La Blogothèque

Tu danses ?

Dear Andrew ,

Je sais, c’est la première fois que je t’écris, ou presque, depuis notre première rencontre un soir où tu ouvrais pour Lambchop au Bataclan. J’étais sur le côté droit de la salle, enfoncé dans mon fauteuil. J’étais venu seul mais très vite tu avais bondi de boucle en boucle, et tu avais sifflé tout ce que tu avais à siffler et je m’étais tout de suite senti moins perdu, moins solitaire.

Bon. Mais si je t’écris aujourd’hui, c’est pas du tout pour te parler du bon vieux temps. “Oh No”. C’est à cause de ton petit dernier là. Noble Beast (première fois que le titre d’un de tes disques ne me plait pas, d’ailleurs). C’est que, tu vois, sur ce disque, tu me fais des choses que tu ne m’avais encore jamais faites et ça me rend tout chose, un peu perplexe même.

Des chansons pour me lover dans des fauteuils en cuir à moitié défoncés, tu m’en as faites. Des chansons pour siffloter dehors en jouant avec mon ombre, aussi. Des chansons qui sont comme les petits nuages éphémères que fait mon souffle dans le froid, très beaux, tenant debout par pur hasard et disparaissant dans un coup de vent, tu m’en as refilé un paquet. Des chansons pour prétendre que je suis un funambule des trottoirs, un équilibriste du bitume et que du coup, rien ni personne ne pourra jamais me foutre par terre, tu m’en as fourgué quelques unes.

Mais là, ce “Fitz & The Dizzy Spells”, c’est tout à fait autre chose.

Andrew, mon ami, je ne sais pas ce qui nous arrive mais c’est la première fois que tu me donnes envie de danser. Pas de hocher gentiment de la tête ou de dodeliner en cadence. Pas de tapoter des vitres en regardant dehors. Non, vraiment, de danser.

Danser avec tous mes orteils et tous mes doigts, danser avec les épaules, les coudes et les genoux. Danser comme un capucin, danser comme un ballon qui se dégonfle, danser comme des goutes de pluie les soirs de grand vent, danser comme un patineur débutant.

Je pourrais très bien filmer ça et le mettre sur youtube, et on taperait le million de vues en deux temps trois mouvements. Ou vendre mes services à HBO. Mais en fait, non. I’d rather not . J’aimerai que ça reste intime. Je ne danserai pas pour qu’on me voit, pas pour qu’on me regarde, pas à la Britney. Je danserais parce que je ne pourrais pas m’en empêcher, seul dans le salon. Juste moi et ce violon. Cachés, soustraits, enlacés.

Bon, si à 1:45, quand tu commences à siffler, une brune aux yeux invraisemblables débarque, danse avec ses cheveux et que je peux taper dans ses mains plutôt que dans les miennes, ça se négocie. Du moment qu’on ne sort pas et qu’on reste là, cachés, soustraits, enlacés – un peu comme ça mais en moins maniéré – ça me va.

Après on passera au reste du disque. On s’arrêtera aussi sur “Souverian”, sans doute. Toi et ton goût pour l’assonance, tu chantes tantôt “so very young” et tantôt “Souverian”. C’est aussi pour ça qu’on t’aime : avec toi, avec cette façon que tu as de lancer des mots en l’air pour voir ce qui retombe, on se retrouve à chantonner des mots comme “sociopath” ou “translucent alabaster”.

De là, de mots en mots, on repartira encore et quand on l’aura fini ce disque, quand on l’aura épuisé, c’est qu’on sera déjà bien vieux. Et alors, promis, on se souviendra gaiement d’Andrew Bird, de Noble Beast et du temps où nous dansions.

- Photos par Jeremy Farmer
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