reste, même en 1958, dotée d’une classe et d’une sensibilité unique.

Et ce début de travail sur The End of a Love Affair hier! À elle seule, cette chanson efface tous les doutes sur le disque en train de se construire tant bien que mal au milieu des décombres… Billie ne connaissait pas la chanson et encore moins la musique – elle n’est pas venue à une seule des répétitions organisées avant l’enregistrement. Hier soir, elle a demandé à l’orchestre de jouer aussi fort que possible, puis elle a fermé les yeux là-bas dans son coin, toute en noir et ses cheveux lisses tirés en une queue de cheval qui la rend doucement sexy. Elle a écouté, chantonné, marqué les mesures de la main.

La session reprend ce soir pour essayer d’arriver à la fin de cette chanson qui sera de toute façon à part. The End of a Love Affair… Rien que le titre sonne comme un résumé de la vie de Billie Holiday, perpétuelle insatisfaite, perpétuelle échouée sentimentale, droguée, alcoolique perdue… Mais artiste et femme à part, aimée pour sa carrière et désormais respectée par ceux qui ont découverts les quelques bribes de sa vie racontées dans son autobiographie.

Les paroles lui vont presque trop bien, jusqu’à devenir prophétiques dans le troisième couplet:
«Do they know, do they care, that it’s only that Im lonely

And low as can be?

And the smile on my face isnt really a smile at all!»

Mais Billie n’arrive pas à se concentrer. Elle réécoute la bande enregistrée hier sans elle, puis elle se lance, juste pour essayer cette chanson qui lui échappe depuis la veille, tenter de trouver le bon ton.
Juste avant qu’elle ne commence à chanter, Fred Plaut, le technicien du studio Columbia, a baissé la musique des retours de Billie comme à son habitude, pour éviter que le micro voix ne capte la musique au passage. Mais il est allé un peu plus loin que prévu et la musique disparaît entièrement cette fois… Billie Holiday chante a capella. La bande tourne, personne ne bouge, personne ne respire. La voilà cette voix qui trouve dans ses nouvelles limites techniques une émotion supplémentaire, craquelée et difficile à canaliser.

[track id="2591" src="http://download.blogotheque.net/Audio/DJB/Billie-Holiday_The-End-Of-A-Love-Affair_The-Audio-Story.mp3"]
(le segment a capella est à 7’48″)

Billie s’arrête, elle sourit; le blocage s’est évanoui d’un seul coup.
La suite sera bien plus détendue, avec une Lady enfin en confiance. Au long de cette session éreintante, tout le monde pensait aller dans le mur. Mais cette femme a une nouvelle fois réussi à reprendre le contrôle de sa vie le temps d’être sublime, encore une fois. Elle a réussi son nouveau pari irréaliste: renouveler sa musique et son chant en se frottant à un orchestre de cordes, en plus avec un répertoire composé exclusivement de titres nouveaux pour elle.

Le disque sortira dans quelques mois et portera un nom aussi digne que suranné: Lady in Satin . Sur la photo choisie pour la pochette, Billie Holiday, en robe bustier du soir et parure de bijoux, semble menacer quelqu’un du regard. À moins qu’elle ne s’adresse à son avenir pour le mettre en garde, lui dire de la laisser essayer encore, continuer à chanter avec cette nouvelle voix avec laquelle elle commence à peine à se sentir bien.

Lady in Satin sera le dernier disque publié avant sa mort, moins d’un an et demi après ces trois jours de session. Une ultime session enregistrée en 1959, à nouveau avec Ray Ellis mais avec un orchestre plus réduit, paraîtra après sa mort.

La plupart des informations de ce texte sont tirées des notes de pochette de la très bonne réédition étendue de Lady in Satin (1997), et du splendide mais couteux coffret The Complete Billie Holiday On Verve , qu’on conseillera aux fans déjà conquis plus qu’à ceux qui veulent découvrir la chanteuse.

On conseillera par contre la lecture de son autobiographie, Lady Sings the Blues , parue en 1956.


Lors de son dernier enregistrement, en 1959.

Photos:

- Live dans l’ombre: George Anderson

- Session «Lady in Satin»: Don Hunstein

- Vinyle: Naim-Man

- Dernière session: Milt Hinton