La Blogothèque

It’s Allwright, Graeme

Il est des noms que les moins de vingt ans peuvent ne pas connaître. Des noms du siècle dernier, désuets et passés de mode, dont l’évocation renvoie aux temps où le support de leurs premières chansons s’appelait encore microsillon. A l’époque où je découvrais Jean-Pierre Ferland , Leni Escudéro ou Henri Tachan sur la platine familiale, ils étaient déjà passés de mode. C’était les années quatre-vingt, la platine Bang And Olufsen dont mon père était particulièrement fier, les premières cassettes dupliquées qui agrémentaient les longs trajets de vacances vers les Landes, et des morceaux qui revenaient sans cesse, connus par cœur, et parmi eux, beaucoup de Graeme Allwright .

Si, aujourd’hui, j’écoute Will Oldham et Dominique A plutôt que Bryan Adams ou Calogero, c’est que dans la discothèque de mon père, il y avait plus de Jacques Brel et de Jean Ferrat que de Sheila et de Michel Sardou. Il y avait le souci du texte et beaucoup de sobriété. Cette variété noble, cette grande chanson française (québécoise ou belge aussi) et l’idée que je m’en faisais à travers les goûts de mon père ont façonné ma façon d’écouter la musique, d’être plus sensible à certaines émotions qu’à d’autres, de préférer les humbles aux poseurs mêmes doués, d’être nostalgique aussi…
Parmi ces artistes écoutés et réécoutés, Graeme Allwright occupe une place particulière. Le personnage est singulier, sa biographie est éloquente et ses aventures extra-musicales (le terme n’est pas galvaudé) d’un autre temps : Néo-zélandais exilé volontaire à vingt ans en Europe pour y faire le comédien, mousse sur un cargo, ermite dans l’Himalaya, pionnier d’Auroville, vagabond en Ethiopie et au Soudan… Il y aurait beaucoup à écrire sur sa carrière, ses chansons entrées dans le patrimoine collectif (“Il Faut Que Je M’en Aille”) et autres compositions incontournables (“Chasseur De Qui”, “Ballade De La Désescalade”…). Il y a surtout ce talent d’interprète, de passeur des chansons des autres, cette habileté simple à mettre en avant des musiques qu’il n’a pas écrites en adaptant fidèlement les textes dans une langue qui n’était pourtant pas la sienne.
Graeme Allwright a repris Bob Dylan, Pete Seeger, Tom Paxton, Peter Paul & Mary, et Georges Brassens, entre autres, épisodiquement. Il a surtout repris Leonard Cohen, dès 1972 et régulièrement ensuite. Sa version de “Suzanne” en français est magnifique, inégalée de sobriété, celles de “Sisters Of Mercy” ou “Dance Me To The End Of Love” sont remarquables également. Leonard Cohen dira même : « il a rendu mes chansons plus acceptables à mes propres yeux… », joli hommage.

J’ai longtemps cru que Leonard Cohen n’était qu’un obscur compositeur oublié ou rejeté, il n’existait pas en disque chez mes parents, alors que Graeme Allwright s’affichait en de nombreuses versions : éponyme, en public, à l’Olympia, avec des titres en français ou en anglais.

Il y avait un disque, que je connaissais par cœur, dupliqué plusieurs fois en cassettes, pour être apprécié en voiture et sur des lecteurs portables un peu partout, un double disque live enregistré en 1980 au Palais des Sports avec Maxime Le Forestier. Mon père n’aimait pas les quelques morceaux intermèdes de Catherine Le Forestier, ils n’avaient pas été copiés et la version-maison que j’écoutais était plus cohérente que le disque. Elle était d’une densité rare, faites presque exclusivement de duos enchaînés et des voix mêlées des deux interprètes, s’échangeant et partageant leurs chansons et répertoires. Leurs charismes indéniables, la fluidité et le sentiment toujours vif que cette association était et demeure une des plus brillantes jamais entendues… Maxime Le Forestier était un grand monsieur alors, il avait trouvé en ce Néo-Zélandais sensible un camarade fidèle en amitié et orfèvre en émotions.

Graeme Allwright s’était installé quelque temps dans l’Océan Indien, à Madagascar et à La Réunion à la fin des années soixante-dix. Mon père n’est jamais allé à La Réunion, nous n’avions pas les moyens de faire un voyage familial à l’autre bout du monde mais il en parlait de temps en temps, l’envisageait sans trop y croire. Je soupçonne son intérêt pour ce bout d’océan indien d’être en grande partie dû aux chansons interprétées en créole par son artiste préféré sur l’album Questions . C’est sûrement avec lui que j’ai entendu pour la première fois “P’tite Fleur Fânée” ou “La Rivière Taniers”, bien avant que cette langue chantante et ce folklore métissé ne s’introduisent durablement dans ma vie, et que, par procuration, j’accomplisse un de ses rêves.

Aujourd’hui, Graeme Allwright a quatre-vingt-deux ans et chante encore, du jazz principalement, un jazz singulier, imprégné du monde et joué avec des musiciens malgaches. En 2008, il a sorti album, Pour Le Plaisir

, assez dispensable : quelques reprises (Dylan, Cohen encore) et des adaptations de classiques de la bossa nova et du jazz. Mon père l’aurait sûrement acheté… ou reçu en cadeau. Contestataire devant l’éternel, Graeme Allwright ne me touche plus autant pourtant. Ses combats actuels (réviser La Marseillaise notamment) ne sont pas les miens et ses combats passés me paraissent trop datés pour que je m’y intéresse à nouveau. Pionniers à l’époque (l’écologie, l’anti-capitalisme, etc.), ils souffrent d’un idéalisme presque naïf quand ils sont observés avec le recul et les désillusions inhérentes. Je n’écoute presque plus Graeme Allwright aujourd’hui, je ne réécoute ses disques qu’avec nostalgie et un brin de tristesse, je les ai trop entendus je crois, mais j’aurais évidemment la larme à l’œil le jour où l’on annoncera sa disparition…

Mon père disait quelquefois qu’il voulait qu’on passe “Petites Boîtes” (sa reprise de “Little Boxes” de Malvina Reynolds) à son enterrement.

Les garçons font du commerce /

Et deviennent pères de famille /

Ils bâtissent des nouvelles boîtes /

Petites boîtes toutes pareilles /

Puis ils règlent toutes leurs affaires /

Et s’en vont dans des cimetières /

Dans des boîtes faites en ticky-tacky /

Qui sont toutes toutes pareilles

On a hésité, mais finalement, on n’a pas osé…