La Blogothèque

2008, d’un monde à l’autre

Le 22 avril à l’aube, dans une brume légère, mon année 2008 a débuté, après une longue période à cent lieues des salles de concert et des bornes d’écoutes, des bacs à disques et des clics frénétiques. Jusque-là, et pendant un long moment, il avait fallu faire l’économie de l’écoute et de la quantité pour n’entendre que les échos, ne se fier qu’au flux et reflux des enthousiasmes lointains. Ce fut une longue abstinence sonore dont on ressort avec méfiance, laissant peu à peu les oreilles se réhabituer.

C’est évidemment une sélection subjective, partielle, pleine de coups au cœur, de frissons dans la nuque et de pied qui tape le rythme sous le bureau sans qu’on sache vraiment pourquoi. Quoi qu’il en demeure, voilà longtemps que je n’avais pas pris un plaisir aussi jubilatoire à voir deux groupes en concert : les Fuck Buttons et Man Man. Deux univers différents, mais une inventivité et un décalage communs et salvateurs.

Fuck Buttons – Street Horrrsing

Ceci n’est pas l’affaire d’un titre seul, d’une chanson. Cet album est une lente montée sonique, une force prodigieuse dégagée à coups de nappes de bruit blanc, de pluie caressante de blips et de cavalcades de percussions. Street Horrrsing se vit physiquement, avec une tension dans le cou et les poings qui se serrent à mesure que l’étendue sonore prend son envol, que la rage jusqu’alors contenue fait craquer de toute part l’esquif sonore. Et ça prend l’eau, ça explose, ça enveloppe, ça déchire le voile sombre et fonce à toute allure vers un final aveuglant. En somme, il contient le fracas de la fin d’un monde.

Il fait partie de ces albums qu’on ne met pas entre toutes les mains, déjà sûr qu’il faut aimer pousser le volume pour l’apprécier, qu’il faut apprendre à le connaitre pour se laisser pénétrer ainsi. Il se refile, se conseille, se glisse dans l’inconscient. Putain de disque !

Bon Iver – For Emma, forever ago

Celui-là m’a longtemps collé à la peau. Le dépouillement, le flux et reflux des émotions tenus par la voix aérienne de Justin Vernon : tout au long de cette lettre ouverte, la poitrine s’ouvre, l’esprit se laisse séduire. Il fait de ses ballades des tableaux poignants, qu’elles soient orchestrées ou non. Cette année, il fut un jour folk, le lendemain rock pour terminer en octobre par un esprit bluesy, roulant sa voix sur ces petites choses fragiles.
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For Emma, forever ago parle aux oreilles et au cœur. Il m’a accompagné, bravement. J’y ai trouvé de quoi piocher, de quoi aimer la musique encore une fois, une nouvelle fois.

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- Bon Iver en Concert à Emporter
- Bon Iver : Back on Stages

Man Man en concert

Que n’ai-je pas déjà dit sur eux ? Ils sont sans doute ce qui m’a le plus enthousiasmé depuis quatre ans. Ils ont suscité la curiosité, l’attente, le désir. J’ai longtemps guetté d’éventuelles dates francophones. Il sont arrivés, malheureusement pas avec leur meilleur album à défendre, mais en tenant les promesses que je m’étais moi-même imaginées. Ils sont le pendant musical des animations de Bill Plympton, gentils au dehors, malicieusement inventifs et pouvant se transformer en tornade déglinguée. Que c’était bon. Que c’était fort. Que c’était renversant. Man Man, je les aime d’amour.

