J’ai toujours été réticent aux reconstitutions historiques : les longs-métrages qui se vantaient de précisions dans les détails des restitutions, les romans qui se glorifiaient de décrire l’époque ancienne qu’ils traitaient… Il fallait pour moi qu’un roman ait été écrit à la période qu’il voulait évoquer, que la description soit contemporaine au fait, et que toute tentative de donner une vision réaliste postérieure était forcément vouée à un échec, plus ou moins relatif.
Par analogie, les groupes punks des quartiers petits-bourgeois, les reggaemen berrichons et les DJs de tôleries campagnardes avaient le plus grand mal du monde à me convaincre de leurs intégrités, quelles qu’aient été leurs compétences musicales respectives. Et Lo’Jo
, en premières écoutes bâclées, ne dérogeait pas au raisonnement péremptoire et au jugement hâtif : faire une musique, (maladroitement) dite « du monde » quand on vient de l’Angevin, n’était pas gage de « sérieux ». Et s’adjoindre les services de musiciens et choristes bourlingueurs, n’était pas suffisant pour chanter l’Afrique et l’ailleurs avec l’heur de me persuader.
J’ai vieilli, j’ai révisé mes positions, las peut-être de devoir justifier intérieurement des contradictions évidentes parfois, fatigué de devoir chercher l’original pour croire y trouver la seule vérité. Mais surtout, on m’a fait écouter Lo’Jo, attentivement, on m’a fait plusieurs fois le plaisir de m’emmener voir le groupe partager ses expéditions musicales sur scène, et j’ai rencontré Denis Péan … Une seule rencontre, forcément brève, une interview dont il ne se souviendra vraisemblablement pas, en interlocuteur perpétuel du monde qu’il est. Autant de façons et de raisons de comprendre que la sincérité est celle du cœur, phrase pipeau en d’autres circonstances, ridicule en d’autres littératures, mais qui, trouve en ce Monsieur éminemment respectable, un exemple.
Je ne crois pas [que Lo’Jo soit un groupe humble]… quelquefois humble, quelquefois très prétentieux. Nous sommes des humains, le fait d’être un groupe de musique ne met pas au-dessus de toutes les contingences quotidiennes d’un être humain, qui est nourri de jalousie, d’égocentrisme, de volonté de réussite dans la société… On vit dans une société avec une certaine éducation, bien encadrée, bien aseptisante, et qui laisse très peu de chances d’être autre chose, à moins d’un extrême retournement de situation, violent, par des actes révolutionnaires, des actes intimes. Pour moi donner le nom de Lo’Jo, c’était une certaine violence, faite à mon propre nom, à ma propre famille. C’est peut-être le seul acte révolutionnaire que j’ai fait dans ma vie, donner le nom de Lo’Jo a quelque chose. Ca me permet de garder ma dignité, dans laquelle je peux être sauvage et incompris… parce que le mot n’a pas de sens.
Lo’Jo c’est donc la troupe de Denis Péan, une troupe fidèle, sa famille, et son rôle est celui d’un patriarche singulier, un conciliateur, un fédérateur d’énergies. Un guide aussi peut-être, organisateurs des périples nombreux. Car Lo’Jo a beaucoup voyagé, « De Timbuktu A Essakane », dans les déserts immenses et sur les îles perdues, des pays aux rythmes chauds aux pavés d’ici. Des pérégrinations riches d’enseignements et de découvertes, pour connaître les moindres recoins du monde, les lieux où s’élaborent en secret de belles et envoûtantes alchimies musicales, où s’entreposent et mûrissent les airs ancestraux. Des voyages pour livrer un Bazar Savant
(pour reprendre le titre d’un récent album), métissage de cultures et d’origines, des mélodies des déserts d’Afrique ou des valses de bars des ports bienfamés, entre autres souvenirs.
J’ai encore une grande partie du monde à découvrir, j’ai l’impression de n’avoir fait qu’un bout de chemin. J’ai tracé sur les grands axes et je ne connais que le mystère des choses ordinaires. On ne connaît pas tout et on n’aura jamais fait le tour de tout. Déjà chaque musique a ses propres nuances et toutes ses formes, anciennes, modernes, acceptées ou transgressives. Il y a une musique par village, il y a une musique par personne. Et des instruments, il en reste encore à inventer, encore à découvrir, des mélanges inédits à faire…
Et puis, Lo’Jo a une sympathie particulière pour les Mascareignes, une connivence d’âme qui me parle, l’envie du bout du monde sur l’île Rodrigues, le kréol rényoné (créole réunionnais) qu’ils utilisent parfois dans leurs chansons, les partages de moments d’amitié avec René Lacaille (une très jolie version de « Rest’la Maloya » sur la scène de La Maroquinerie il y a quelques années) et le goût de l’Océan indien dans leurs chansons.
