Le volume 23 des Disques du dimanche nous plonge dans l’époque où le disque faisait sa révolution industrielle, quand les Etats-Unis se donnaient à des »entertainers » au sourire impeccable. Columbia avait déjà inventé le concept du Best Of avec ses Top Twelve, des compils mêlant country, folk, grands orchestres et sourires de crooners. Il était une fois 1957, dernière année du Vieux Monde.
C’est un 33 tours qui nous renvoie à une époque que nous n’avons pas connue, dont nous ne pourrons jamais appréhender vraiment la distance qui la sépare de nos habitudes. Le disque était un privilège. La musique ne se consommait pas encore. Mais ça n’allait pas tarder. La Columbia, entre autres, allait s’y employer. C’est ce que nous raconte, par bribes, plus d’un demi-siècle plus tard, cette compilation éditée par le label américain sous le titre «Top 12». Ou Top Doze , en portugais dans le texte, puisque l’édition dont il est ici question avait été commercialisée au Brésil en son temps. Par un subtil jeu de recoupements dont nous épargnerons le détail, nous en déduisons qu’il a été mis sur le marché en 1957. C’est le quatrième volume d’une série qui n’en comptait manifestement pas d’autres.

L’objet témoigne de cette culture américaine des années 50 où le rock vivait ses dernières heures de ghettoïsation. Il en est le grand absent, comme le jazz « pur », qui n’était déjà plus la musique la plus populaire. Que dire pour qualifier le genre musical de ces douze morceaux, sinon que c’est un échantillon représentatif de ce que pouvaient être, alors, les variétés du côté des Amériques ? De la pop ? Bientôt, dans les années 60, le terme prendrait son sens. Plus que les disques, c’étaient la radio et la télé qui hypnotisaient la ménagère avec leurs stars en costume. Elles ne donnaient à voir d’elles que le tronc, et ce sourire hollywoodien dont s’inspirerait bientôt John Kennedy pour devenir l’Obama de son temps. C’est une belle brochette de ces impeccables brushings qui orne la pochette des Top Twelve . Elle annonce, sans mentir, un menu sirupeux.
Les stars, alors, ne sont pas à proprement parler des chanteurs, encore moins des auteurs compositeurs interprètes. Ce sont des entertainers
au profil multicartes : acteurs, compositeurs, arrangeurs, conducteurs d’orchestres, comiques… L’écoute de ce disque à la qualité sonore incertaine – quoi qu’en dise la pochette intérieure vantant la fiabilité d’un nouveau système de gravure – renvoie directement à l’imaginaire des comédies américaines des années 50. La présence de Jimmy Dean
dans la track list, avec Deep Blue Sea
, constitue un amusant clin d’œil au personnage de Dino, que jouera Dean lui-même dans Embrasse moi idiot
de Billy Wilder en 1964. Ringardisé par le ras-de-marée de la Beatlemania, Jimmy Dean, en parodiant son propre job de chanteur pour dames sur le retour, ridiculisera un septennat plus tard ce profil de charmeur roucouleur prisonnier d’un personnage.
Il est exact que le catalogue de la Columbia dont on nous propose ici la substantifique moelle fait dans le démonstratif. Quand ce ne sont pas des cordes larmoyantes qui saturent les aigus, ce sont des voix profondes de mâles idéaux qui caressent les graves en rentrant le ventre. Hyper-professionnelle, scientifiquement attentive à « l’emballage », cette musique-là est conçue pour éblouir.
Derrière ce vernis dérisoire, le disque réussit pourtant à séduire. Il fait le show,
bien sûr. Mais il brille aussi par un authentique richesse. A peu près toutes les ramifications des racines de la musique populaire américaine sont là, par touches plus ou moins présentes : il y a de la country, du folk, du gospel, quelques accords de jazz, des scores pour grand orchestre à la Cole Porter, des teintes de blues.
Hors de question de caricaturer les artistes ici associés comme de mauvais ersatz de Sinatra. Il y a des gros bras. Le plus connu d’entre tous, aujourd’hui, est le plus frais d’alors. Johnny Mathis a seulement commencé sa carrière en 1956 avec l’album A New Sound in Popular Song quand il se fraie un chemin parmi les grands du label. La chanson The Twelth of never , issue de son quatrième disque, figurera en 1958 en bonne place dans son Greatset Hits personnel, considéré comme le premier de l’histoire. C’est un standard qui sera repris par Elvis, Cliff Richard, Donny Osmond, Barry Gibb… Ray Ellis , qui dirige ici quelques orchestres en plus de ses morceaux personnels, sera tout simplement l’arrangeur du sublime Lady in satin de Billie Holiday quelques mois après la parution de la compil.
Parmi les curiosités du disque, il y a la présence d’un certain Don Cherry . Rien à voir avec le musicien de jazz et père de Neneh : c’est un homonyme qui fera plus tard une belle carrière de golfeur !! Et l’underdog du jour sera le chanteur de country Marty Robbins . Son Story of my life de moins de deux minutes dans sa version live (voir ci-dessous) sonne à nos oreilles comme le morceau le mieux écrit de l’ensemble, espiègle, vite mémorisé grâce à son choeur de sifflets et joliment structuré. Un vénérable papy de la pop music à venir. Un morceau en noir et blanc, juste avant l’ère du Technicolor.






Commenter