La Blogothèque

Catch Your Train Say Yeah

C’était début 2006, je m’apprêtais à redécouvrir les joies des allers-retours Paris-chez moi, des sandwichs en plastique de la SNCF et des quais de gare bondés – une plaie. Je venais d’avoir mon premier iPod et Clap Your Hands Say Yeah y est entré en premier je crois. Dans ce train (Corail, c’est important) plein à craquer de mômes hurlants, de mères fières de leurs insupportables bambins et de commerciaux loquaces, écouter de la musique fort, très fort, était une question de survie. J’ai commencé par Clap Your Hands . Je n’ai pas pris conscience du phénomène tout de suite, il m’a fallu plusieurs voyages pour le constater, pour me rendre compte de quelque chose de très fascinant : le train révélait ce disque, lui donnait un nouveau sens jamais atteint ailleurs.

Tout, dans cet album, fusionnait avec l’endroit dans lequel je me trouvais. L’intro cartoonesque de Clap Your Hands! annonçait la bienvenue à bord tandis que la batterie régulière d’Over and Over Again faisait écho au ronronnement du train qui démarre. L’emballement des percussions de The Skin Of My Yellow Country Skin , d’Is This Love ? et de Heavy Metal rappelait celui, plus laborieux, des roues lancées à plein vitesse, le crissement des guitares de Let The Cool Goddess Rust Away , celui des wagons freinant sur les rails rouillés, son tambourin, les sursauts des voitures à chaque changement de direction, la longue pause parsemée d’accords lents et répétitifs de Blue Turning Gray , la monotonie des arrêts successifs, la ligne de basse de Gimme Some Salt , ces bruits sourds que l’on entend parfois sans vraiment savoir d’où ils proviennent.

Et puis cette voix, inconfortable comme le train lui-même, dérangeante comme un contrôle des billets en pleine sieste, un bout de craie glissant sur un tableau noir, aussi amère et piquante que la sensation de croquer pour la première fois dans une tranche de citron, mais fiévreuse comme l’annonce du terminus au micro par le chef de bord. Clap Your Hands Say Yeah semblait construit à l’image d’un voyage en train (à moins que ce ne soit l’inverse), et c’était d’autant plus vrai dans mon train – celui qui délaisse la grisaille de Paris pour la verdure des arbres, longe des coins de nature aussi bruts et grandioses que la musique des New-Yorkais, annonce le retour vers une certaine notion d’immensité, et voit se dessiner les montagnes dans le paysage, au loin, comme on sent les rayons de soleil percer à travers les feuilles dans les accords de guitare ondoyants de Details Of The War .

Le miracle ne s’étant jamais reproduit dans d’autres transports, prendre le train (et dire ouais) est donc devenu un rituel. Un rituel d’autant plus important que le train était à présent le seul endroit où je pouvais écouter Clap Your Hands convenablement, dans toute son ampleur. Ma forte tendance à l’obsession musicale, à la répétition jusqu’au dégoût s’est vue couper l’herbe sous le pied grâce à ce phénomène d’ailleurs, et la privation suscitant forcément le désir, mes voyages en train se sont donc transformés en moments sacrés, celui où, en échange d’une fortune, la SNCF me donnait ma dose, mon moment Clap Your Hands. Chaque fois que je pars à la gare depuis, je pense au moment où, après avoir couru dans les couloirs, trouvé ma place au milieu des rangées de voyageurs et placé ma valise de quinze kilos à bout de bras dans le compartiment bagage, je pourrai enfin entendre les premières notes de Let The Cool Goddess Rust Away s’imbriquer dans la marche du train, rêver éveillée jusqu’à ce que l’album se termine, puis le rejouer quatre, cinq, six fois, sans me soucier des gamins qui crient, des contrôleurs désagréables et des vendeurs d’encyclopédies braillant dans leur portable. Une raison de plus pour ne plus jamais rater le train.