La Blogothèque
Le Disque du Dimanche

#26 : Pour toi, ma chère

Il y a deux raisons de racheter en vinyle un disque que l’on a déjà en CD. L’une est idiote, c’est qu’on a oublié qu’on l’avait, l’autre, plus noble, est qu’on l’aime vraiment beaucoup. C’est le cas de Here my dear , sorti par Marvin Gaye en 1978, découvert au début des années 2000, à la faveur d’une phase Marvin Gaye aiguë déclenchée par la lecture de High Fidelity .


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Here, my dear vous a comme ça des airs de déclaration d’amour un peu culcul : il n’en est rien. Ce pour toi, ma chère lancé par Marvin à son ex-femme, Anna Gordy (soeur de Berry Gordy, grand patron de Motown, label de … Marvin Gaye), est à prendre au pied de la lettre. Oui Anna, ce disque est pour toi, des 305 000 $ d’avance pour l’enregistrer jusqu’aux premiers 295 000 $ qu’il rapportera.

Tout commence plusieurs années auparavant, pendant les sessions d’enregistrement de ce qui sera l’album Let’s get it on . Le 22 mars 1973, Barbara Hunter, une amie de Ed Townsend, vient avec sa soeur de 16 ans, Janis, voir Marvin en studio. Il doit justement refaire la voix de Let’s get it on . Est-ce la vue de Janis ? Les sons qui sortent de sa gorge n’ont rien à voir avec ce qu’il a enregistré neuf jours auparavant et les micros de Ed Townsend enregistrent la parade amoureuse la plus sensuelle jamais captée par des micros, la version définitive de Let’s get it on . Cette chanson, on l’a trop entendue, peut-être, classique paresseux des scènes chaudes mais il suffit d’écouter la version du 13 Mars et celle du 22, toutes deux disponibles sur l’édition DeLuxe (donnée) de l’album, pour comprendre quel miracle musical a eu lieu ce jour là.

A la suite de cette séance, Janis et Marvin s’échappent plusieurs jours dans le désert (faisant l’amour comme des bêtes, se riant de la soif et de la faim, tels deux grands fauves coureurs de prairies, comme dirait Jean-Pierre Marielle qui a beaucoup écouté Let’s get it on). Marvin Gaye et Janis Hunter eurent rapidement deux enfants, Anna Gordy demanda le divorce, les ennuis pouvaient commencer. Nous voici à Here, my dear .

Anna demandait beaucoup d’argent. L’arrangement trouvé fut celui-ci : Marvin lui donnerait l’avance et les gains de l’album à venir. Condamné à enregistrer un album pour son ex-femme, Marvin Gaye pense un temps se contenter du service minimum mais il se ravise. Dans un retournement un peu pervers, il décide de raconter dans Here, my dear l’histoire de leur couple. A sa sortie, Anna menace son ex-mari d’atteinte à la vie privée, elle parle de 5 millions de $ mais n’en fait rien. Je n’ai pas étudié les paroles, mon anglais ne me permet pas vraiment de tout comprendre au fil de l’eau et la musique est si bonne – funky, gracieuse, aérienne – qu’elle anéantit d’emblée toute idée d’effort mais les sources que j’ai pu consulter ici ou là donnent toutes la même réponse : Marvin Gaye ne s’est pas épargné sur ce disque, il ne s’est pas donné le beau rôle, n’a rien éludé, ni sa dépendance à la drogue, ni son goût pour les prostituées.

Here, my dear , disque-thérapie, se vendra mal, à cause de son format, un double-album, de son sujet, et parce que peu poussé par un label par ailleurs propriété du frère d’Anna. Les notes de pochette de l’époque ne s’étendent d’ailleurs pas sur le différent à l’origine du disque. Here, my dear , parfois étrillé par la critique, tombera dans l’oubli, jusqu’à sa réédition en CD en 1993.
Marvin n’était peut-être pas un cadeau, et sa punition – cet album sur lequel il n’a rien touché – méritée, mais une chose a pu réconforter Anna Gordy et Marvin Gaye : peu de couple mariés peuvent se vanter d’avoir transformé leur divorce en une pareille merveille.

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LES OBJETS :

Dates et lieux de trouvailles : Avril 2009 à Cannes
Prix : 10 euros
Etat : Très Bon état, pressage US, Cut out sur le bord haut
Vendeurs : Le meilleur disquaire de Cannes, un type qui a fait pousser un magasin de disque dans sa boutique de climatiseurs.
Taux d’hésitation avant achat : 5 %, parce que je l’avais déjà en CD