La Blogothèque

Rest’la Maloya

J’ai entendu pour la première fois “Rest’la Maloya ” avec une reprise par Tue-Loup sur l’album Penya en 2002 : une chanson chaloupée, presque berçante, malgré un texte d’une noirceur effrayante. J’ai fait, depuis, un bout de chemin en direction de la Réunion et j’ai découvert, sur le tard, l’originale, écrite par Alain Peters : une chanson entêtante, riche et magnifique d’intime, devenue à sa façon, emblématique. Explications de texte, et plus, avec Xavier Plumas (chanteur de Tue-Loup)…

Mi koné pou mwin sra dificil / Je sais que ça n’sera pas facile
Mé mi voudré pi artourn lazile / Mais je ne veux pas retourner à l’asile

Les deux dernières phrases du dernier couplet de “Rest’la Maloya” ne sont pas écrites à la légère. L’asile, Alain Peters l’a connu, comme la vie dans la rue, les cures de désintoxication, la séparation de sa famille. Une vie de misère sur son île et lors de quelques séjours en métropole, rythmée par l’abus de drogues et d’alcools.

Xavier Plumas : Le texte est terrible, il est bien plus noir que je ne l’avais imaginé. Je me doutais qu’il était mélancolique mais pas aussi dur que ça. C’est très intime, il parle de sa fille, de sa femme, c’est un constat sur sa déchéance, c’est terrible. Je crois qu’il a assez mal fini.

Alain Peters sera emporté par une crise cardiaque à l’âge de quarante-trois ans. Prodige et idole de la jeunesse réunionnaise, il avait été un des pionniers du “maloya électrique”, une façon de moderniser la musique traditionnelle de l’île en s’inspirant du rock progressif et des libertés des seventies, mais dans le respect des anciens, l’admiration de Brel et Brassens, et l’amour des beaux textes. Qu’elles soient séga, maloya ou une forme étrange et hybride de jazz tropical et expérimental, les chansons d’Alain Peters sont riches, magnifiques… et vraies.

Mon ti momon gaté / Petite Maman Chérie
Doulèr la di pasé / Quelle souffrance est la vie
Pou avoir fé a mwin / D’avoir donné le sein
Oui ton garson Alain / A ton garçon Alain
Néna ossi mon fille / Et la petite drille
Le tite Ananda Davy / Pour Ananda Davy
La konnu son papa / Qui a connu son papa
Su le mars le plis en ba / De l’échelle, au plus bas
Pa tou pa tou les zours / Pas tous les jours, non tous les jours
Mwin lété pou twé in bon soutyin / Je ne fais un bon soutien
Mi arkonné ke mwin la fé plis de mal ke de byin / A donner plus de mal que de bien

Qu’est ce qui pouvait bien pousser un groupe basé au fin fond de la Sarthe à reprendre ainsi une chanson presque culte, mais peu entendue ailleurs que dans son île ou dans les communautés réunionnaises de métropole ? La curiosité sûrement, la confiance en des écrits laudateurs et l’audace…

Xavier Plumas : J’ai découvert Alain Peters il y a une dizaine d’années, sur la foi d’une chronique, quand la première édition CD de ses chansons est sortie. C’était une compilation de toutes ses traces musicales. Je ne sais plus qui avait écrit cette chronique, mais elle m’avait donné envie. Elle se terminait sur “un Nick Drake créole”. J’ai acheté le Cd et ça m’a scotché tout de suite et cette chanson en particulier, c’est une des plus belles du disque, je trouve. Même moi, ne comprenant pas le créole, je devinais bien qu’il se passait quelque chose d’intéressant et d’assez mélancolique. L’idée de la reprendre, c’est une sorte de gimmick : sur mes disques, il y a toujours une reprise, c’est une façon de rendre hommage aux gens qui me donnent envie de faire ce métier. Et si possible de les faire découvrir… En général je choisis des gens pas très connus du grand public. Voila, si ma reprise a permis à des gens de découvrir Alain Peters, dans le texte en l’occurrence, c’est bien… J’ai lu une fois sur un blog de fans d’Alain Peters, que la version de Tue-Loup était bien appréciée. Ca m’a rassuré, l’idée d’une reprise c’est de proposer une nouvelle lecture et pas d’en faire un massacre, que ça donne envie d’écouter l’original plutôt que de faire fuir.

