La Blogothèque
Mercredix

l’empire de J.G. Ballard

Lundi, au lendemain de sa mort, j’évoquais ici et vite fait la bien connue fascination qu’ont exercé les textes de J.G. Ballard sur pas mal de groupes, et notamment la vague cold wave et indus des années 80. Il restait comme un goût de reviens-y… Alors on y revient en dix titres. Attention, névroses inside.

1. The Normal – “Warm Leatherette”

Un titre fondateur pour commencer. Celui pour lequel Daniel Miller a créé Mute et par lequel il a posé les premières bases soniques de son label: boite à rythmes, synthés malsains en avant et minimalisme glacé. La chanson est directement inspirée par Crash , roman de Ballard publié en 1973: «A tear of petrol / Is in your eye / The hand brake / Penetrates your thigh / Quick. Let’s make love / Before you die.»

La cultissime pochette du maxi ne fait que prolonger la tension mécanique qui règne dans ce titre, repris par Grace Jones en 1980.

2. Cabaret Voltaire – “Code (12mx)”

«Give me your name / Give me your code.» Et si t’insiste je te poke. En 1987, Cabaret Voltaire parle de rapports humains dématérialisés, d’informatisation, et sent le phone-sex à plein nez. La vision décrite par Ballard dans ses textes d’anticipation n’est pas loin et Cabaret Voltaire l’a fréquemment revendiquée.
(Cette version de Code se trouve sur le premier disque du coffret Conform to Deform ’82/’90, la version originale publiée dans l’album du même nom n’est pas sur Spotify.)

3. Joy Division – “Atrocity Exhibition”

Comme toute la vague musicale venue des cités industrielles de l’Angleterre de Thatcher, Joy Division doit beaucoup à la poésie désespérée avec laquelle Ballard décrivait les villes qui peuplaient ses romans et nouvelles, habitées par le martèlement permanent échappé des usines sidérurgiques et baignées dans un air vicié…
L’ouverture de Closer tire son nom d’un recueil de nouvelles publiées en 1970 (La Foire aux atrocités en français), mais le lien s’arrête là. Ian Curtis, grand recycleur de ses lectures, trouvait le titre parlant mais n’a semble-t-il lu la nouvelle qu’après avoir écrit les paroles de ce disque posthume.

4. Dan Melchior’s Broke Revue – “Me & J. G. Ballard”

Musicien prolifique, Dan Melchior a pondu cette ballade garage-rock pour son très bon Bitterness Spite Rage & Scorn, sorti en 2002 chez In the red, maison de qualité.
Au-delà de la surprenante guitare slide qui l’entraîne, la chanson est une grosse blague qui raconte une baston entre l’auteur et Ballard pour un paquet de petits pois surgelés au supermarché du coin.

5. David Bowie – “Always Crashing in the Same Car”

Retour à un titre directement inspiré par Crash – on aurait pu en faire un Mercredix spécial tiens. Bowie tourne en rond à fond de cinquième (enfin de boite automatique) et finit par se crasher pour les beaux yeux d’une Jasmine.
Derrière, un synthé fait lui aussi des boucles, tandis qu’une guitare vient transpercer les yeux fatigués du conducteur. Plus largement, Low , dont est tirée cette chanson, aurait fait une BO parfaite pour le film de Cronenberg adapté de la nouvelle de Ballard en 1996.


Le bureau de J.G. Ballard. Photo publiée en 2007 par le Guardian, dans le cadre d’une série sur les lieux de travail de 32 écrivains.

6. Manic Street Preachers – “Mausoleum”

À la toute fin de cette chanson qui a mal vieilli (à moins qu’elle ait été très moyenne en 1994 déjà), les MSP samplent franco la voix de Ballard commentant Crash : «I wanted to rub the human face in its own vomit. I wanted to force it to look in the mirror…» Mission réussie.

7. The Buggles – “Video Killed the Radio Star”

La voix de Trevor Horn à travers un filtre lointain et métallique, la voix de Tina Charles qui vient lui répondre en minaudant, le groove de synthé imparable… Voilà LE gros tube inspiré par Ballard, resté un one-shot pour les Buggles.
Trevor Horn a expliqué que le texte lui a été inspiré par la nouvelle The Sound-Sweep (Le débruiteur en français, publié dans le volume 1 de l’intégrale des nouvelles), qui raconte la tentative nostalgique et bornée d’un homme – dont le métier est de nettoyer les rues et logements des bruits parasites – pour faire remonter sur scène une cantatrice à la voix rendue obsolète par une technologie musicale nouvelle s’adressant directement au cerveau humain.

8. Kode9 – “Stung”

Le boss du label Hyperdub, qui héberge entre autres belles choses noires les disques de Burial, est aussi un universitaire accompli dans le domaine des sciences sociales et de la philosophie. Il est entre autres membre d’une unité de recherche dédiée à la culture cybernétique et cite du coup fréquemment l’œuvre de Ballard dans ses travaux.

9. Portishead – “Machine Gun”

Interviewé dans The Face en 1987, notamment sur son influence majeure sur la musique des dix années précédentes, Ballard avait expliqué écouter lui-même très peu de disques:
«There’s no music in my work. The most beautiful music in the world is the sound of machine guns.»

La chanson de Portishead s’impose donc ici (et celle de Peter Brötzmann collait moins musicalement)… Le trio de Bristol n’a jamais je crois cité Ballard en influence majeure, mais sa musique étant une forme de continuité des Cabaret Voltaire et autres, la figure de l’écrivain ne peut pas être bien éloignée de ses lectures. Et puis ce battement industriel, cette furie martiale, ces nappes de synthés spatiales à la fin… Si ça c’est pas ballardian !

10. The Ray Ellington Orchestra – “The Teddy Bears’ Picnic”

Retour à l’envoyeur: quand on lui demandait encore et encore de parler musique, J.G. Ballard expliquait tranquillement que cette bonne vieille comptine surréaliste était sa chanson préférée. Il y en a 1000 versions, reste à savoir laquelle avait sa préférence.

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- À lire à propos de J. G. Ballard: Ballardian.com.

Photo du bandeau extraite de Crash , de David Cronenberg.

Update à 16h22: pas de Klaxons (qui ont nommé leur premier album Myths of the Near Future ) ni d’Empire of the Sun dans cette sélection. Les premiers ne sont pas sur Spotify, et les seconds auraient tiré leur nom d’un livre de Marc Levy que ça n’aurait rien changé à leur musique.