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Alain Bashung – Bleu Pétrole

La récente tournée de The Wedding Present m’a rappelé une chose, c’est à quel point il est bon d’assister au concert d’un groupe ayant de la bouteille. Cela rassure. On s’y sent bien, pris par la main, en confiance : il est agréable de voir sur scène une musique carrée et maîtrisée, en lieu et place des première tournées de toute une pelletée de nouveaux groupes. Avec Bashung, c’est sensiblement la même chose. Il me tient par la main, en me donnant de belles histoires à écouter. Et puis «Comme un Lego», superbe, la plus belle chanson d’entre toutes. Elle a été la porte d’entrée dans cet album, se dépliant au long, bien loin de la version trop plate de Gérard Manset. La classe de Bashung, c’est de lui avoir donné une réelle épaisseur, soutenant cette harangue magnifique à je ne sais quel public.

- En écoute sur Deezer.

Lindstrom – Where you go I go too

Ça monte, ça plane, c’est bon.
Lindstrom a accompagné nombre de mes nuits, me faisant perdre toute notion de temps. Compagnon de veille, de lecture, de rêverie, de laisser-aller, il sait se mouvoir en vagues successives pour s’installer durablement. Une musique cinématique à apprécier sur la longueur, dansante et tripante.

- Lindstrom sur Myspace
- «Grand Ideas» en écoute et téléchargement

Delta Spirit – Ode to sunshine

C’est avant tout pour «C’mon people» que je place ce disque dans mes favoris. Cette chanson m’a obsédé pendant plusieurs semaines : j’en aime la rythmique, le «Pa papapa papapa lalala lalala lalala» qui démarre à la deuxième minute, le pont vocal débarrassé des instruments 40 secondes plus tard. Tout cela de manière directe et brute. Avec ces garçons, on s’imagine aller jouer quelques blues rapides sur les bords d’une rivière sudiste, on y serait allé en pick-up, on draguerait les filles sur la route, avec dans le coffre quelques Budweiser et du whisky.
Delta Spirit, c’est des cousins de Cold War Kids, avec qui ils partagent une fraîcheur musicale doublée de l’art des mélodies bien troussées. Sous la voix râpeuse du chanteur, on découvre un album plein de petites ballades accrocheuses, des rythmiques qui font dodeliner la tête et donnent envie de rouler les fenêtres ouvertes vers la campagne par les petites routes en chantant à l’unisson.

Lacrosse – This new year will be for you and me

Absolutnoise en parle bien plus largement et de manière plus complète que je ne saurais le faire. Sans doute les Suédois ont-ils installé un élevage de groupes pop joyeux, dont le premier exemplaire fut I’m from Barcelona. Et tant pis si l’album est sorti en 2007, à une époque où je me trouvais en sevrage musical sévère à la moitié du bout du monde. Je le compte car il donne une singulière envie de danser. Et entamer une nouvelle grégorienne par «This new year will be for you and me», c’est de bonne augure.

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- Le site de Lacrosse

Yovie & Nuno – Menjaga Hati

Je termine par une chanson que vous n’avez sans aucun doute jamais entendue. Vous n’en connaissez ni l’air, ni l’auteur et encore moins la langue. Elle est pourtant ce que j’ai vu de plus « populaire », musicalement parlant, de toute mon existence.

«Menjaga Hati», de Yovie & Nuno, était partout en Indonésie : les centres commerciaux, les radios, les trains, chantonnés par les gens de la rue, poussée à fond dans les magasins et jouée par les groupes passant dans les wagons défoncés avec leur matos rock rapiécé. Et même si je n’apprécie pas particulièrement la chanson, c’est un phénomène populaire que j’aurais du mal à transposer en France, tellement sa présence fut prégnante, sans commune mesure avec ce qui peut se passer en Europe aujourd’hui. C’est de la variété de la moitié du bout du monde, elle raconte certainement une histoire d’amour, elle laisse couler des sentiments mièvres et elle a marqué mon année aussi fortement que les albums précédents.

Crédits photos (sous Creative Commons) : bandeau d’ouverture, Yovie & Nuno : Furtif // Fuck Buttons : Fearless Tall Dude Killer // Bon Iver : Red Head Walking // Man Man et Delta Spirit : Pupkin // Alain Bashung : Guillaume Laurent.

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