La Blogothèque
Le Disque du Dimanche

#29 : Et les éléphants y vont aussi

Dans le civil, il a un nom de tennisman, qui claque comme un ace : Pat Fish. Son nom de scène et celui de son groupe sont parmi les plus improbables de l’histoire du rock. Dans Gift of Music , l’un des deux disques dont il sera ici question, Fish explique l’histoire de chaque morceau sur la pochette intérieure. Il signe, «The Butchery» . Son groupe : the Jazz Butcher. Le “boucher du jazz”… En 1986, dans un entretien aux Inrocks, Fish croit utile de préciser : «Nous ne jouons pas de jazz et nous sommes végétariens» . Ce n’est pas le plus subtil des traits d’esprit qu’on ait lu de lui. Pas grave. Ses vannes ce sont ses chansons, ses poses, ses disques, qui révèlent un amour travaillé de la dérision et un art consommer de mettre en relief des scènes absurdes.

Tomber sur ces deux 33 tours, The Gift of Music et Distressed Gentlefolk , nous confirme au moins que ce groupe a existé un jour sous ce nom-là (il deviendra plus tard The Jazz Butcher Conspiracy, The Jazz Butcher And His Sikkorskis From Hell et… The Black Eg Sumosonic Wilson). Jusqu’ici, the Jazz Butcher n’était à nos yeux qu’une réputation et une blague de potache. La réputation : un groupe emblématique de l’indie-rock anglais de la fin des années 80, fondé à Northampton, ayant accueilli dans son line-up deux futurs Woodentops («l’amicale des plus petits musiciens de pop du monde » dit Pat Fish), lettré, dandy (quelques comparaisons avec le Velvet), politisé et cristallin. La blague : une chanson, La Mer, en français dans le texte, publiée en 1983, à mi-chemin entre la chanson pour enfants, le conte surréaliste et l’hommage jeuniste à Trenet (ci-dessous, la ”cover” des Little Rabbits).


La Mer est issue du premier album de la très touffue discographie du groupe, Bath of Bacon . The Jazz Butcher est une expérience qui aura duré presque vingt-ans (1982-2000). Il faut s’y retrouver. Les deux 33 tours dont il est ici question recouvrent la période où Fish était associé au guitariste Max Eider, c’est-à-dire l’avant 27 novembre 1986, date d’une altercation signant la fin du Jazz Butcher première époque. La meilleure, certainement. Gift of music «rassemble les différents singles parus à ce jour sous le nom “trop abusé” de Jazz Bucther, c’est-à-dire, moi, raconte Fish sur une feuille 30×30 accompagnant le disque. J’aime bien l’idée de les avoir réunis comme ça. Cela fait un beau disque, bordélique et bruyant, idéal pour vous distraire à la maison, à la place, au club du coin. Partout, quoi

On ne dirait pas mieux. Comme le Hatful of Hollow des Smiths, paru un an plus tôt, c’est un rassemblement épars qui fait sens sur la durée. Il donne à entendre l’ascension d’un groupe qui ”se” trouve en allant au bout de ses délires. Dans la droite ligne du titre du premier album (littéralement, un “bain de bacon “), the Jazz Butcher enchaîne les titres surréalistes et provocateurs, se vautre dans un humour absurde, sûrement britannique. Southern Mark Smith, qui ouvre le disque, «a été enregistrée à Wellenborough, une ville où même les enfants font peur », nous apprend Fish.

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Marnie, qui enchaîne, «fait se rencontrer la jungle fumante du Bangladesh et les steppes glacées de Sibérie » . En clôture, viennent Jazz Butcher meets Prime minister, hymne anti-thatchérien, puis Water, un délire de fin de nuit.


Distressed Gentlefolk , quatrième album du groupe, est un disque beaucoup moins passionnant, en pilotage automatique. On y sent juste le talent du gars, sans la sueur ni la fraîcheur de la première fois. Sur son site, Fish est sans tendresse : «Jeunes gens, nous sommes profondément déçus d’avoir fait ce disque. Max, Jones et moi étions furieusement imbibés depuis une année. Généralement, on arrivait à se tenir pour les concerts, mais le reste du temps, on partait en vrille, individuellement et collectivement, et ce disque montre à quelles profondeurs morbides on était descendus .» On sauvera Buffalo Shame et Nothing special . En reconnaissant à Pat Fish un talent supplémentaire : celui d’être un exceptionnel autocritique.

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LES OBJETS :

Dates et lieux de la trouvaille : mai 2009, Paris, Charles Michels (XVe)

Prix : 6 euros pièce

Etat : Très bon, quasi neuf.

Vendeur : Un vrai sketch. Je n’ai eu affaire qu’à un de ses amis, à l’accent non identifié, qui m’appelait “mon fils” ou “mon ami”, je ne sais plus. Bref, pour avoir confirmation du prix, ce mec a dû appeler le propriétaire des disques, semble-t-il en galante compagnie dans une chambre d’hôtel. Un par un, il lui a décrit tous les 33 tours convoités. “Jazeubuchère, deux mecs, eh beaux gosses dis donc, zont l’air sympa, giftmusic heueueueu”. Comme ça pendant cinq minutes.

Taux d’hésitation avant achat : 10%, à cause du prix, m’enfin…