La Blogothèque

Vissotski et Le Forestier, amour déçu

En plus de Christine Albanel, du président, de l’ensemble du gouvernement, de la moitié du Parlement et de Jack Lang, le carnage Hadopi aura fait une victime collatérale non négligeable: Maxime Le Forestier, qui n’a – et il n’est bien sûr pas le seul – pas fait l’effort de comprendre réellement ce qui se passait autour de cette loi. Le débat a depuis cédé la place à un gros et franc LOL, mais voir ce type se tromper à ce point de colère et finir par comparer les internautes téléchargeurs aux troupes allemandes de 1940, ça fout le cafard.

C’est que je l’avais placé dans un petit recoin de mon estime Le Forestier. Pas spécialement pour sa musique qui fut un temps contestataire (qui ne m’a jamais spécialement donné envie de dépasser les souvenirs d’enfance), mais pour deux textes, deux traductions de chansons de Vladimir Vissotski.

Vissotski, c’est Woody Guthrie, Georges Brassens et Klaus Kinski en même temps dans la Russie de la Guerre froide. «Le nerf du siècle», comme on le surnommait; la conscience d’une nation, rien de moins. Acteur reconnu et la plupart du temps autorisé, il fut aussi un chanteur colérique, politique et d’une puissance évocatrice rare – et donc interdit. Ses cassettes se diffusaient sous les manteaux de Varsovie à Vladivostok, et beaucoup d’enregistrements restent aujourd’hui encore introuvables, éparpillés aussi bien en Russie qu’en Europe occidentale.

Vissotski fut suffisamment important pour que les autorités soviétiques, qui bien sûr savaient tout de ses chansons, les laissent circuler; les considérant peut-être comme une sorte de soupape nécessaire au régime. Le faire taire aurait de toute façon soulevé une protestation potentiellement violente. Enfin j’imagine…
Il n’y avait dans ses textes rien de directement adressé aux dirigeants, peu de noms, pas de revendications militantes. À la place, énormément de rage, de tristesse de combat et de moqueries acides. La corruption, les vexations quotidiennes des paysans exploités dans des kolkhozes bordéliques, les habitants des villes rationnés, les militaires envoyés en mission stupide pour les occuper… Chacun trouvait dans ces textes un peu de sa vie, un peu comme chez Ferré en France à la même époque.

On peut aimer Vissotski sans comprendre le russe, parce que son chant rauque et percussif raconte déjà beaucoup. Mais ses textes sont semble-t-il assez uniques, et les traductions se sont multipliées assez rapidement.

Notamment en France. Car après son mariage avec Marina Vlady en 1969, Vissotski obtient les papiers nécessaires pour sortir d’URSS et part tant bien que mal pour l’Ouest. Non pas qu’on lui fasse des misères (en tout cas pas plus que d’habitude), mais plutôt parce que ce poète à plein temps, fêtard, grand buveur et travailleur maniaque, était aussi amoureux de sa Russie qu’il critiquait son état d’alors. Partout, et principalement en Allemagne et en France, il profite néanmoins de sa liberté provisoire pour enregistrer des disques, qui sont ceux que nous connaissons aujourd’hui. Toutes ces années sont racontées par Marina Vlady dans le livre qu’elle a consacré à Vissotski, Vladimir ou le vol arrêté, du nom de sa plus fameuse chanson.

À la toute fin des années 1970 (et donc pas longtemps avant sa mort à 42 ans en juillet 1980), il est à Paris et joue à la Fête de l’Humanité. Le public ne le connait pas et accueille très froidement ce type qui monte sur scène seul avec sa guitare…. Il commence alors La Chasse aux loups et l’emporte en quelques minutes. La suite du concert est un triomphe.
Quelque temps plus tard, le couple est invité à manger chez Maxime Le Forestier, qui a découvert Vissotski lors d’un voyage en Russie en 1976. C’est là qu’il leur fait la surprise de leur présenter deux traductions, assez libres, du Vol arrêté et de Rien ne va

. Libres parce que largement différentes des traductions réalisées pour les livrets des deux disques de Vissotski distribués en France par le Chant du monde. Le Forestier a interprété les textes dans leurs grandes lignes, mais il les a compris dans tous leurs non-dits et leur conserve l’essentiel: leur hargne instantanée.

Bizarre hasard, je suis retombé sur ces deux chansons, gravées il y a quelques années sur un CDR par un ami de goût (qu’il soit ici à nouveau remercié) en plein milieu des discussions sur la Hadopi. Mais avant la sortie mémorable de Le Forestier…
Les voici, puisqu’elles sont difficiles à trouver (je ne suis même pas sûr qu’elles aient été rééditées en CD), suivies de la version originale du Vol arrêté (si quelqu’un a celle de Rien ne va …).

[track id=”2726″ src=”http://download.blogotheque.net/DJB/Vladimir-Vissotski_Le-Vol-arrêté-(en-français).mp3″]
[track id=”2727″ src=”http://download.blogotheque.net/DJB/Vladimir-Vissotski_Plus-rien-ne-va-(en-français).mp3″]
[track id=”2728″ src=”http://download.blogotheque.net/DJB/Vladimir-Vissotski_Le-Vol-arrêté-(version-originale).mp3″]

Quant à Le Forestier, qu’il continue à se flétrir en oubliant ces années pas si lointaines ou il traduisait l’un des poètes les plus subversifs de la Russie soviétique.