La Blogothèque

#01 : Here But I’m Gone

C’est parti d’une envie de parler de Nina Simone et Billie Holiday, et finalement, pour cet été, la Blogothèque se penche sur les derniers disques de grands noms pour une série qu’on a décidé d’appeler “Comment se dire adieu”. On commence par New World Order , le 25e disque enregistré par un Curtis Mayfield alors paralysé, tout juste trois ans avant sa mort.

1996 : Curtis Mayfield a 54 ans. Il est sous les feux de la rampe, mais pas pour son activité – et pour cause, il est tétraplégique depuis 6 ans : lors d’un concert à Brooklyn, une rampe d’éclairage s’est détachée et lui est tombée dessus. S’il peut encore chanter, difficilement, il ne peut plus jouer de guitare (lui qui fut considéré comme un guitariste fondamental par un certain Jimi Hendrix) ni d’aucun autre instrument. C’est la scène hip-hop qui l’a remis sur le devant de la scène : après le Paul’s Boutique des Beastie Boys en 89, Ice T, les Digable Planets et bien d’autres le samplent allègrement. Sur le très beau “93 ‘Til Infinity”, les Souls of Mischief samplent un classique qui n’avait jamais vraiment pris la poussière, “We’re A Winner”. Le Crooklyn de Spike Lee sort en 1994, popularisant à nouveau son “Pusherman”, un titre sorti en 1972. On sort alors un tribute (très moyen) et des coffrets-anthologies en pagaille.

En 1996, Curtis est un homme brisé avant l’âge, dont le chef-d’œuvre, Superfly , date de plus de 20 ans. Il lui reste 3 ans à vivre. C’est le moment qu’il choisit pour enregistrer et sortir ce qui sera son dernier disque.

Il ne se ressemble plus beaucoup : loin du sémillant jeune homme sûr de sa force et de son costume jaune de la période Superfly , on le voit là de près les yeux baissés, cerclés de lunettes, les rides profondes, l’air las. Il est entouré pour l’occasion des héritiers qu’il a pu se trouver sur la scène noire américaine des années 90, soit pour une bonne grosse moitié de l’album par Organized Noize. Ce trio d’Atlanta, qui définira à l’orée des années 2000 le son Dirty South, en est à ses premières armes : le “Waterfalls” de TLC en 1995 et surtout l’année d’avant Southernplayalisticadillacmuzik , le premier album d’un duo appelé à faire parler de lui, Outkast. En dehors des cours d’histoire que doit leur dispenser tonton Curtis, ils trouvent d’ailleurs le temps la même année de produire le deuxième disque d’Outkast, le franchement excellent ATLIens (disponible sur spotify)

New World Order , de son côté, a tous les défauts que vous pouvez attendre d’un disque d’un géant de la musique noire américaine en fin de vie, à commencer par une production à l’image de ce qu’on imaginait être la crème de la crème à ce moment là : des basses synthétiques, des batteries parfois aussi, un son ultra-léché bien loin des bouillonnements fantas(ti)ques des années 70. Finalement, il sert surtout à souligner l’énorme dette de la scène r’n'b et rap des années 90 à celui qui le premier injecta, des décennies plus tôt, des riffs latins puis du rock psychédélique à haute dose dans la soul. Si Aretha s’y invite sur un morceau, “Back To Living Again”, elle semble elle aussi un peu perdue.

Pourtant, il y a deux miracles dans ce disque. Le premier, c’est bien évidemment sa voix. Remettez vous dans le contexte : Curtis Mayfield n’a jamais eu la stature des stars de la Motown, notamment parce qu’il n’a jamais pleinement réussi ce qu’on appelait alors le cross over , le succès en dehors du public noir. Smokey Robinson et Marvin Gaye feront chanter et danser les petits Blancs ; Curtis aussi, mais moins. Il n’est pas certain d’ailleurs que c’est ce qu’il souhaitait. Mais au début des années 70, Curtis Mayfield est considéré avec Steve Wonder et Marvin Gaye comme l’un des trois auteurs les plus importants de la musique noire américaine. De ces trois là, il est celui qui parle le plus directement et avec le plus de férocité des questions politiques, sociales et économiques qui touchent les Afro-Américains. C’était déjà en filigrane dans les textes des Impressions, le groupe avec lequel il fore le substrat soul et gospel tout au long des années 60, mais dès qu’il se lance en solo, c’est comme s’il prenait encore plus de liberté. Il commence par une petite bombe : “(Don’t Worry) If There’s a Hell Below, We’re All Gonna Go”. Tout est dans le titre. On ne dira pas qu’il avançait masqué : dans les années 60, c’est aussi lui et pas un autre qui composera la bande-son du mouvement pour les droits civiques : ”We People Who Are Darker Than Blue”, “We’re A Winner”, “Keep On Pushing” puis “People Get Ready” (dont la reprise la plus connue est sans aucun doute le “One Love” de Bob Marley, les Wailers ayant commencé leur carrière par une floppée de reprises rocksteady de chansons des Impressions).

