La Blogothèque

Bienvenue en nostalgie

J’ai 20 ans et des poussières. Je n’ai rien à faire de mes journées. Pour surfer, je vais à la Bibliothèque de Beaubourg. Je passe mes matinées chez Rough Trade, rue de Charonne, mes après-midi chez Crocodisc et Gibert Musique. J’écoute la sélection des vendeurs, je fouille les bacs d’occasion à la recherche de pépites revendues par des journalistes blasés. La Grande-Bretagne est reine. Tous les groupes qui comptent viennent de là-bas. Ils ont comme moi des pantalons trop longs qui plissent sur leurs Converse, des chemises trop larges et des t-shirts étroits. Ils n’ont aucune présence scénique, mais on s’en fout, on va voir leur concert pour fermer les yeux et se noyer dans des murs de guitares, chercher des voix timides qui survolent le tumulte. Les Smiths sont rois, Sarah Records et les Pale Fountains nos petits secrets bien gardés, My Bloody Valentine n’est pas encore une Arlésienne, on aime les Boo Radleys, on aime Ride, on secoue la tête sur les Stone Roses, on se prête les premiers vinyles de Divine Comedy, on discute des longs articles des Inrocks, 4AD est encore un label aimé pour ses pochettes uniques. On est insouciants, mais ça je ne m’en rends compte que maintenant.

J’ai 34 ans. Je n’ai pas ressorti un disque des Boo ou de Jesus and Mary Chain depuis des lustres. Je ne vais plus dans les magasins de disques, j’épluche des MySpace et reçoit des CD par la poste. Les années 90 sont très loin. Et puis, un matin, je tombe sur ce morceau, du groupe The Pains of Being Pure at Heart .

“Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine”.

Tout y est. Cette voix de garçon à peine adulte, la fille en contrepoint, les guitares qui ont l’audace que le chant n’a pas, la batterie appuyée, la légère réverb sur tous les instruments, la production qui s’applique à poser un voile éthéré sur un son lourd. Le titre même, ‘Orchard of my eye’, ce premier vers que l’on dirait ressorti du grenier des Smiths. Rarement morceau ne m’aura projeté de manière aussi soudaine dans une pure nostalgie. Il n’est même pas Anglais, il est Américain, et réussit à insuffler assez de fraîcheur pour que les blogs s’enflamment.

On se pose des questions. On se dit que ça y’est, on est assez vieux pour que les gamins de 20 ans reprennent ce que vous aimiez quand vous aviez leur âge. On se dit que les influences vont si vite que le meilleur moyen de prendre une bouffée d’air frais est peut-être de regarder 15 ans en arrière. On se demande si les gamins de 20 ans sont vraiment allé creuser là bas. On passe une soirée à passer à Nora des disques qui ne demandaient qu’à sortir de la poussière. On oublie le plagiat. On se dit que c’est un hommage générationnel.

Parce qu’on creuse en peu, et on en trouve des tonnes d’autres. Pains of being pure at heart sont donc les Smiths et My Bloody à eux tout seuls. Mais à Cardiff, The Ruling Class nous fait un festival de faces B des Stone Roses et des Charlatans ou au Canada Faunts , qui donne dans la dreampop à la Field Mice, et The Beloved.

Ce ne sont que quelques uns, bien assez pour nous confirmer un pressentiment : on est passé de l’autre côté. Je me sens vieux, ne serait-ce que parce que des jeunes me rappellent des bonheurs estudiantins. Soupir.