Il y a une connivence [entre Lo’Jo et l’île de la Réunion]. Ca commence avec le fait que j’aime transformer le langage et je me suis retrouvé comme frère avec les créoles Réunionnais. Moi j’étais au début de mes transformations et eux ils étaient à l’épanouissement de leur langue, un accomplissement dans les termes quotidiens ou sacrés. Ces gens qui parlent cette langue créole m’ont éclairé, m’ont épaulé. Ca c’est un premier attachement. Et deuxièmement j’ai découvert la musique de l’île de la Réunion, le Maloya, le Séga aussi et j’ai trouvé dans ces rythmes quelque chose d’essentiel. Et dans la sonorité des instruments, le rouleur, le kayambe, le triangle, j’ai trouvé quelque chose qui me plaisait beaucoup. Et puis il y a les vertus de ce qui est insulaire, loin, perdu, ce qui est encore un peu sauvage.
La bande de Denis Péan et des sœurs Nid El Mourid aurait pu se contenter de capitaliser, se satisfaire d’un Tu Connais Lo’Jo ?
qui récapitulait une vingtaine d’années de carrière et continuer de la sorte, en enchaînant les albums métissés, à un rythme plutôt régulier. Ce serait méconnaître leurs philosophies de vie et, d’une certaine manière, mépriser leur art vertueux fait d’expériences et de retours d’expériences renouvelées. Sur Bazar Savant
, en 2005, Lo’Jo met plus d’électricité, muscle ses sons au contact d’anglais réputés (David Husser et Paul Kendall) et amplifie ses rythmes. L’album est beau, comme toujours, on y trouve des titres faits pour les publics plus larges, sans rien renier aux exigences d’avant.
Sur leur tout récent album, Cosmophono
, judicieusement sous-titré Chansons Apatrides
, c’est une autre direction encore, une autre route : un album de colères apaisées dans la forme mais aucunement dans le texte. Ne rien enfouir, ne pas se soustraire aux combats passés et présents, et faire ainsi peut-être le plus touchant, le plus émouvant, le plus « solide » de leurs disques, égrainant les chansons de vie (« Sur Des Carnets Nus », « Pays Natal », « La Liberté », magnifiques déclarations) comme on laisse des cailloux, des empreintes, des traces visibles des années plus tard, à destination de descendances, d’autres générations, de voyageurs du futur et de poètes éventuels. Un album éminemment politique, comme d’habitude, mais dans le sens noble du terme, celui qui s’inquiète des hommes.
Comment faire autrement [qu’avoir un certain engagement politique] quand on est un citoyen dans une démocratie ? Je ne fais pas de la politique au premier degré, je suis même assez ignorant, mais la musique et la poésie me servent à dire des choses, de mon époque. Ce sont quelques traces, même si elles sont métaphoriques ou secrètes. Il y a ce profil d’ironie en demi-teinte qui est toujours là, glissé quelque part. J’écris aussi entre les lignes, parce qu’on ne peut pas tout dire… […] Il y a peu de chansons réalistes dans Lo’Jo ; ça reste abstrait, général. Les choses concrètes ne doivent pas, pour moi, interférer avec le domaine mystique des choses musicales ; les transports hors du commun que procure la musique, on ne peut pas toujours les mélanger avec les choses du quotidien. Il y a du rituel qui doit se passer de trop de rationnel. C’est le côté magique, mystique qui m’intéresse et c’est peut-être déjà, en soi, un acte politique que de revendiquer cela… […] Notre vie est vouée à la musique, et tout ce qui va avec la musique. Avec la musique on peut tout faire, ce sont des relations avec les autres, ce sont des trajectoires géographiques, ce sont des idées philosophiques, ce sont des engagements politiques.
Lo’Jo ainsi, au final, ce sont des survivants déjà, des poètes musiciens, conscients et inconscients du monde et Denis Péan, un grand sorcier blanc, à la logorrhée riche, et qu’il faudrait laisser parler par ce qu’il y aurait encore tant à dire, à écrire, à retranscrire : la langue abstraite, les mots précieux, l’Afrique de Tinariwen, les tentations hispaniques… J’aime Lo’jo parce que leur musique ne ressemble à rien d’autres dans ma discothèque, mais qu’elle l’illumine, lui ouvre les yeux, lui montre des perspectives nouvelles, l’enrichit. Il y aurait d’autres propos encore, mais comme Denis Péan le disait à propos de l’exercice de l’interview…
… parfois au fond de moi-même, est-ce que je n’aimerais pas me taire complètement ?
Alors, soit.
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Lo’Jo est actuellement en tournée et passera par Le Bataclan, à Paris, le 28 mars. Les autres dates sont ici.
En italique, les paroles de Denis Péan, recueillies en 2006 et publiées en partie dans le magazine Presto !
Merci à Fred Miguel
Crédit Photos : Josef Pinture





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