Vient Superfly , à l’origine la bande-son d’un film qui va définir, avec le Shaft d’un certain Isaac Hayes, le son blaxploitation pour les années à venir. La grande différence entre les deux disques, c’est là encore le fond : dans Superfly on parle de camés paumés qui ne trouvent pas d’autre issue que le grand plongeon (“Freddie’s Dead”) et on fait le portrait contrasté d’un dealer (“Pusherman”).

Ce qui faisait passer en douceur, tout en douceur, ces textes au vitriol et ce commentaire social parfois un rien moralisateur (mais pas si souvent que ça, finalement), c’était sa voix. Un falsetto inimitable, peut-être moins angélique et moins pur que celui de Marvin mais plus charnel et plus chaleureux. En 1996, on le croit perdu pour la musique depuis son accident. Dans une interview où on l’interroge sur sa santé, il répond calmement : “It’s a life-and-death situation almost every minute of the day”. Et voilà que sort ce disque sur lequel cette voix refait surface. Presque un miracle.

Le prix à payer fut lourd : il devait chanter allongé sur le dos, seule position qui lui permettait d’inspirer suffisamment d’air pour chanter. Certains comptes-rendus disent au contraire qu’il était allongé sur le ventre mais suspendu dans un harnais. Il fallait aller lentement : il était si faible qu’il ne pouvait chanter qu’une ligne à la fois. Dire que cet enregistrement fut sans doute, littéralement pour une fois, un grand moment de souffrance est probablement encore en deçà de la vérité. Pourtant, lui déclare sobrement : “How many 54-year-old quadriplegics are putting albums out? You just have to deal with what you got, try to sustain yourself as best you can, and look to the things that you can do.”
Malgré toutes ses imperfections, ces chansons inégales et sa production discutable, on y retrouve avec émotion, comme un oncle longtemps égaré qui reviendrait au bercail, cette voix de géant qui fait trembler les murs quand elle descend dans les basses et qui déchire des nuages quand elle part dans les notes les plus hautes. Après ce disque, on ne l’entendra plus qu’une fois, sur un album de … Bran Van 3000 enregistré quelques mois avant sa mort.

Le second miracle, c’est qu’en plein milieu de ce disque qui au final fait un peu tâche par rapport aux productions de ses grandes années se cache une véritable pépite. A mes yeux, à mes oreilles, une des plus belles chansons de Curtis Mayfield, toute période confondue. Ça s’appelle “Here But I’m Gone”, et ça parle évidemment de drogues, de crack et d’addiction. Mais pas uniquement.

Il fallait sans doute un peu de tous ces ingrédients – une star sur le retour, un corps qui n’est plus que douleur, une voix ancienne et vieillie – pour faire une chanson aussi poignante sur la défaite. La grande défaite, la toute dernière. Je n’en connais pas beaucoup, des chansons qui regardent la mort dans les yeux. Je n’en connais pas beaucoup, des chanteurs qui peuvent admettre qu’il est sans doute trop tard. Le vieil homme est juste là devant vous, vous pouvez presque l’imaginer sur sa chaise de métal, il chante très doucement, ses mots s’envolent comme ces fleurs que la moindre bise disperse. Il a l’air en paix et pourtant il ne cesse de dire comme il est perdu, comme il est loin de lui-même alors que le générique de fin s’annonce. Il chante qu’il n’y a rien à y faire, que même le plus improbable miracle serait inutile.

C’est comme ça, voilà tout, et il ne reste plus qu’à trouver un peu de beau, un peu de réconfort, avant de quitter la scène.