Ghosts and lovers, they will haunt you / For a while…
Dans certaines circonstances, la simple apparition d’un être vivant dans un lieu inattendu peut être plus marquante et surnaturelle que celle d’un fantôme à cheveux longs s’extirpant d’un puits.
Il y a deux semaines, je voyais quelqu’un surgir dans un monde et un territoire qui n’étaient pas les siens et depuis cet événement hante ma mémoire comme un rêve inachevé.
La scène se déroulait dans un parc : 2 hommes discutaient sur un banc lorsque tout d’un coup, au loin, une femme étrange émergeait de derrière un buisson et avançait lentement devant eux, apparition diaphane et errante dans sa longue robe blanche, écartant de ses bras des rideaux imaginaires, souriant à des entités qu’elle seule était en mesure de voir.
Les deux hommes étaient subjugués par cette vision. Et moi aussi mais sans doute pas pour les mêmes raisons : il me semblait reconnaître cette silhouette familière, la poésie de son allure, la finesse de ses lèvres, l’expressivité de ses traits…
J’étais persuadé d’y reconnaître Marissa Nadler.
J’étais là devant ma télé, regardant le début du Cabinet du docteur Caligari de Robert Weine et j’étais ensorcelé par l’illusion tenace que Marissa Nadler venait d’émerger dans un film muet de 1920.
Evidemment ce n’était pas elle. Mais c’était loin d’être une évidence à ce moment-là. C’est une preuve de sa singularité, de la dimension féerique qu’elle a désormais prise dans mon subconscient, que pendant un fugitif instant cette hypothèse m’apparut tout à fait plausible.
Il a souvent été dit que Marissa Nadler n’était pas de notre temps, icône Victorienne d’un neo-freak-folk à l’ancienne. C’est tout à fait vrai, et peut-être même en dessous de la vérité tant sa musique et sa voix à la datation indéterminée semblent exister dans un espace-temps autonome et indépendant, à l’essence atemporelle et au rayonnement irréel

Little Hells
, son splendide nouvel album, est aussi délicat et envoûtant que les 3 précédents, sidère par la beauté insensée de ses chansons et surprend justement par quelques touches plus contemporaines : ça passe par des arrangements un peu plus variés et quelques morceaux qui s’éloignent de son habituel folk gothique : par exemple l’étonnant “Mary Come Alive” avec ses percussions en boucle frôle la synth-pop 80’s pour un résultat mutant et fascinant. Sur “The Whole is Wide” c’est un piano qui mène la danse, et ses 2 notes tristes et répétitives qui tombent comme des gouttes d’eau finissent par laisser un sentiment d’accablement bouleversant.
Le signe de modernité le plus perceptible du disque est certainement la clarté de l’enregistrement : la voix de Marissa Nadler n’a jamais parue aussi belle, éclatante et voilée à la fois, chargée et évanescente. Ce discret upgrade numérique de la production permet à sa musique de trouver une nouvelle ampleur et un relief inédit, par moments plus aérienne et alanguie, sans rien renier de ses zones d’ombres lancinantes et de ses tourments mélancoliques, dessinant un univers éthéré évoluant dans un plan astral parallèle au nôtre, hanté par les fantômes et les souvenirs, par ce que l’on a perdu et ceux qui ne sont plus là.
On retrouve d’ailleurs sur Little Hells cette particularité de l’écriture de Marissa Nadler, celle de peupler ses chansons d’héroïnes féminines : Mary, Sylvia, Laila… rejoignent le long cortège de femmes qui hantent son œuvre : Virginia, Rachel, Lily, Annabelle Lee, Maria… autant d’élégies et de fleurs fanées, autant de femmes abandonnées, mortes ou en voie de disparition, autant de petits enfers de solitudes tragiques et douloureuses. Autant de personnages qui ainsi convoqués prennent en charge sur leurs noms des blessures diffuses, donne un visage à une tristesse impalpable. Les femmes englouties et les amants enfuis sont la sève mélancolique qui irrigue tous ses disques. Ghosts and Lovers, they will haunt you…
C’est peu dire que l’ambiance est souvent funeste et poignante mais parfois des rais de lumière se fraient un chemin dans la brume. Et même si cette lumière vient de lunes dorées, c’est toujours mieux que rien. Les souvenirs se muent en douce nostalgie (comme sur “River of Dirt”) et l’atmosphère peut se teinter d’espoir, la fin d’un chapitre peut annoncer le début d’un autre.
Après tout, l’album ne se conclut pas sur un drame mais sur une étreinte: “Mistress”, balade country lumineuse et flottante, échappée adultère par une belle journée ensoleillée où l’on peut enfin chanter avec soulagement “Goodbye misery…
”
Au revoir, tristesse.
Celle-ci sera sans doute de retour demain et à l’album suivant alors profitons de ce moment…





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