Il n’est pas la star planétaire qu’a pu devenir Miles Davis. Il n’a pas l’aura légendaire dont s’est drapé John Coltrane. S’il est un mythe, c’est dans le cercle des amateurs de jazz. Assez peu au-delà. Dans l’univers du rock et de la pop, quelques initiés reconnaissent son autorité morale. Mingus, qui n’a pas pu achever les travaux commencés avec elle, a bien inspiré un album à Joni Mitchell l’année de sa mort (1979) Il a aussi fasciné Thom Yorke au point de faire jaillir les cuivres dans deux exemplaires morceaux de Radiohead, The National Anthem (2000) et Living in a glass house (2001). Ecouter Mingus est une expérience à part. C’est prendre un bain de lave. Se faire masser par des bulles de matière en fusion, quitte à dévaler la pente à la prochaine explosion par excès d’imprudence.
Ecouter Mingus. Il faudrait déjà se mettre d’accord sur l’expérience que recouvre l’expression. Contrebassiste formé au violoncelle, qu’il a dû troquer car ce n’était pas un instrument de Noir, Mingus est évidemment l’un des sidemen les plus fameux de l’histoire, mélodique comme sa culture musicale, trapu comme son physique, incontrôlable comme son tempérament. Pianiste à ses heures, l’homme a composé quelques-uns des thèmes les plus courus de la musique bleue. Il y était suffisamment à l’aise pour y enregistrer un albums solo resté fameux. Mais son grand talent fut d’être un leader unique en son genre. Les albums de Mingus sont des disques composés par lui, pilotés par lui, avec lui à la contrebasse (et son fidèle batteur Dannie Richmond derrière les fûts), et sur lesquels règne une griffe inimitable.
Entouré de cuivres, d’une batterie et d’un piano, Mingus est un fauve dont la sauvagerie s’entend (il grogne en plein bœuf et les micros captent tout). Son énergie transforme l’orchestre en force de la nature tentaculaire. Les notes dégoulinent, comme chez Coltrane, mais – graves, aiguës, imprécises et boursouflées – elles se choquent dans une averse démente, obligeant bientôt le rythme à s’accélérer et à se dissoudre avec la même énergie que les mélodies mêlées. Evidemment, Mingus écrit. Il a pondu des standards. Son be-pop peut être de facture classique. Mais il a vite préféré jouer avec les sensations de ses musiciens pour libérer les morceaux et les exploser par le haut. L’un de ses partenaires, Britt Woodman, apportera ce témoignage : «Chaque musicien était un leader potentiel mais conservait son individualité en tant que sideman. En conséquence, chaque idée proposée par un musicien était accueillie avec respect par les autres et utilisée. »

Cette expérience inouïe, Atlantic a décidé de l’offrir en trois dimensions à ses auditeurs peu après la mort de Mingus, en janvier 1979, dans un triple album balayant toute la carrière du contrebassiste de 1956 à sa disparition. Cyclothymique en général et avec l’industrie du disque en particulier, Mingus a enregistré pour trois majors : Atlantic, Columbia et RCA. Passions of a man – c’est le titre du triple – n’a pas la vocation d’un best of exhaustif. C’en est un, best of, mais issu de quelques-uns des disques les plus fameux de sa discographie, ceux publiés chez Atlantic : Pitheanthropus Erectus, The Clown, Blues and Roots, Tonight at noon…
Avoir trouvé ce triple sur un trottoir pour à peine plus cher qu’un café dans une station de métro reste un souvenir revigorant. Il n’a jamais été réédité en CD et c’est tant mieux. Massif comme l’était l’instrumentiste, ce disque crache le feu sous le sillon bien mieux qu’un support numérique. Du premier disque au sixième, la même fièvre colérique, avec en filigrane l’évolution des techniques d’enregistrement assez audible dans le rendu, jusqu’à l’introduction de guitare électrique dans sa musique au milieu des années 70.
Mingus, allez savoir pourquoi, fait d’ailleurs partie de ces gens pour lesquels j’ai cédé face à un vinyle à prix moins amical. Il est ici question de deux trésors les plus hallucinants que le jazz a produit. Par ordre chronologique, il s’agit d’abord du Quintet of the Year: Jazz at Massey Hall, un concert capté le 15 mai 1953 à Toronto. C’est Mingus lui-même qui en a piloté l’enregistrement, pour le label qu’il venait de fonder avec Max Roach, Debut Records. Une exécution inouïe pour un casting de rêve (Dizzy Gillespie, Charlie Parker, Bud Powell, Max Roach et Charles Mingus). Les anecdotes qui l’entourent rendent l’écoute encore plus succulente. Ce soir-là, Parker ne jouait pas sous son nom, mais sous celui de Charlie Chan. Junkie, sa carte pro lui avait été retirée. La salle n’était qu’à moitié remplie ; comble du comble pour ce show étiqueté depuis “plus grand concert de l’histoire du jazz”. C’est que le même soir, le combat de boxe entre Jersey Joe Walcott et Rocky Marciano vide les rues. Même les musiciens font durer la pause dans le bar d’en face pour assister au combat. Le grognon Mingus lâche : «Veuillez les excuser, je n’ai rien à voir avec ces incapables .»

L’autre trésor de ma collection – un disque “du mercredi”, je m’en souviens parfaitement – est le Money Jungle enregistré en 1962 à New York sous le haut patronage de Duke Ellington, le pape du piano appliqué au jazz. En trio, Ellington, alors âgé de 63 ans, régale comme un junior autour d’une section rythmique en forme de all-star, Mingus à la contrebasse et Roach à la batterie. La session a failli ne pas aller au bout : Mingus ne supportait plus Roach. A trois, ils revisitent des standards pour grand orchestre jadis dirigés par Ellington en étirant autant que possible les limites de ces thèmes, de leurs instruments, de leurs complémentarités et de leurs rivalités. Un disque unique, entre dévotion assumée et défi permanent.
Ecouter Mingus, enfin, c’est aussi le lire. Alors qu’il était sorti du circuit, au début des années 70, Mingus est revenu avec un livre coup de poing, Beneath the Underdog (Moins qu’un chien), très bien traduit en français. Dans ce qu’il faut bien considérer comme ses Mémoires, le contrebassiste explique – avec un talent de conteur, voire de metteur en scène, sidérant – que sa vie, sa carrière et sa musique ont eu pour seul moteur la colère, la révolte contre sa condition de Noir trop foncé pour l’Amérique blanche et trop clair pour la communauté Black («couleur de fiente », dit-il). Cela commence par un dialogue (imaginé ?) avec son psy. « Il y a trois hommes en moi». «Lequel est le vrai ?». «Les trois. » Il y a trois disques de Mingus chez moi. Les trois sont exceptionnels.
L’OBJET :
Date et lieu de la trouvaille
: printemps 2008, sans doute avril, Paris XIII.
Prix
: 2 euros.
Etat
: Rien d’autre que l’usure du temps.
Vendeur
: Une mère de famille et ses deux filles d’une dizaine d’années, pas la moindre idée de ce qu’elles vendaient. Papa avait dû faire quelque chose de très grave pour voir son trésor dilapidé ainsi.
Taux d’hésitation avant achat
: 0%.






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