Il fallait aborder cette chanson avec prudence et respect, ne pas la trahir en s’aventurant dans un chant qui n’aurait rien compris à la langue créole ou qui la singerait. Ne pas la prendre pour une récréation exotique… Xavier Plumas chante finalement “Rest’la Maloya” en français, au gré d’une traduction intelligente, car pensée avec considération et presque effacement parfois.

Xavier Plumas : Je ne voulais pas la chanter en créole, parce qu’il faut un minimum de pratique pour pouvoir le prononcer correctement. J’ai demandé à quelqu’un de mon entourage qui avait vécu à La Réunion très longtemps, de le traduire. Il m’a fait une traduction mot à mot et à partir de celle-ci, j’ai réécrit le texte, comprenant enfin ce qui était réellement raconté, je me suis permis quelques transformations, je voulais que ça rime, au moins que phonétiquement ça s’accorde. Donc j’ai changé quelques fins de phrases sans, j’espère, changer le sens premier du texte. Par contre, j’ai gardé des expressions créoles qui parlent d’elles-mêmes, qui sont intraduisibles et qui sont super poétiques : la dépitation c’est un très joli mot et je trouvais que ça fonctionnait avec lui.

Garoté dan in bel pagne / Habillés d’un beau pagne
Grymp la ho la montagn / Ils grimpèrent la montagne
Kom sel résolityon / Pour seule résolution
Fann zot dépitatyon / Fuir la dépitation

Ici, la dépitation, c’est une autre forme de déception, d’amertume ou de désespoir. Ailleurs, c’est dans la forme que Xavier Plumas s’illustre.

Xavier Plumas : J’ai essayé de respecter la forme grammaticale du créole. Dans la traduction de mon ami, je voyais bien qu’il y avait des formes grammaticales incorrectes, que les mots n’étaient pas dans le bon ordre, mais à partir du moment où c’est compréhensible, que ça n’accroche pas l’oreille, au contraire, il fallait le respecter.

Du français, mais créolisé… ou du créole francisé. Une façon d’aborder la chanson et une attention qui se retrouvent aussi dans le traitement musical. D’une partition complexe à rejouer, “Rest’la Maloya” est un maloya lent, gorgé de sons très free jazz, de libertés stylistiques, de dévoiements riches et presque improvisés : une épreuve pour ceux qui s’y attaquent sans les références ou l’humilité nécessaires. Tue-Loup en fait une version proche dans l’esprit comme dans la forme finalement, mais en gardant son identité : faire bancal mais en réussissant l’équilibre, faire brouillon mais en conservant une cohérence indéniable, faire chaleureux en chantant la chute.

Xavier Plumas : Le bassiste de Tue-Loup est malgache. J’avais adapté la chanson à ma façon et je n’arrivais pas à la faire tourner comme l’originale et c’est lui qui m’a montré comment la jouer avec des rythmes maloya. Mais en groupe, à quatre, on n’y arrivait pas, c’était un massacre. Et puis en même temps, ça n’aurait pas été si intéressant de la jouer comme ça. On l’a donc adaptée en version plus ternaire, à une sauce plus “occidentale”. Mais ce morceau là est d’une richesse incroyable. Quand tu découvres comment sont placés les rythmes de la guitare, des percussions, à quels moments il démarre ses phrases, les pulsations, plus le kayambe derrière, on ne comprend pas comment ça tient debout, ils ne jouent pas ensemble et pourtant ça tient debout […] Je trouve que la chanson a une mélancolie joyeuse, le rythme maloya est tout de suite entraînant, même quand il est joué assez lentement. Ca chaloupe tout le temps et ça ne plombe pas l’humeur.

Un autre paradoxe alors… et un petit miracle de chanson encore, d’artiste essentiel, à découvrir, de manière posthume hélas, aux rythmes de sons chauds et de textes d’une poésie singulière et belle.

Et de belles lignes inspiratrices, au final…

Fo pa kolle kouplé ek le refrin / Faut pas coller le couplet avec le refrain
san tro rode ki koté sa i vyin / Sans savoir de quel côté il vient

NB : les textes en créoles sont ceux de la version originale d’Alain Peters. Les textes en français sont ceux de la version de Tue-Loup

Merci à Xavier Plumas et à Lara Orsal